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Cahiers Thématiques : Du conflit individuel à l'utopie
Retour à la nature et mythe guerrier
Réalisation :
T. Kotcheff

Scénario : David Morrell (nouvelle) ; M. Kozoll, W. Sackheim, S. Stallone
Réalisation :
W.Friedkin

Scénario : D. Griffiths, P. Griffiths, A. Monterastelli
Réalisation :
J. McTiernan

Scénario :Jim et John Thomas


La confrontation entre le mythe du retour à la nature et le mythe guerrier, le premier omniprésent plus prégnant que jamais à l’heure d’une prise de conscience -plus souhaitée que réelle- des questions environnementales et du destin de notre planète, le second tout aussi prégnant pour d’autres raisons, a de quoi surprendre ; tant nous avons pris l’habitude de séparer, voire d’opposer ces idées.

La nature et sa protection ont pris au fil des dernières années un sens éminemment pacifique. La nature est considérée comme une victime, celle de l’homme et de ses errements technologiques, politiques et financiers. Son destin semble avoir été accompli, par son dressage apparent, sa mise en coupe et en culture, voire son détournement et son exploitation. A l’exception des mouvements les plus belliqueux, tels Greenpeace dans une certaine mesure, mais surtout l’A.L.F. (Animal Liberation Front), la défense de l’environnement passe par une prise de conscience, une réflexion, une sensibilisation de chacun et des gouvernants.

Individuellement, le retour à la nature tient plus de l’aboutissement d’une telle réflexion que de la lubie passagère. Il s’agit de tenter de retrouver en soi la part naturelle diluée dans la civilisation moderne, généralement stigmatisée dans ses excès technologiques, conduisant à une dépendance accrue à la société. Ces idées, pour rebattues qu’elles sont, n’en constituent pas moins le point d’ancrage d’une bonne part de la philosophie et de la réflexion scientifique quant aux modèles sociaux qui gouvernent, dans son ensemble, le monde. De Thoreau à Marx, la question transparaît : quel est le point de dépendance, qui fait passer le serviteur d’une communauté, de ce statut à celui d'esclave ? Plus simplement, l’humain survit-il dans des conditions naturelles, purement et exclusivement naturelles ? Peut-il se passer de la société des hommes ?

Les tentatives et les tentations furent et sont nombreuses, parfois célèbres. Des interrogations rousseauistes aux expérimentations thoreauistes, on trouve nombre d’hommes et de femmes résolument décidés à tenter l’aventure . La conclusion n’est pas toujours positive, la difficulté de tous les instants. Dans la littérature, des naufragés volontaires aux survivants de l’extrême, (citons Bombard ou Defoe, le mythe étant à peine différent de la réalité), la douloureuse question des limites humaines est un thème récurrent. Le cinéma fait occasionnellement succès de la plus grande aventure intérieure, de Seul au Monde à Gerry. Toutefois, ces expériences sont quelque peu à l’écart de la confrontation directe à la nature, en ce qu’elles reflètent plus la capacité de l’homme à survivre que sa capacité à s’accorder à la nature, à s’y fondre.

Dans le monde contemporain comme dans les âges précédents, une seule catégorie sociale porte traditionnellement cette faculté d’adaptation au rang de qualité ultime : le soldat. Le camouflage, mais aussi la discrétion du soldat ont remplacé le clinquant de l’armure ou de l’uniforme lorsque la bataille rangée, certes empreinte de dignité, a disparu pour laisser place à la guerre de destruction massive.

Les mythes guerriers sont aussi importants et fameux que ceux qui lient tant bien que mal à la nature. On y compte un nombre important de récits mythologiques, de la Grèce antique à l’Edda poétique, contribuant à renforcer, à l’échelle de générations et de nations entières, l’idéal guerrier, longtemps empreint de virilité magnifiée, toujours confus de sa dichotomie artificielle entre le sauvage et le civilisé. Le mythe du guerrier “berserk”, hérité des cultures scandinaves, en est un des pôles, sur lequel nous reviendrons. Après des décennies de progression des idées pacifistes, mais aussi après plusieurs conflits mondiaux épouvantables, la guerre a été largement dépouillée de ses atours charmeurs, et les mots de Jünger résonnent aux oreilles du jeune lecteur contemporain avec les échos de l’interdit : “Nous avions quitté avec joie les bancs de l’école pour nous engager.”. De même que l’hymne à la guerre qui introduit le roman de James Jones, paraît inconcevable à l’homme moderne : “Ce livre est dédié avec joie aux plus grands et héroïques enjeux humains, la GUERRE et les ARMES ; puissent-ils ne jamais cesser de nous donner le plaisir, l’excitation et la stimulation adrénaline dont nous avons besoin, ou nous fournir les héros, les présidents et les chefs, les monuments et les musées que nous leur érigeons au nom de la PAIX.”. Nous l’avions déjà évoqué dans de précédents articles , le spectre du bellicisme n’est jamais enterré bien profond. Il exerce sa fascination sur chaque jeune génération, comme un sport extrême plus exigeant que les autres. Les interviews réalisées par Michael Moore pour Fahrenheit 09/11 ont ainsi fait découvrir à la planète de très jeunes gens ravis de pouvoir écouter leur disque préféré grâce aux écouteurs placés dans leur casque de protection, en pleine opération militaire. Les aspects les plus exubérants du Colonel Kilgore n’apparaissent plus si caricaturaux.

Ce n’est toutefois pas l’homme de troupe qui fascine. L’engagé ne bénéficie que d’à peine plus de prestige que l’appelé. L’homme de troupe demeure un porteur d’uniforme obéissant, généralement relégué aux rangs seconds de la guerre. Le véritable héros, engendré à la fois par le nouveau visage de la guerre, la guérilla, urbaine ou non, et par la professionnalisation de la plupart des armées occidentales, est devenu le membre des troupes d’élite.

Contrairement à l’homme de troupe, le commando est entraîné pour tuer, de toutes les manières possibles. Il lui est demandé de faire preuve de la plus grande efficacité, et pour ce faire, du moins d’humanité possible. On a longtemps associé cet entraînement et cette manière d’envisager l’art de la guerre comme une mécanisation humaine, trouvant d’ailleurs son prolongement fictionnel dans le mythe du cyborg, dont Terminator, machine travestie, était un avatar aussi effrayant que Robocop. Le tronc guerrier a produit une autre branche, aussi robuste que la cybernétique. Il s’agit du guerrier naturel. Par cette expression nous renvoyons à l’exact contraire du cyborg : un guerrier parfaitement humain, sur le plan physique en premier lieu, bien que surentraîné, et sur le plan intellectuel et émotionnel d’autre part, aussi surprenant que cela puisse paraître, et que cela paraîtra à coup sûr une fois présentés les trois guerriers fictifs que nous convoquons pour rejoindre ici le mythe du retour à la nature: il s’agit de John Rambo, héros du film éponyme, de Dutch, major d’une unité de mercenaires évoluant dans le Predator de John McTiernan, et d’Aaron Hallam, bête de guerre entraînée pour tuer dans le Traqué de William Friedkin.

On a reparlé de Rambo à la sortie de l’injustement boudé Traqué, qui signalait le grand retour de William Friedkin à de meilleurs sentiments guerriers. Bien sûr, la proximité des postulats s’y prêtait généreusement. Redécouvrir Rambo aujourd’hui oblige cependant à de sérieuses nuances. Alors que le plus récent se faisait assassiner par une partie de la critique, précisément à cause de sa parenté avec son légendaire précurseur, ce dernier bénéficiait depuis près d’un quart de siècle d’un culte grandissant. L’image du vétéran, bandeau dans les cheveux, M-16 en main et cartouchières en bandoulière s'était imposée peu à peu comme la figure de Conan à la même époque.

Une émouvante machine à tuer. Le guerrier magnifique et triste se révèle peu à peu, d’abord humain, puis blessé, avant d’émerveiller par ses ressources et d’effrayer par son autisme. La scène d’ouverture du film est sans conteste l’une des plus touchantes du genre. La profonde tristesse qui se dégage du visage de Rambo, l’abandon total qu’il ressent, placent d’emblée le film dans une certaine tradition des années 70, durant lesquelles le héros a reçu des coups, et des blessures qui ne peuvent se refermer ou s’ignorer d’un air bravache à la John Wayne. L’ombre d’Harry Callahan plane non loin de ce vétéran. La mauvaise conscience que les auteurs du film cherchent à éveiller se profile déjà à l’esprit du public, à l’aide du seul visage émacié de Sylvester Stallone. Ce début de performance est d’ailleurs le trait d’union qui relie Rambo à cet autre déclassé à succès et franchise, Rocky. L’émotion est encore présente lors de sa première rencontre avec le shérif Teasle. Rambo vient d’être enfermé. En lui-même. La nouvelle de la mort de son dernier compagnon a achevé de le couper du monde de l’arrière, de ceux qui ne comprennent décidément pas ce que fut le front. Le commencement des ennuis de Rambo n’a ici plus rien à voir avec ceux du héros sombre de Traqué : C’est un nouveau Jean Valjean qui rencontre un nouveau Javert. L’injustice fondée sur le préjugé.

Le thème de la mauvaise conscience est ici traité avec énergie. Teasle ne reculera pas dans son escalade décisionnelle : arc-bouté sur ses principes, il incarne la mauvaise conscience qui choisit d’exterminer le problème. Ce thème traverse également l’oeuvre de Friedkin, qui en fait une structure à étages : la mauvaise conscience est d’abord celle de l’Amérique qui crée des robots pour la bonne cause, et ne sait que faire de ses héros sauvages une fois inutiles. Lt Bonham, l’instructeur et père spirituel d’Hallam, l’annonce à ses élèves : “Une fois préparés, il vous sera très facile de tuer. Le plus difficile est d’arrêter.”. Le guerrier d’élite ressemble ici au Golem, la créature de boue réalisée par un sorcier seul capable de la maîtriser, ou encore au monstre de Frankenstein.

Les vingt années -une génération !- qui séparent Rambo d’Hallam séparent également la génération du Vietnam de celle du 11 septembre. La mauvaise conscience des héros du Vietnam abandonnés à l’oubli honteux de la défaite est chassée par celle des créatures de Frankenstein fabriquées en série aux quatre coins du monde : Oussama Ben Laden ne fut-il pas formé par la C.I.A. ? Et la mauvaise conscience de s’incarner, non plus en Teasle et autres policiers “normaux”, c’est à dire de simples citoyens incapables d’affronter la réalité souterraine dont est faite la guerre, mais dans les propres formateurs de ces golems. Dans une première version du script de Rambo, Trautman, à l’origine prévu pour être incarné par Kirk Douglas, finissait par exécuter son protégé dans un recoin sombre. De la même manière, Lt Bonham finira par saigner à blanc son élève. La mauvaise conscience se balaie sous le tapis, semblent marmonner les morales de ces oeuvres.

De la même manière, Dutch découvre, mais un peu tard, la manipulation dont il est l’objet et l’outil. Chef d’une équipe de mercenaires spécialisée dans les secours, il réalise en pleine opération que son ancien frère d’armes, devenu un cadre de la C.I.A., l’a utilisé pour une opération commando totalement illégale et des plus dangereuses: “Tu nous a collés dans le hachoir à viande!”, s’exclame-t-il, avant de s’affliger “Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu étais quelqu’un en qui je pouvais avoir confiance.” La réponse renvoie directement aux sorciers Trautman et Bonham : “Je me suis réveillé. Tu devrais en faire autant.”. Guerrier d’élite lui aussi, Dutch ne partage pas le désespoir existentiel de Rambo et Hallam, mais connaît la trahison. Et tourne le dos à la politique de bas étage qui, découvre-t-il, guide pourtant chacun de ses faits d’armes.

C’est alors que le retour à la nature se présente comme la seule alternative. Les trois hommes s’y trouvent contraints, mais leur parcours les y guide depuis le début de chaque film : Rambo, chassé de la ville, Hallam, incapable d’y trouver sa place, et Dutch, comprenant que les oripeaux de la civilisation le condamnent à mort, fuient dans les bois avec un simple couteau pour tout accessoire. Chacun des commencements d’intrigue mène à ce retour à la nature à deux niveaux : il s’agit non seulement de retrouver un milieu dans lequel ces guerriers d’élite sauront s’adapter, mais aussi d’en retrouver la sauvagerie et l’absence de pitié associée aux valeurs humaines. C’est ici l’ombre du Colonel Kurtz qui plane sur chaque oeuvre, ce dernier prônant une guerre totale et cruelle contre tout ennemi, loin des prudences et des distances créées par la guerre moderne.

Le corps à corps pour toute issue. Tout comme son descendant, Rambo est capable de faire feu de tout bois, et le prouve en de nombreuses occasions au fil du métrage de Ted Kotcheff. La démonstration de ses talents de guerrier laisse les policiers pantelants. Celle d’Aaron Hallam n’effraie pas moins les enquêteurs lancés à ses trousses. De même, Dutch retrouve, dès qu’ils s’avèrent nécessaires, les gestes et les techniques primitives qui seules peuvent le sauver. Notons que les pièges élaborés par les trois hommes se ressemblent à se confondre, tous élaborés à partir de branches taillées et acérées, de lianes et racines tressées, ou encore de troncs suspendus.

A ce stade du retour à la nature, la dureté et la résistance physique du guerrier est mise en avant. On découvre qu’Aaron Hallam a fait d’un tronc creux son foyer. Rambo se confectionne une vareuse d’un morceau de toile, chasse le sanglier à la lance et se suture lui-même une blessure à l’épaule, tandis que Dutch, acculé, se fond dans la terre pour échapper à son poursuivant.

La parole disparaît. Hallam, presque autiste, semble toujours en décalage avec ses interlocuteurs, ou au bord de l’explosion. Rambo, similaire, écoute impassiblement les appels à la reddition de la police, puis de son mentor. Dutch, certes privé d’interlocuteur, semble suivre la procédure logique en cas de situation comparable, et se mure dans le silence pour se préparer à l’affrontement. Seul son cri de défi, primal à en ressembler aux grognements de son ennemi, rompt réellement le silence. Pour accéder à l’efficacité de la nature, il convient de se conformer à ses règles. La parole humaine, dans ses circonvolutions, semble devenue inutile. Bonham lui-même, à l’évidence mal à l’aise en milieu urbain et confiné, ne converse agréablement qu’avec les animaux de la forêt. Le début de sa traque le ramène, courbé jusqu’à la reptation, à l’animal qu’il respecte plus que l’humain.

C’est un singulier écologisme qui se développe par le versant guerrier. Tel Thoreau déclarant qu’il tirait plus de fierté d’avoir vu un pinson se poser son épaule que de n’importe quelle épaulette, ces guerriers savent que la nature peut les accueillir en son sein et leur fournir tout ce dont ils peuvent avoir besoin, à condition de la respecter. Ces hommes sont prêts, non pas à se battre pour protéger la nature, mais à refranchir en sens inverse le chemin de la civilisation, et à redevenir de simples éléments de cette nature.

La démarche est cependant desespérée. Elle fait écho aux échecs retentissants de Jeremiah Johnson, des campeurs de Delivrance ou des soldats d’occasion de Southern Comfort. La violence et la force, physique et de caractère, sont ici exaltées à des degrés hors du commun, inatteignables pour le commun des mortels: seul le guerrier d’élite, ultime au sens premier du terme, peut retourner à la nature, qui apparaît ici de manière ambivalente. Elle renvoie le spectateur à ses propres insuffisances d’homme civilisé, et le ridiculise dans ses espoirs de vie en accord avec le monde qui l’entoure et l’a créé. On ne vit pas en paix avec la nature, semble-t-il, on fait la guerre en son sein ou contre elle. Marquées par le désespoir et le traumatisme de guerres récentes ou d’attentats spectaculaires, ou développant une ironie politique mordante, ces trois oeuvres manipulent le mythe guerrier avec précaution. Le guerrier berserk, si cathartique dans sa violence, poussé à l’extrême dans son interprétation sérielle sous les traits de Hulk, n’a pas sa place ici.

L’identification, concept flou et indéfinissable, semble-t-il, est rendue impossible à la fois par les talents presque surhumains -à force d’entraînement- démontrés par les trois militaires, mais aussi par leur déshumanisation, volontaire ou non. Le visage de Rambo, au bord des larmes qu’il laissera couler en guise de conclusion, trahit la détresse profonde, nostalgique, suscitée par l’abandon nécessaire pour accomplir le retour à la nature. La nature est accueillante mais exigeante, dans ces trois oeuvres. Le dépouillement des oripeaux civilisés ne se fait pas sans douleur, ni sans violence.

Le spectateur, rejeté loin du héros et de l’élément qu’il maîtrise ou dans lequel il se fond, ne peut tirer d’autre leçon que la mesure de son propre éloignement de la nature, qu’il est de bon ton d’admirer ou de vouloir protéger comme une victime faible et impuissante, face à la force de l’homme et de sa civilisation. L’ironie avec laquelle les auteurs mettent en scène cette impuissance de l’homme seul face à la nature, face au monde, à moins d’être capable d’aller au bout de la démarche de dé-civilisation, résonne cruellement comme une prophétie environnementale : qui, de l’homme ou de la nature, aura le dernier mot ? Sur les trois guerriers, l’un meurt, l’autre, inadapté, sera réutilisé dans le même but inhumain qui l’a détruit, et le troisième, au milieu d’une clairière fumante, voit arriver les secours, mais trop tard pour une part de lui qui est morte en accomplissant son parcours vers la nature.

Inéluctablement, à ces quelques exceptions élitistes près, le constat sera amer : il est trop tard pour changer de voie, et ceux qui ne peuvent revenir promptement à la cité, devront s’éloigner et se perdre dans la forêt, une fois de plus symbole de la sauvagerie la moins contrôlable. A moins de l’accepter.

Raphaël VILLATTE
(1er novembre 2004)

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