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Cahiers Thématiques : Du conflit individuel à l'utopie
Quelle société pour le béhavioriste radical ?
Note préalable : Internet, malgré des intérêts évidents sur des tas de plans, favorise le développement d'une fâcheuse tendance à se contenter de glâner ça et là, de façon superficielle, des informations partielles, pour ensuite : les digérer plus ou moins rigoureusement, souvent sans les pré-requis d'analyse, de réflexion pondérée et de maîtrise véritable des sujets en question ; puis les recracher au service d'intérêts personnels, plutôt qu'une honnête prise en compte des déterminants réels de l'information considérée. J'ai ainsi eu le déplaisir de constater sur au moins un site l'utilisation de l'article ci-dessous dans des discussions à des lieues des intentions essentielles de Skinner, ou d'une analyse consciencieuse et réellement critique (non l'ânnonement de lieux communs) des tenants et aboutissants de ses propositions. Je ne peux que me désolidariser de cette déformation du propos considérée, lecture partielle et partiale, et inviter les lecteurs qui voudraient ajouter un lien vers cet article sur leur site, à user avec plus de sagacité des lectures auxquelles il invite. A bon entendeur...

Il y a de cela quelques années, je m'interrogeais sur les conditions offertes par le projet social de Skinner et rédigeais un très bref essai sur ce thème. Il y aurait beaucoup à dire sur l'attitude de Skinner, ses prises de position et son engagement en faveur d'un "monde meilleur", pour reprendre une expression désormais ternie d'une couche de conformisme médiatique. Le souci de l'application de ses recherches fondamentales, son engagement en faveur de leur mise en pratique et ses inquiétudes sincères, récurrentes, quant au devenir du genre humain, sont des composantes qui trop souvent ont été éludées du portrait dressé par certains médias, notamment sur le sol français. Je ne peux qu'espérer, sans bien sûr faire de l'homme un prophète – ce dont il aurait eu grand peine !, que soit au moins redécouverte toute la littérature, généralement anglo-saxonne – ayant traité de sa philosophie sociale, voire de sa philosophie tout court, et peut-être Arts Sombres participera-t-il de cette démarche. Deux remarques encore : je me dois de presser le lecteur à consulter directement les ouvrages de Skinner, tant il est vrai que l'envergure de certaines réflexions nécessite leur saisie dans leurs manifestations variées et ce, à leur source même ; par ailleurs, mes propres pérégrinations ont redessiné ma perception de certains aspects du béhaviorisme radical (l'approche définie par Skinner en psychologie) et je n'esquisserais sans doute plus exactement ainsi les traits qui suivent. Les réviser à cette lumière me semblait néanmoins superflu, tant leur caractère général introductif reste véritable, et ma porte ouverte à discussion sur leurs faiblesses ou évolutions. Me voilà livré en pâture à vos critiques, mais soyez certains que toute faille à ce stade est avant tout mienne et non celle de Skinner, bien imparfaitement restitué ici.
Avec le projet argumenté d’une refonte des sociétés actuelles, selon les principes de l’analyse expérimentale du comportement, dans le cadre du béhaviorisme radical, Skinner parvient à l’ultime développement de son œuvre ; le plus controversé, certes, mais sans doute également celui qui lui tint le plus à cœur1. La part des considérations sociales s’est accrue tout au long des publications de Skinner, prenant le pas sur les travaux strictement expérimentaux. Certains auteurs (Carpenter, 1974 ; Richelle, 1993) ont insisté sur la continuité entre l’œuvre scientifique et son prolongement social. L'attitude adoptée par Skinner, en exposant avec conviction ses propositions sur un avenir potentiel pour l’espèce humaine, prêtait évidemment à critique et ceci n’a pas manqué de se produire. Régulièrement comparé, voire superposé, au Meilleur des Mondes de Aldous Huxley (1932) et au 1984 de Georges Orwell (1950)2 (Carpenter, 1974 ; Czubaroff, 1988 ; Perelman, 1973 ; Richelle, 1994), le projet skinnérien d’une société où le contrôle du comportement est non seulement un fait mais un but3, semble en effet, pour peu que soit mal comprise l’analyse opérante et sa philosophie, une parfaite introduction à l’eugénisme et au totalitarisme. Ce péril –ou, plus justement, cette ambiguïté – sont levés lorsque la lecture des oeuvres concernées s'accompagne d'une connaissance précise des bases de l’analyse expérimentale du comportement ; alors est offerte la possibilité d’une discussion plus approfondie, aux échos largement philosophiques. A ce titre, Richelle (1994), comme tant d'autres commentateurs (essentiellement anglo-saxons), rappelle l’héritage de Francis Bacon, selon lequel "La nature, pour être soumise, doit être obéie" ("Nature to be commanded must be obeyed") ; ce qui est bien dans l’esprit de la nécessaire prise en compte du contrôle des comportements réclamée par Skinner. Carpenter (1974), n’abandonnant pas pour autant les prétentions d'un (selon lui) nécessaire cognitivisme, reconnaît à Skinner qu’il "promet espoir, administration, engagement actif et résultats pratiques. Nous ne devrions pas sous-estimer l’intérêt psychologique d’un tel mouvement."

Confronté à des critiques répétées, Skinner (1974) a fourni deux réponses, l’une à l’accusation de simplisme, l’autre à celle d'une menace pour les démocraties (cette dernière supposée s'incarner dans la position philosophique présentée sous un jour plus littéraire avec Walden Two) : "Le béhaviorisme pourrait éventuellement être qualifié de réductionniste quand il traite des sciences sociales. Il réduit les processus sociaux au comportement des individus. Mais il serait difficile de parler alors d’une réduction du rôle des individus. C’est plutôt une sorte d’élargissement.(...) Affirmer que tout contrôle est manipulatoire et par conséquent nocif, c’est passer à côté de procédures importantes dans l’éducation, la psychothérapie, le gouvernement, etc. La proposition de mettre fin à la recherche comportementale ou de confisquer ses résultats, sur la base de l’argument selon lequel ils peuvent être utilisés par les despotes ou les tyrans, constitue une erreur désastreuse, parce que cela saperait toutes les contributions importantes de la culture et entraverait les mesures de contre-contrôle, destinées à contenir le contrôle aversif et exploiteur dans certaines limites." Afin de clarifier et d’insister sur l’aspect mutuellement profitable, pour les individus, de l'aboutissement social du projet skinnérien, dévoilons sommairement quelques caractéristiques majeures d’une société "opérante".


La société opérante de Skinner. "En tant qu’ensemble de contingences de renforcement maintenues par le groupe, formulées éventuellement en règles et en lois, la culture a un statut objectif bien différencié, une existence qui se prolonge au-delà de la vie de chacun de ses membres, une structure changeante lorsque de nouvelles pratiques sont inaugurées, abandonnées ou modifiées, et elle a, par-dessus tout, un pouvoir. Ainsi définie, la culture contrôle le comportement des membres du groupe qui la met en pratique." (Skinner, 1974). Ceci posé, Skinner tourne son inquiétude vers le devenir de cette culture. Il est manifeste que l’intérêt du groupe, s'il doit au long terme s'avérer profitable à ses membres, pousse souvent à négliger certains plaisirs momentanés, et à se colleter avec certains embarras, aux conséquences différées certes lointaines mais plus intéressantes (noter : renforçantes) (Skinner, 1969). Cependant, ainsi que tout un chacun peut en faire l'expérience quotidienne, l’inverse se produit également, de façon régulière, au détriment des conséquences futures ; "il faut donc rendre beaucoup plus efficaces les contingences de renforcement qui portent au maximum les avantages nets (...) Elles ne seront efficaces que si l’individu a traversé toute une série de contingences intermédiaires." (Skinner, 1969).
Premier constat : il sera nécessaire de renforcer les étapes successives menant au renforçateur terminal, ce qui devra être effectué de manière progressive (par équivalence avec le principe de modelage d’un comportement, issu de procédures expérimentales sur lesquelles, cher lecteur, nous devrons ici faire l'impasse). Comment une telle culture se définira-t-elle ? "Une culture bien agencée est un ensemble de contingences de renforcement tel que les membres de cette culture agissent de façon à la préserver, à la faire survivre aux situations critiques, et à la modifier dans le sens d’une possibilité sans cesse accrue de se perpétuer." (Skinner, 1969).

Un critère opérationnel peut être appliqué, pour tester l'adéquation d'une culture à cette perspective, que nous pouvons qualifier "d'évolutionniste4" : "C’est à ses effets sur la nature humaine - sur le patrimoine génétique de l’espèce - qu’il faut évaluer tout environnement, physique ou social.(...) Ce n’est que par leurs effets sur les individus que les usages culturels sont sélectionnés et élaborés." (Skinner, 1969). Ce critère est ailleurs repris de façon nuancée : Skinner (1974) souligne le profit individuel de l’appartenance à une culture, lorsque celle-ci maximise l’adaptation à un environnement social et physique, en permettant, selon les cas, de faire l’économie de certains apprentissages fastidieux. C’est alors l’effet ontogénétique de l’environnement culturel sur le répertoire des comportements qui est privilégié. Carpenter (1974) brodera sur le même thème, dans un registre plus technique : "Le ton moral du mouvement skinnérien trouve son foyer dans la croyance que le contrôle du comportement basé sur la menace et la punition a essentiellement tort, et que ce qui est souhaitable se résume au développement d’un comportement social qui soit mutuellement renforçant plutôt qu’aversif ou punitif." Notons incidemment le rejet, par Skinner, de procédures manipulant effets et conditions désagréables voire franchement nocives (rejet parfois critiqué par ses pairs eux-mêmes, car perçu comme un préjugé de sa part : voir Staddon (2001)).


La survie d'une culture pour critère. Par ailleurs, ce dernier point de vue introduit, quant au choix du critère, les considérations éthiques jusqu'ici implicites. Il s’agit de découvrir, en quelque sorte, une valeur étalon, utile à la fondation du critère : soit, définir "le bon ou le mauvais", si possible hors de tout a priori... Gageure ? La position skinnérienne est très claire sur ce point (et peut-être difficile à assumer, voire insupportable aux yeux de qui persiste dans l'édification de valeurs fondamentales et "transcendantales") : "La psychologie de Skinner implique qu’aucun système social ne peut survivre très longtemps s’il y a peu ou pas de souci des autres, et si le système ne fournit pas de récompense au fait d’être orienté vers le futur, de pratiquer le contrôle de soi, et d’être productif." (Carpenter, 1974). La valeur basique, "étalon", qui découle d’un tel point de vue – participant véritablement, dès lors, d'un morale – est la survie, au niveau de la société (Carpenter, 1974). Si "ce qui est important, c’est que les institutions durent plus longtemps que les individus et qu’elles aménagent des contingences qui tiennent compte d’un futur assez éloigné" (Skinner, 1974), l’accent est bien mis sur la survie en tant que valeur, comme la sélection naturelle l’applique à l’espèce, et le conditionnement opérant au comportement (Skinner, 1974). Si rien ne prescrit l’inévitable survenue de cette survie (Skinner rejette tout finalisme), les conditions d’évolution – phylogénétiques, ontogénétiques, sociales – la posent néanmoins comme fondamentale.

La science peut et doit se positionner dans ce débat. Skinner (1953) soutient le rôle de celle-ci pour l’analyse d’énoncés ayant pourtant, apparemment, trait au domaine éthique et moral ; et ceci justifie le recours à la science, pour l’évaluation du critère éthique de jugement, à propos de la conception d’une culture. "Une analyse scientifique peut nous conduire à résister aux charmes les plus immédiats de la liberté, la justice, la connaissance et du bonheur, en considérant les conséquences à long terme de la survie." (Skinner, 1953) : il n'est pas ici question de renoncer au vécu de ces quatre notions, loin s'en faut ! Mais de délaisser les présupposés philosophiques qui les accompagnent, sur la base de connaissances scientifiques en matière de comportement, pour mettre en place des conditions susceptibles d'en favoriser un développement non concurrent avec la pertinence culturelle des pratiques adoptées.

La survie d’une culture donnée, prise comme critère d’évaluation, présente évidemment des aspects complexes à étudier. Elle est malaisée à dimensionner et estimer ; changeante, car fonction de l’environnement5 ; parfois en opposition directe à des valeurs traditionnelles (Skinner, 1953). En outre, une fois ces difficultés écartées, la question éthique fondamentale ne semble guère dissipée : pourquoi choisir cette valeur, cette définition du "bon" et du "mauvais" pour une culture ? Chaim Perelman (1973) aborde ce thème de front, refusant à Skinner toute prétention à la pertinence de son analyse des valeurs traditionnelles. Selon Perelman, les critiques skinnériennes s’appliquent tout autant au critère qu’il retient, qu’à ceux, plus abstraits, qu’il rejette. Qui plus est, rien ne justifierait de s’en tenir à une utilisation "tempérée" du mécanisme opérant6, si sont éliminés des repères moraux ou éthiques auparavant essentiels et absolus (vérité et justice, par exemple). Or, cette perte lui semble provoquée par la définition skinnérienne d’une "bonne" culture comme celle "qui serait aimée par ceux qui y vivent parce qu’elle aura été conçue avec un oeil sur ce qui est, ou peut être, le plus renforçant." (Perelman, 1973). En fin stratège rhétorique, Perelman souligne à Skinner son propre déterminisme comportemental, lié à sa culture, et qui ne peut être extrait de l'explication de l'analyse proposée par Skinner.

Il oublie cependant un peu vite que Skinner lui-même évoque cette évidence : "Il n’importe pas que l’individu prenne sur lui-même de contrôler les variables dont son propre comportement est une fonction ou, dans un sens plus large, de s’engager dans la conception de sa propre culture. Il fait cela, uniquement parce qu’il est le produit d’une culture qui génère contrôle de soi ou conception d’une culture comme modes de comportement. L’environnement détermine l’individu même quand il altère cet environnement." (Skinner, 1953). De surcroît, Skinner ne pose certainement pas le vécu individuel comme critère suffisant, pour la définition des notions du Bon et du Bien (Skinner, 1971). Avant d’exposer l’attitude de Skinner face à une question voisine, essentielle pour toute analyse sociale : celle de l’agent de contrôle, il paraît plus que judicieux de reprendre ses propres mots quant à ces notions : "Que signifions-nous par "le Bien" ? Comment pouvons-nous encourager les gens à pratiquer la "Bonne Vie" ? Et ainsi de suite. Notre compte-rendu [celui des béhavioristes radicaux, n.a.] ne répond pas aux questions de cette sorte, dans l’esprit où elles sont habituellement posées. Dans le cadre d’une science naturelle, certains types de comportements sont observés lorsque les gens vivent ensemble en groupe-types de comportements qui sont dirigés vers le contrôle de l’individu et qui opèrent à l’avantage d’autres membres du groupe. Nous définissons "bon" et "mauvais", ou "juste" et "faux", en fonction d’un ensemble particulier de pratiques. Nous rendons compte de ces pratiques en notant l’effet qu’elles ont sur l’individu et en retour sur les membres du groupe, selon les processus basiques de comportement. L’éthique est ordinairement concernée par la justification des pratiques de contrôle, plutôt que simplement leur description. (...) Le programme d’une analyse fonctionnelle offre une ligne de conduite dans laquelle le problème de la définition de telles entités7 peut être évité." (Skinner, 1953).


L'agent de contrôle. Qu’il soit illusoire – selon la perspective béhavioriste – d’espérer échapper au contrôle du comportement (pour des raisons que nous n'avons pas explicitement ici reprise mais que l'on trouvera amplement décrites dans Skinner (1974) et d'autres ouvrages sur le sujet) n’implique pas pour autant une réponse simple et directe, quant à la question de la ou des instance(s) de contrôle. Qui se chargera de mettre en place des contingences profitables (Perelman, 1973) ? Quelle garantie conserver de sa probité ? Est-il réellement possible d’éviter l’asservissement au profit de quelques-uns ? Le contrôle du comportement, au sein d’une culture, est envisageable d’au moins quatre façons, selon Skinner (1953) : le déni de tout contrôle existant ou possible, qui non seulement n’est plus perspicace, au vu des connaissances introduites par l'analyse expérimentale du comportement, mais n’a en fait jamais eu de réalité ; le refus du contrôle, soit s’aveugler volontairement et laisser s’échapper toute amélioration potentielle planifiée, au risque de voir s’installer pire qu’appréhendé ; la diversification du contrôle, en multipliant les instances susceptibles d’organiser et d'appliquer celui-ci; enfin le "contrôle du contrôle", qui limite par une extension restreinte le pouvoir des instances contrôleuses. La troisième solution écarte certes la menace du totalitarisme, comporte une saine diversité de contingences, mais mène parfois à l’inadéquation de répertoires comportementaux, lors de transitions d’une instance à l’autre. Skinner n’est pas non plus dupe de la quatrième voie, car si elle semble la plus opportune, elle fait tout de même appel à une forme de gouvernement supérieur à ceux qu’il gouverne.

Richelle (1994) aborde succinctement cette problématique : "L’aménagement des contingences de renforcement doit prévoir un réseau de contrôles réciproques tels que l’abus soit impossible." Le principe d’un contre-contrôle systématique, exposant aux mêmes conséquences gouvernants et gouvernés, est l’unique solution qui puisse satisfaire au critère ultime de survie d’une culture (Skinner, 1953). L’intérêt d’une explication béhavioriste est de dessiner concrètement les pistes à suivre : "Tout contre-contrôle efficace menant à la "libération" de l’individu ne peut s’opérer que grâce à une procédure explicite, qui doit se fonder sur une analyse scientifique du comportement humain (...) Le seul espoir de l’individu est de passer sous le contrôle d’un environnement social et naturel dans lequel il puisse réaliser la plus grande partie de son équipement génétique, et puisse ainsi chercher son bonheur avec les plus grandes chances de succès (...) En d’autres termes, il faut se tourner vers la culture comme environnement social." (Skinner, 1974). Le processus d’aménagement de contingences, par influence réciproque des membres d’un groupe, est continu et dépasse l’identité et la finalité du contrôle (d’où le parallèle, établi chez Skinner, avec l’évolution des espèces). Il n’est pas une légitimation de formes de pouvoirs en place, ni une garantie de leur pérennité : "Le principe de survie ne nous permet pas de soutenir que le statu-quo doit être bon parce qu’il est en place." (Skinner, 1953). Le béhaviorisme radical n’a rien de commun avec une version panglossienne de l’analyse sociale, n’en déplaise à ses détracteurs.


Quelle société concrète ? Quelle place l’analyse expérimentale tient-elle dans la proposition skinnérienne de conception d’une culture ? "La manipulation délibérée d’une culture est (...) elle-même caractéristique de nombreuses cultures - fait dont il faut rendre compte dans une analyse scientifique du comportement humain. Proposer un changement dans une pratique culturelle, réaliser ce changement, et accepter un tel changement, sont des parties de notre objet d’étude." (Skinner, 1953). L’analyse expérimentale est l’outil scientifique qui permettra la formulation du projet de société, sa mise en place et son maintien. A côté de la lecture de Walden Two, un bref aperçu des conséquences quotidiennes de l’application du béhaviorisme peut suggérer est tentant. Carpenter (1974) décrit, en détail et concrètement, ce qu’une société opérante pourrait se révéler être. Quatre domaines principaux sont exposés à titre d’illustrations : économie, éducation, instruction, gouvernement.

Au niveau économique, la promotion des aspects directement renforçants du travail irait de pair avec la réduction maximale des aspects aversifs de chaque métier ; une revalorisation salariale serait réalisée, pour le noyau irréductible de tâches pénibles; une diminution des salaires versés en conséquence de métiers renforçants dans leur pratique serait à l'inverse opérée ; une ré-orientation des techniques de commerce et de publicité vers l’incitation au développement de compétences personnelles durables et l’acquisition de nouveaux comportements, plutôt que de biens matériels.

L’éducation des enfants viserait à les munir de répertoires comportementaux favorisant le renforcement mutuel, en renforçant précocement l’initiative, en introduisant progressivement un délai avant l'obtention du renforçateur, en évitant la permissivité et l’absence de contrôle, en renforçant fréquemment la participation aux travaux domestiques mutuels. L’enseignement programmé (Skinner, 1968) formerait la technique de base de l’instruction, son but devenant de "concevoir un curriculum net, cohérent avec la morale opérante (...) Le but ultime de l’instruction [serait] d’aider l’enfant à devenir un apprenti efficace, en l’équipant de connaissances et habiletés utiles, et en l’aidant à atteindre le type de contrôle de soi compatible avec ces valeurs et pratiques, nécessaires à la survie et la prospérité d’une société." (Carpenter, 1974).

Quant au gouvernement, "la plus saine gestion du pouvoir s’accorde avec les principes de la science du comportement humain (psychologie opérante), et contient des pratiques qui promeuvent un fort renforcement mutuel dans les affaires de tous les jours. Mais le gouvernement idéal est celui qui réussit à rendre son usage du pouvoir de plus en plus inutile." (Carpenter, 1974) : tel est bien, en substance, la position défendue par le Frazier de Walden Two, créateur de la communauté décrite au sein de l'œuvre. Les nouvelles techniques d’instruction des générations seront encouragées, afin que les changements futurs ne nécessitent plus le temps de l'explication des principes de l’analyse expérimentale du comportement (ceux-ci seront connus dès le plus jeune âge). Certaines lois seront révisées sur la base de leur efficacité réelle et modifiées dans l’optique d’un meilleur respect de celles-ci (grossièrement, maximiser les renforçateurs liés à la légalité). Au plan international, une diminution du recours à la force sera recherchée, en misant sur l’exportation de la société opérante, plutôt que sa défense ou son imposition par la guerre ; et de fortes incitations économiques seront mises en place, selon une démarche complémentaire à la refonte de l’économie, limitant surproduction, surconsommation et pollution sans pour autant "frustrer" les individus concernés.


Pour conclure. L’objection à un tel projet, soulevée par Carpenter (1974), est d'abord celle de l’indéterminisme. Selon lui, il est loin d’être démontré que le comportement soit aussi complètement déterminé que Skinner veut bien le dire. En soi, la question est effectivement intéressante, notamment parce qu'elle interroge entre autres les notions de description, d'explication et d'ordonnancement qu'une telle analyse ne peut manquer d'évoquer. Cependant, Carpenter appuie son objection sur la notion de créativité, preuve archétypale d'une liberté individuelle s'incarnant dans le comportement créatif, considéré par essence comme non déterminé. Or, ni Skinner ni ses successeurs n’ont éludé cet aspect : l'un des pôles de recherche en sciences du comportement s'oriente autour de la notion de variabilité comportementale et rien ne permet jusqu'ici d'affirmer, sur la base de ces recherches, que la manifestation d'une variation (d'un comportement nouveau) infirme le déterminisme environnemental, même si nous sommes depuis longtemps à bonne distance d'un environnementalisme simpliste et que les variables ayant trait par exemple aux diverses espèces ou phénotypes ont été intégrés à la réflexion.

Par ailleurs, du seul point de vue de l'histoire de l'Art, posons-nous sincèrement la question : quel grand maître n'a pas débuté par l'imitation ? On peut même poser la question à l'échelle de l'histoire de l'Art elle-même, la place du modèle dans l'enseignement et la transmission des disciplines artistiques au cours des âges (nous nous sommes laissés dire que bien des maîtres de la peinture médiévale débutèrent comme apprentis chez un maître reconnu) ; et dés lors la nouveauté n'est-elle pas qu'une question de degré, faible variation qui soudain donne lieu à une production entièrement originale (l'abandon de la ponctuation, le passage à la prose en poésie ; amplifier un instrument, produire un larsen, paramétrer celui-ci et introduire la distorsion) ? Ne serait-il pas plus plausible d'imaginer la créativité de l'Artiste (générique) comme une affaire de variations restreintes, mais apparaissant après coup fondamentales, plutôt que de mouvements saltatoires d'un style à l'autre, d'un genre à l'autre, d'un mouvement à l'autre ? Et pourquoi refuser dés lors à l'individu ce que l'on peut vraisemblablement accorder au niveau culturel ? Il devient de plus possible d'intégrer cet aspect du comportement individuel (la variabilité comportementale) dans un compte-rendu plus global sur l'évolution des cultures. Certes, tout ceci est peut-être à prendre au conditionnel ; mais en y réfléchissant…

L'argument de la créativité reste au moins peu convaincant vis-à-vis de la faillibilité du projet skinnérien. Une mise à l’essai rigoureuse de celui-ci est toujours attendue, au-delà de l'échelle communautaire qui est celle de Twin Oaks ou Los Horcones. C'est là un argument souvent avancé tant par les opposants que par les défenseurs de ce projet : la restriction / nécessité – selon les avis – de l'échelle réduite de mise en pratique. Nous n'aborderons pas ce débat ici, mais il existe des références touchant à cette question dont le lecteur tirera profit. Il serait néanmoins malhonnête de ne pas s’accorder sur l’humanisme impliqué par les conceptions de Skinner. Cet aspect, si caractéristique de sa pensée sociale, se retrouve dans la conclusion de Carpenter (1974) : "L’un des plus importants changements est que l’adulte mature acquérrait un niveau maximal de contrôle de soi, en accord avec la perspective opérante." Evoquant les apports technologiques et pratiques de la modification du comportement, Wheeler (1973) écrit : "Cela est efficace, et parce qu’efficace, sera utilisé. Le problème politique qui nous fait face est le même que celui qui nous fait face lorsque qu’une technologie puissante est développée : comment la contrôler de manière à apprécier ses bénéfices plutôt que souffrir de ses abus." Parvenu au terme de son analyse scientifique, l’homme tirerait la suprême délivrance de leur application à son comportement, de même qu’il s’est jusqu’alors délivré des contraintes physiques, sans pour autant les abolir. Ce moment n’est peut-être pas près d’advenir, mais Richelle (1994) apporte l’argument le plus prometteur, vis-à-vis de sa survenue : "Les idées sont des comportements, et comme tous les comportements, elles s’expliquent par l’histoire de leur auteur et de l’environnement qui l’a façonné. Mais elles existent ensuite en dehors de lui, et prennent le statut de «stimuli discriminatifs» propres à moduler le comportement d’autrui." Cet article, très modestement, notre cahier, plus sûrement, mais surtout l'ensemble des écrits de Skinner, nettement plus convaincants, peuvent nourrir le secret espoir de tenir un jour ce rôle.


1 Carpenter (1974) souligne le pessimiste constat de Skinner quant à nos sociétés actuelles, faisant la part belle à l'individualisme forcené et inaptes à mettre en place des comportements, sinon utiles, du moins renforçants pour l’ensemble de ses membres. retour

2 Ce qui illustre bien la méconnaissance quasi-universelle du projet skinnérien, de la part de ses détracteurs. Contrairement aux deux sociétés (anti-) utopiques de Huxley et Orwell, le modèle que nous propose Skinner prend en effet pour principe premier de maximiser le renforcement mutuel entre les individus. C’est, sur le long terme, un profit optimal pour chaque membre qui est recherché et mis en place, non celui d’une élite au détriment de la "Masse" (quand bien même serait-ce de manière non manifeste). retour

3 Notamment illustré sous forme de roman (Skinner, 1948). retour

4 Que le lecteur suspicieux consulte directement les ouvrages principaux de Skinner et que les autres nous croient "sur parole" : rien à voir avec une sociobiologie de mauvais aloi, ou une version édulcorée d'un "Only the strong survive" déformant à tel point le message de Darwin, et de la théorie de l'évolution plus généralement, que l'on ne saurait insister assez sur l'impact mortifère de cette dénaturation, auprès du public des non-spécialistes. Dont acte. retour

5 Ce qui interdit d’accorder plus de crédit à une société non encore éteinte, relativement à des sociétés disparues sous d’autres contingences : "La survie temporaire d’une culture n’est pas une preuve de sa valeur. Toutes les cultures actuelles ont évidemment survécu, beaucoup d’entre elles sans grand changement durant des centaines d’années, mais cela peut ne pas signifier qu’elles sont de meilleures cultures que d’autres, qui ont péri ou souffert de modifications drastiques dans des circonstances plus compétitives." (Skinner, 1953) retour

6 "Devrions-nous dire que l’efficacité est la seule considération qui compte lorsque l’on en vient à agir ? Si oui, pourquoi s’en tenir aux techniques comportementales de renforcement ? Pourquoi ne pas utiliser d’encore plus intenses manipulations, telles que celles présentées par Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes ?" (Perelman, 1973). retour

7 Skinner évoque ici les valeurs suprêmes (métaphysiques, abstraites ou construites), à partir desquelles un jugement éthique traditionnel peut être émis (Skinner, 1953) retour

 

Jean Larrea
(mars 2005)

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