Punition
Kentaro Okuba
Dans le
noir, on n'est jamais complètement
dans le noir. Sinon dans le noir de son âme. Lorsque le cœur
ne croit plus à rien et que l'obscurité ronge, estompe,
abrase, délite puis avale définitivement tout espoir.
Il en
est là de ses pensées,
et le sang coule à gouttes
douloureuses de sa bouche massacrée. Il a dans les oreilles
un sifflement épuisant, l'impression sonore laissée
par une machine en train de rendre l'âme, une machine entièrement
dévouée à une tâche répétitive
qui perdrait peu à peu de son énergie et de ses capacités.
Une machine usée. Le son de la défaite. Le bruit ignoble
de l'échec est reconnaissable entre tous et entre tous détestable.
Ce bruit le transperce aujourd'hui, mais il n'en a cure. Les derniers
jours ont été terribles. Il dérivait dans la
torpeur et se laissait glisser au fond des draps noirs de l'inconscience.
Il
se secoue mais ne réussit qu'à raviver ses blessures,
et un gémissement manque lui échapper. Il n'est pas
question de baisser la garde. On peut perdre, mais on ne doit pas
céder.
Autour de lui, dans l'obscurité, le silence est total, un
silence anormal pour Tokyo. Il se demande un instant s'il n'est pas
devenu sourd, à cause de tous ces coups sur la tête.
Mais il ne perçoit aucun mouvement de sol, pas une ride, pas
un frémissement.
Une tranquillité de sépulcre. Il se trouve certainement
dans un sous-sol oublié, une cave perdue, quelque part, profond
profond sous la mégapole. Loin des circuits habituels, car
aucune ondulation ne vient à intervalles réguliers
prouver la proximité du métro. Dans une banlieue nouvelle
alors, un de ces new condominiums, récent riche adoré des
yakuzas et de leur délire de la discrétion tapageuse.
Du staff, des dorures aux fenêtres, des portes auto-locks sur-calfeutrées,
des concierges malais, un ensemble disparate de mousses, de lichens
et de jets d'eaux rascleux que l'on baptise jardin new-look. Loin
de Narita en tout cas, car aucun vrombissement de moteur ne vient
non plus déchirer l'épais tissu du silence. Aucun bruit.
Un espace en-dehors du Japon. Un lieu perdu.
Il se
concentre sur la situation, mais n'en espère plus rien. Ses lieutenants
l'ont trahi. L'humiliation suprême. La mort en comparaison
ne signifie plus grand chose. Ses lieutenants, nourris de sa chair
et de ses idéaux,
ses lieutenants l'ont trahi, pour quelques millions de yens. Un pourboire à peine
plus luxueux que ceux qu'il leur a offerts au cours des longues années
passées. Le chien fait le beau pour un bol de soupe, dit le
poète. Le poète a vécu sûrement beaucoup
d'humiliations pour connaître aussi bien la vie.
Il tente
encore une fois de se libérer de ses liens mais ils s'incrustent
davantage dans la viande de ses bras. Ils l'ont ligoté comme
un rôti.
Enfin,
ils viennent le chercher. Autant mourir maintenant, puisque tout
a été tenté. Il
se laisse conduire, sans regarder une fois le visage de ceux qui le
traînent. Il
se contente de subir leurs rires gras, leurs moqueries. Mon Dieu,
tuer quelqu'un avant de mourir, voilà un accomplissement !
Ils suivent un couloir immense, de simples parois de béton
brut qui partent à l'infini
et se distordent un peu dans le lointain, dans la brume rouge du
lointain, mais il ne peut vraiment juger de l'espace extérieur
tant ses yeux lui font mal. Ses pieds ne le portent pas toujours,
mais il tente de conserver la tête droite, de ne pas se laisser
aller à un
ballottement obscène, à une attitude de vieux sac pourri.
Enfin un arrêt, une pièce plus haute de plafond, mal éclairée,
des points lumineux tombent du ciel de béton. On l'assoit
brutalement sur un tabouret, et il contemple la maigre assemblée,
une dizaine d'hommes pas plus, en costume sombre, cravate blanche,
lunettes Police, visage balafré des brutes de base.
« Qui
est-ce ? » demande
une voix qu'il connaît bien, et qui vient de derrière
lui. Il ne peut pas se retourner. Il a à peine la force de
rester assis.
« Yamagata, chef ! » crient
les deux hommes à ses
côtés, ils ont bien la voix grave et obséquieuse
de ses anciens lieutenants, ils ont bien ce ton de déférence
qu'ils employaient avec lui il y a quelques jours à peine.
Mais ces chiens ont choisi leur camp, le camp de la voix qui interroge
encore.
« Qui
est-ce ? » « Yamagata le pourri, chef ! »
« REPETEZ
! »
« YAMAGATA
LA LOPETTE ! »
Il
bouge sur son tabouret, essaie de leur donner un coup de pied, avec
ses pauvres jambes qui ne lui obéissent plus, il geint de
rage. Les deux autres rient, bruyamment, l'un lui tire même
la tête
en arrière
et lui crache dans le visage, histoire de montrer qui est l'esclave
maintenant. Yamagata sent couler sur son visage l'ignoble liquide,
suivi d'autres gouttes, de bien d'autres gouttes, comme si ce porc
lui pissait dessus. O, tuer avant que de mourir !
Un bruit étrange
résonne soudain, en même temps que la pluie de gouttes
redouble, un bruit de chaudière, un bruit de siphon.
Il
rouvre les yeux. De part et d'autre de son corps ligoté,
les deux hommes tombent dans un éblouissement de sang, leur
carotide tranchée
nette, et ils se vident en un feu d'artifices rouge, une giclure
joyeuse et saccadée, tandis que dans leur trachée
artère
désolidarisée résonnent des sifflements malsains.
Le sifflement de l'air qui s'échappe par une voie nouvelle.
Il les regarde tomber sans comprendre. Couvert de leur sang. Eux-mêmes
ont un dernier regard étonné. Celui des cancéreux
en phase de rémission qui ont un accident mortel de la circulation.
Le
chef passe alors devant Kotaro, jette au sol un katana à la
lame rougie, et se retourne. Il contemple un instant Yamagata,
sans rien dire, puis il lève les bras en l'air, avec un
certain fatalisme.
« Tu
vois comme c'est facile de tuer, Kotaro ! Il y a quelque chose
de stupide dans la mort. Non pas quelque chose d'absurde, comme
disent les penseurs français, non, non, quelque chose de
stupide. La mort est une connerie sans nom. »
Le chef
ressemble peu à un
chef. Il est rondouillard comme un salary-man en fin de carrière,
et ses cheveux noirs, gras et clairsemés, laissent voir
la peau blême de son crâne. Seuls ses yeux, fixes et
scintillants, révèlent son état de marginal.
Des yeux qui ne savent pas se baisser modestement. Sa voix est
rocailleuse, son timbre grave, son débit lent. Comme si
ses mots devaient s'inscrire dans le sang. Il ne bouge pas.
« Je
suis toujours blessé par
la stupidité de l'existence, Kotaro, toujours. Les hommes
vivent pour reproduire les erreurs de leurs pères, ou de
leurs fils. On ne distingue plus entre les générations
de conneries. L'argent vous tient lieu de tête, et l'avidité de
pensée.
Brutes, brutes, je suis entouré de brutes, et je deviens
brutal, je deviens comme eux, à penser petitement, à agir
minablement, et donc je perce à jour vos combines sans le
vouloir. Tu crois vraiment, Kotaro, que je veux surveiller tes
combines ? »
Il
ne dit rien, sa bouche fonctionnerait à peine, et surtout
il n'y a pas la place pour une parole de sa part. Il est celui
qui a perdu, autant perdre jusqu'au bout. Il n'y a pas d'autre
solution pour les perdants.
« Et toujours lorsque je trouve
les erreurs, je dois châtier le coupable, mais finalement
c'est toujours le même.
C‘est toujours le petit chéri, celui qui apparaît
comme le meilleur. C'est la répétition qui veut ça,
le même gars qui se croit trop malin. Faute habituelle, punition
habituelle, tu te dis. Et c'est vrai que nous avons nos coutumes,
c'est vrai qu'il est facile de trancher la gorge d'un traître
ou d'un tricheur. C'est si facile de le plomber à bout portant,
pour le jeter ensuite dans une rivière, la tête entourée
de parpaings. C'est si simple, si routinier. Et si peu utile, puisque
cela ne suffit pas à calmer les autres connards. Ceux qui
brûlent
de refaire les mêmes conneries. Non, non, Kotaro, c'est un
cercle vicieux ce truc. On ne gagne jamais contre la connerie.
C'est un rapport de forces déséquilibré. »
Il
lève
les yeux au ciel. L'ampoule du plafonnier est blanche et hallucinante
de passivité.
« Hier, j'ai vu Saddam Hussein à la
télé. Nos amis américains jouent aussi à nos
jeux de cons, mais pour une fois, ils ont essayé d'améliorer
le système, de choisir une option psychologique. C'est toujours
difficile pour les Américains de choisir la psychologie.
Ils croient tellement peu à l'intelligence. Mais là,
ils ont tenté quelque chose. »
Les mots
résonnent
dans son crâne. Une sorte d'hypoglycémie est en train
de le gagner. Surtout ne pas tomber maintenant. Surtout ne pas
perdre la face. Toujours toujours toujours garder l'espoir de buter
un jour ce vieux beau !
Le chef continue.
« Oui, j'ai vu
cet ancien maître
du monde des sables, ce puissant parmi les puissants, sale, hirsute,
déboussolé, les yeux perdus d'un chien errant. Usque
non descendam, diraient les romains, qui s'y connaissaient eux
en chutes et en disgrâces… »
Il se
tait un moment et sourit. Lentement. Il comprend que personne ne
le comprend dans cette pièce
infâme,
ni la victime, ni les bourreaux. Le vieux chef savoure la solitude
extrême de la culture. Celui qui sait est seul dans un monde
d'ignardise de masse. La culture est un fardeau coûteux.
Il continue cependant, par amour des mots et des idées.
N'est-il pas un esthète, et sans doute le dernier en ce
monde envahi par les Tarantino et les McDonalds de la pensée
?
« Tu
te demandes, crapule, pourquoi j'évoque Saddam, hein, tu
ne comprends rien à ce
que je dis et tu rumines ta vengeance. C'est bien, j'en ferais
sans doute autant, si j'étais à ta place. Crois-moi,
nous ne sommes pas si différents l'un de l'autre, seul un
cerveau nous sépare. Pas plus. Rien de plus que cette peau
culturelle. Tu vois. Et moi, j'ai réfléchi longtemps
et longtemps à ton
supplice et j'ai décidé que tu irais dans les limbes.
Voilà, j'ai décidé que tu n'aurais de place
ni parmi les vivants, ni parmi les morts, que tu errerais pour
toujours, comme un misérable, et en même temps, je
te l'avoue, il faut tout avouer à ceux qui ne comprennent
rien, comme un modèle,
comme un exemple de ce qu'il ne faut pas faire. Je veux que pour
tous les hommes du gang tu sois un modèle de ce qu'il ne
faut pas faire, je veux que tu représentes une limite infranchissable,
je veux que tu fasses horreur, de par ta simple survie. Voilà ce
que je veux. »
Les mains
liées dans le dos,
la ficelle qui transperce la chair de ses poignets, la mâchoire
disloquée,
la tête engourdie, le perdant reste sous l'avalanche des
mots comme un moine sous l'averse glacée de la cascade.
Le moine cherche une vision de Dieu. Lui subit le châtiment
d'un homme. C'est quasiment la même torture. Le même
frisson glacial qui monte des reins et qui envahit le cœur. Il
attend que quelque part dans le processus une porte s'entrouvre,
qu'il s'y rue et périsse
ou réussisse, qu'importe l'alternative, pourvu qu'il redevienne
enfin l'espace d'un instant maître de son destin. Mais les
mots continuent à pleuvoir et le vieux patron semble décidé à faire
durer son plaisir. Qu'il crève !
Derrière le chef,
douze écrans
plasma recouvrant la cloison s'allument dans un bruit de tonnerre.
Sur une image, une seule, Saddam Hussein, ses yeux fous, sa barbe
sale, son apparence de débris humain.
« Dans quelques
instants, mes hommes vont te jeter dans la rue, et tu y resteras
pour toujours. Avec des règles simples, un, tu ne dois jamais
t'en sortir. Et dès que tu gagneras un yen de plus que celui
nécessaire à un
bol de riz, on te le volera. Deux, pour ta femme et tes enfants,
c'est très simple, ils vivront tant que tu ne les reverras
pas. Si tu t'approches d'eux de moins d'un kilomètre, ils
sont morts. Fais donc bien attention à ne circuler que dans
les endroits infréquentables. Tu vas vivre comme lui, là-haut
tu vois, comme ce fou des sables, retrouvé dans un terrier
de rat. Toi, Yamagata le flambant, toi qui as été grand.
Tu seras plus minable que les minables, un clodo puant et maudit,
une ombre de la ville. Tu comprends.»
Le chef
regarde Yamagata, et lui se force à le regarder en retour avec la même
intensité.
Ils se mesurent, ils se toisent, la haine est le plus précis
des mètres étalons. Yamagata esquisse un sourire,
quelque chose qui ressemble à un sourire. C'est sa dernière
attaque possible. Il a perdu aujourd'hui.
« Non » dit
le chef qui lit dans son regard « Tu n'as pas perdu aujourd'hui.
Tu ES perdu. Pour toujours. Mes hommes vont te suivre en permanence
et tu ne pourras espérer aucune aide, aucun réconfort,
juste un carton pour dormir et la pisse des chats comme tisane.
Un régime de
vaurien. Il devra te convenir. Si tu meurs, j'égorgerai
moi-même
tes enfants sous les yeux de ta femme. Tu comprends. Il faut que
tu sois en bonne santé. Pour eux. C'est ça une charge
de famille, non !!! »
Ils se
mettent à rire bruyamment,
et ils rient toujours lorsque des bras puissants l'emportent. Il
est presque évanoui
maintenant, et il ne sait plus où il est. Une porte métallique
s'ouvre, et il est projeté rudement sur l'asphalte. Il fait
nuit. Il cogne de la tête et la douleur le fait hurler. Tout
son corps est cassé, et il est couché sur le trottoir
comme un chien. Comme un chien, comme Saddam dans son trou à rats.
Cassé et tout seul, humilié, vaincu.
Un coup
de pied dans les côtes le fait se plier en deux, et une voix rocailleuse,
une haleine de whisky et de cigarillo, vient cracher à son
oreille.
« Le
chef a dit… Bonne chance, vermine. Pense à tes enfants ! »
Il
ferme les yeux, l'esprit vide, à peine conscient de l'éternité de
souffrances qui s'ouvre à lui, et sous sa joue, le béton
est tellement dur. Tellement.
