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Cahiers : Les enquêtes de Péter Pérez
Le mystère de la boîte de sardines, par Jorge Martínez de la Vega
Titre : Péter Pérez cetective de Peralvillo y anexas

Auteur : Jorge Martínez de la Vega

Editeur : Primera edición en esta colección

Sortie : 1993

Cet homme-là était bien mort. Non pas aussi mort que le suffrage effectif, parce qu’il n’empestait pas encore, mais un coup d’œil suffisait pour constater que son âme avait été recueillie par le Créateur.

Son corps reposait sur un fauteuil. La victime avait deux balles dans la tête, et chose pour le moins curieuse, serrait fortement dans sa main droite une boîte de sardines.

Pour le malheureux sergent Vélez, cette histoire semblait n’avoir ni queue ni tête. Il était désespéré. Il n’y avait pas le moindre indice. Un carreau de la porte vitrée de la cuisine avait été brisé, et l’assassin avait glissé sa main dans la fente pour ouvrir et pénétrer dans la maison.

De son vivant, la victime s’appelait Felipe Sánchez et habitait avec sa femme et ses deux enfants. Cet après-midi-là, son épouse et ses deux petits garçons étaient allés au cinéma, la domestique était de sortie, et la victime s’était donc retrouvée seule dans la demeure. Après examen du corps et des lieux, on en conclut que le crime avait eu lieu vers 18h.

Ce que Vélez avait avant tout du mal à comprendre, c’était la présence de la boîte de sardines. L’épouse confirma au sergent qu’avant son départ ne se trouvait chez elle aucune conserve de la sorte. Il pensa alors que don Felipe en avait eu envie et était sorti pour s’en procurer une, mais le commerçant du coin déclara qu’il ne se souvenait pas si la victime lui avait acheté ce produit, quoiqu’il reconnût qu’il vendait bien dans son magasin ce type d’article et qui plus est de la même marque. Cet après-midi-là il en avait vendu trois, mais il ne se remémorait pas la trombine des clients, car ce n’était pas des habitués.

Quand le sergent Vélez comprit qu’il n’en menait pas large, il fit appel à Péter Pérez, le génial détective de Peralvillo. C’était le seul à pouvoir le sortir de ce bourbier.

Le sergent envoya une patrouille pour dégoter Péter dans son local et l’amener sur le lieu du crime.

 

Les nouvelles publiées dans les journaux déconcertent Péter

Péter Pérez se reposait dans son local de Peralvillo. Assis, non pas sur un meuble très cher mais plutôt sur une chaise très confortable en bois et chanvre, achetée au marché Hidalgo pour environ cinquante pesos après avoir marchandé avec la vendeuse, prix peu élevé pour une chaise de cuisine, le génial détective lisait le journal.

Il commença sa lecture et remua la tête. Il ne pouvait pas croire ce que ses yeux étaient en train de lire. Le quotidien délivrait, justement, des informations sur le PRI(1) .

– C’est pas possible – disait à haute voix le merveilleux criminaliste – je dois être fou. Le PRI a remporté les élections et les gens ont voté pour leurs adversaires. Il faut que j’aille consulter d’urgence un spécialiste.

Il était sur le point de sortir, quand il se rappela en quoi consistait la politique mexicaine ; il reprit alors son journal et fixa toute son attention sur les dépêches sportives. C’est à ce moment-là qu’arriva le policier envoyé par Vélez pour chercher Péter.

Quand ce dernier se retrouva dans la maison du défunt, il examina la position du cadavre et voulut s’approprier, sournoisement, la boîte de sardines, car comme tout le monde le sait, il n’avait jamais un radis sur lui.

On lui retira aussitôt l’objet, pièce à conviction indispensable pour la suite de l’enquête.

 

Quand Péter Pérez est là les questions crétines ne manquent jamais

Le sergent Vélez était pendu aux lèvres de Péter ; il n’osait ouvrir la bouche, attendant sans doute la rapide résolution du mystérieux homicide.

Péter, en aucun cas décidé à délivrer la clef de l’énigme, commença à interroger la veuve.

– Qu’est-ce que vous détestez le plus au monde ? – demanda le génial détective de Peralvillo.
– La poésie, monsieur.
– Vous aimez les fromages de Toluca (2) ? – chercha à savoir Péter.
– Un peu, monsieur, mais je préfère ceux qui sont fabriqués chez moi, à San Juan del Río.
– Quel type de fard à joues utilisez-vous ? dit Péter.
– Aucun monsieur – répondit la veuve – c’est mon teint naturel.
– Depuis combien de temps êtes-vous mariée ?
– Deux ans, monsieur.
– Et les deux gamins âgés de cinq et sept ans, ce sont vos fils ou vous les avez gagnés à la loterie ? – demanda Péter.
Le sergent, désespéré et ne pouvant en supporter davantage, lui coupa la parole :
– Péter, c’est sa vie privée, ne vous en mêlez pas.
Le merveilleux détective de Peralvillo leva la main, comme s’il réclamait le silence, et poursuivit son interrogatoire avec la veuve.
– Vous êtes très jolie madame. Vêtue de votre robe de mariée, vous deviez être mignonne à croquer. À propos, je suis un adorateur de la beauté féminine, mais sans mauvaise intention aucune, Pouvez-vous me montrer votre photo de mariage.
– Je n’en ai pas, monsieur – répondit la veuve –. Je vous remercie de vos marques de considération, mais je ne crois pas mériter autant d’éloges.
Péter fit deux petits tours dans la pièce. Il demanda à voir les déclarations de l’épouse que l’employé de bureau avait tapées sur sa machine à écrire, demanda au sergent Vélez de lui filer trente pesos, mit sa casquette à carreaux et sa fausse barbe, puis alluma sa pipe et dit :
– À la prochaine…

Et il sortit laissant le sergent perplexe et découragé.

 

Plusieurs jours sans nouvelles de Péter Pérez

Péter ne donna pas signe de vie pendant une semaine. Vélez croyait qu’il ne montrait pas sa frimousse à cause des trente pesos. Le crime était toujours non résolu et pour le sergent le mystère de « la boîte de sardines », nom avec lequel le rédacteur d’un journal avait baptisé l’homicide de don Felipe, demeurait un casse-tête.

Un matin, Péter se présenta au bureau du sergent Vélez. Dès que ce dernier le vit, il bondit de son siège et se précipita sur Péter.

- Ça y est, vous m’apportez la solution du crime ? - demanda-t-il impatient.
Péter resta muet.
- Et mes trente pesos ? - rajouta Vélez, un peu mal à l’aise, se croyant victime d’une entourloupe.
- Vous savez bien, sergent, que je suis fauché. Je suis ici pour vous inviter à rendre visite à un ami écrivain.

Vélez refusa, mais le génial détective de Peralvillo réussit à le convaincre et ils sortirent du bureau ensemble.

Ils arrivèrent à un immeuble, très modeste, dans le quartier Guerrero. Péter frappa au numéro sept, du troisième étage.

- C’est qui ? - demanda prudemment une voix.
- Votre ami Pérez, l’imprimeur.
- Entrez, je vous prie - La porte s’ouvrit et apparut un individu d’apparence humble et un peu négligé.

Pérez lui présenta le sergent, et tous les trois entrèrent dans une petite pièce étroite et très mal meublée. Péter fut obligé de donner un coup de coude au sergent, qui très surpris s’apprêtait à lui demander si désormais il était dans l’imprimerie.

- Sergent, mon ami Federico - expliqua le détective de Peralvillo - est au Mexique l’un des meilleurs écrivains du moment. Il a l’âme d’un prolétaire, car le jour il est chauffeur de bus et la nuit il écrit des poèmes. C’est moi qui vais lui publier son ouvrage lyrique. Récitez-nous l’un de vos poèmes favoris, supplia Pérez.
- Lequel souhaitez-vous entendre ? - j’en ai pas mal, certains sont déjà publiés dans des programmes de cinéma et des magazines : « T’as foutu le camp, ingrate » « Tu m’as quitté, espèce de garce », « Ça va te coûter très cher… ».

Et pendant environ vingt minutes, Federico récita de pures horreurs. Péter supporta le déluge de grossièretés. Vélez ne cessait de bâiller comme une carpe, mais ne soufflait mot.

Soudain, Péter lui coupa la parole avec beaucoup de tact. :

- Vous dites que ces poèmes sont déjà publiés ? Mais sous votre nom ?
- Mais bien sûr ! - s’exclama Federico -, je signe tout ce que j’écris. Je suis si scrupuleux pour ce genre de choses que je signe même mes compositions anonymes…

Péter rit et était sur le point de louer la finesse de Federico, mais il se retint, car ce n’était point fin du tout. L’homme s’était exprimé de cette façon en pensant que ça plairait à « son imprimeur ». Vélez resta impassible, car son intellect, qui peut le mener très haut en politique, peut-être même à un poste ministériel, en revanche ne lui permet pas de saisir le signifié de nombreuses choses.

À peine avait-il terminé de rire que Péter Pérez posa une question en l’air, comme s’il accordait peu d’importance à la chose :

- C’est pour cette raison que vous avez signé l’assassinat de don Felipe, n’est-ce pas ?

Federico fit un bond, décrocha un portrait du mur et chercha à sortir rapidement de la pièce.

- Remettez cette photo au sergent - ordonna Péter - Il est inutile de résister ou de fuir. Vous êtes perdu.
- Donnez-moi le cadre - exigea Vélez au chauffeur de bus, puis à voix basse, et avec un certain respect, il demanda à Péter :
- Pourquoi vous tenez tant à récupérer ce cadre ?
- Si vous n’étiez pas un crétin de première, sergent, vous auriez vu en entrant, que ce cadre est la photo de mariage de cet homme, et regardez bien qui est son épouse…

Après avoir jeté un coup d’œil à la photo, Vélez s’exclama :

- Ah putain ! Mais c’est la veuve du mort…
- Et oui, la soi-disant veuve du mort, mais l’épouse légitime de cet homme - répliqua Péter -. J’en ai eu confirmation en me rendant à San Juan del Río, où j’ai découvert toute l’histoire. Et en demandant par-ci, par-là, je suis tombé sur l’adresse de cet individu. J’ai donc eu l’idée de me faire passer pour un imprimeur. Rappelez-vous que la veuve m’a dit qu’elle détestait la poésie. Elle a quitté son mari, le père de ses deux enfants, parce que c’est un piètre poète. Il imite sans succès García Lorca ; vous avez lu Lorca, sergent, bien qu’il y ait de grande chance que vous ne sachiez pas qui il était, mais ça c’est une autre histoire. Bon, revenons à nos moutons. Pour se venger de Felipe, qui est parti avec sa femme et ses enfants, il l’a tué. J’ai commencé à avoir des doutes lorsque j’ai demandé à la veuve une photo de son mariage. Toutes les femmes en ont une… non ? Or elle n’en avait pas, tout simplement parce qu’elle n’était pas mariée avec Felipe.
- Mais vous venez de dire que cet individu a signé son crime - dit Vélez -. Où est donc la signature ?
- Sergent, songez à la boîte de sardines - expliqua Péter.
- La conserve ?
- Évidemment ! Cet homme est un chauffeur, et une boîte de sardines, de par son côté ratatiné, est ce qui ressemble le plus à un bus.

L’assassin avoua son crime. Vélez reçut les louanges de ses supérieurs et Péter Pérez retourna à pied dans son local de Peralvillo. Il n’avait pas de quoi payer l’autobus, mais sur le chemin, alors qu’il contait les rues, il pensa que l’intelligence, la probité et le génie ne rapportent rien, en revanche, il constata qu’il y a beaucoup d’énergumènes qui circulent en Cadillac sans réellement le mériter.

 

Notes :

1 - Le “Partido Revolucionario Institucional”est l’un des principaux partis politiques du Mexique. Créé en 1929, par Plutarco Elías Calles et Lázaro Cardenas, sous le nom de “Partido Nacional Revolucionario”, il reçut, entre 1938 et 1946, l’appellation suivante: “Partido Revolucionario Mexicano”.
2 - Ville qui se situe dans “el estado de México”.

Une traduction de Cathy FOUREZ
(Juillet 2005)

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