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Hors de l'ombre : Cinéma
Undertow
Dans le Sud d’une Amérique déshéritée, John Munn élève comme il peut ses deux enfants, qu’il a retiré de l’école à la mort de sa femme. L’arrivée de son frère, sorti fraîchement de prison, bouleverse l’équilibre illusoire de la famille.
Réalisation : David Gordon Green

Co-production : Terrence Malick

Scénario :  Joe Conway, David Gordon Green

Musique : Philip Glass

Sortie : 2005

Avec Jamie Bell, Dermot Mulroney, Josh Lucas et Devon Alan.
Chris s’ennuie. Jeune garçon dont les travaux des champs ont favorisé la robustesse, il ne comprend pas pourquoi son père, le taciturne John Munn, l’empêche de vivre à sa guise, ainsi que son jeune frère, à la santé plus précaire. Pour tromper l’ennui, Chris fugue de temps à autre pour retrouver sa petite amie. Un beau jour, c’est un certain Deel qui arrive, à la recherche de John. Ce dernier ne semble pas particulièrement ravi de retrouver son frère. Et de fait, l’ambiance reste tendue, et se crispe au détour des conversations. Le destin de la femme de John, morte jeune, a bouleversé le père de famille, qui a retiré ses enfants de l’école pour éviter les contacts avec le reste de la population. Le passé, plus lointain, fait s’éviter les regards entre les deux frères : qu’en est-il de ces pièces d’or mexicaines, volées par le grand-père Munn dans un musée, que les deux frères devaient se partager à la mort du patriarche ? John les dit volées, mais Deel ne s’en tient pas à cette réponse, et commence ses recherches et interrogatoires.

Point de rencontre entre plusieurs traditions du cinéma américain, Undertow jongle subtilement avec les influences et les parrainages. Avant un générique traumatisant, et rappelant les années soixante-dix de Monte Hellman, l’histoire s’ouvre sur une séquence d’une poésie bucolique évoquant La Balade Sauvage du “parrain” du film, Terrence Malick, dont on sent le regard bienveillant sur l’ensemble de l’oeuvre. Deux jeunes gens se regardent, échangent quelques paroles, s’embrassent, sur une barque. Ils sont à l’évidence pauvres et heureux.

La suite évoque d’abord le cinéma indépendant le plus radical, celui d’Affliction, qui dépeçait froidement les liens familiaux établis sur l’héritage de la violence parentale et d’un machisme étatsunien glorifié par la tradition. La présence de Dermot Mulroney, -l’homme qui aurait pu jouer les bellâtres après sa percée dans Copycat mais a préféré les chemins de traverse (voir sa calvitie dans Monsieur Schmidt)- le confirme. En père prématurément vieilli, hébété par la perte de sa femme, perdu dans la contemplation du portrait de famille, il prépare l’arrivée du mauvais garçon. Josh Lucas -habitué, pour sa part, aux rôles d’irritants ( rival de Russell Crowe dans Un Homme d’Exception, rival d’Eric Bana dans Hulk)-, moustachu et rigolard, incarne à merveille la brebis galeuse de la famille, avec un sens de la nuance qui correspond au ton général du film, un film tourné adossé à une cinémathèque bien organisée. Deel n’est pas celui par qui le scandale arrive. Il incarne le malchanceux qui a refusé la résignation, face à son chanceux résigné de frère. Mauvais, oui, il l’est devenu, et violent, mais parce que les circonstances l’y ont acculé comme une bête traquée et forte, comme ce Chris qui lui ressemble décidément et dont il tente de se rapprocher.

A la suite d’une explosion de violence aussi insoutenable qu’inexorable, c’est la fuite des deux frères, le faible et le fort, en pleine campagne, à travers bois et champs, au fil des rencontres, poursuivis par un oncle plus Grand Méchant Loup que jamais. La Nuit du Chasseur n’est pas loin, et Lucas sait remarquablement se démarquer du Grand Mitchum tout en digérant l’analogie que le public ne manquera pas de faire. Maniant remarquablement des thèmes récurrent de la fiction américaine, tels que les jeunes perdus dans la nature (Stand By Me), la violence familiale (Affliction), le rôle destructeur de l’argent mal acquis dans des familles pauvres (La Nuit du Chasseur) et la misère rurale qui se situe en bordure des grandes villes (La Balade Sauvage) Undertow marque le point de croisement des traditions et de la modernité, jusque dans la manière de filmer. On retrouve des arrêts sur images rappelant Dennis Hopper ou Monte Hellman, mais aussi des jump-cuts godardiens accolés à des images en inversion de couleurs, procédé aperçu plus récemment dans le Naqoyqatsi de Godfrey Reggio, et des changements de pellicule qui permettent de se situer dans la réalité chaude et triste de la campagne ou dans le Styx intérieur de Chris. David Gordon Green réussit le tour de force de plonger au plus profond des êtres, de chacun de ses personnages, sans en diaboliser aucun, tout en établissant un contexte narratif fouillé et surprenant, empruntant à la chronique sociale et au conte de fées tout à la fois, sans jamais charger les effets.

Ce mélange des genre va probablement être mal compris, et il faudra probablement compter plusieurs années, sinon plus, pour que l’ensemble de l’oeuvre soit compris. Signalons au passage deux éléments discrets mais importants : la formidable partition de Philip Glass, qui, après un séjour d’immersion dans le bayou, sur les lieux du tournage, a véritablement repoussé encore les limites de sa créativité en incluant des instruments aussi surprenants chez lui que le didgeridoo. La musique du film entête sans prendre la première place, et surprend constamment en évitant les clichés du genre (rock sudiste en fond sonore) pour apporter une touche de féérie.

Enfin, la présence réjouissante mais furtive du vétéran eastwoodien Bill McKinney (Terril, chef des Pattes-Rouges de Josey Wales, Hors-la-loi, et assassin dans The Parallax View) en grand-père chaleureux, vient contresigner l’hommage complexe rendu aux années soixante-dix du cinéma américain.

Il faut soutenir ce film, car il est probable que nos descendants le redécouvrent indignés, et se tournent vers nous pour nous demander des comptes quant à son prédictible insuccès commercial !
Henry Yan
(13 mai 2005)

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