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Hors de l'Ombre : Personnalités
Manchette, dix ou vingt-cinq ans après
Manchette nous a quittés il y a déja dix ans, et littérairement un peu plus. Ses descendants, qu’ils l’admettent ou non, sont nombreux. Il y a forcément un peu de Manchette chez la plupart de ses contemporains, qu’ils soient écrivains ou... lecteurs.

Photo issue de La Gangsterera
Il ne s’agit pas de transformer le personnage en pape mort, en icône intouchable. Les amateurs, les connaisseurs, les exégètes de Manchette sont assez nombreux pour le souhaiter ou le craindre. Je pense que Manchette lui-même serait plutôt embarrassé d’une telle étiquette. Mais le hasard a fait ainsi les choses, et on continue à le répéter, presque mécaniquement, sans Manchette, peut-être point de Néo-Polar, et le cours de l’histoire eût été changé.

Que reste-t-il de Manchette ? Deux romans avant tout, dotés des meilleurs titres imaginables : Le Petit Bleu de la Côte Ouest et La Position du Tireur Couché. Pas les plus politiques, -alors qu’on synonymise Néo-polar et polar politique-, pas des plus révélateurs du monde criminel, avec ses tueurs si froids qu’ils en tirent vers l’abstrait, et pas des plus drôles, alors qu’on a volontiers rigolé dans un Manchette comme dans un Chandler, ou dans un Pouy. Des romans froids, illustration de la “veine sérieuse” de Manchette.

Quelques oeuvres franchement politiques, périmées parfois dans leurs échafaudages théoriques (on pense à L’Affaire N’Gustro, alors que les récents développements de l’Affaire Ben Barka semblent infirmer certains traits du roman de Manchette, mais qui croire ?), ou conservant leur vigueur désespérée, comme les vieux FTP de Nada. Et puis, tant qu’on y est, des trucs pas inoubliables, mais souvent garnis de quelques séquences croustillantes, de saillies méchantes et de formules ciselées, de Morgue Pleine à Que d’Os !, écrits, de l’aveu de l’auteur, “pour payer les impôts”. Bref, un auteur des années soixante-dix, enfermé dans la décennie qui l’a sacré pape du Néo-Polar. Pire, voué à la reconnaissance via Delon, l’imprévisible qui semblait avoir souscrit un abonnement chez Manchette pour en tirer tout le suc de ses misérables productions cinématographiques égocentriques. Voir les résultats à l’écran de l’adaptation du Petit Bleu (l’inénarrable Trois hommes à abattre) laisse pantois, entre effroi et incompréhension. Comment un tel roman peut-il donner un tel film ? Puis vinrent d’autres temps, d’autres moeurs. D’autres auteurs, en réalité contemporains dudit Manchette, mais que la critique place abusivement une génération littéraire ou presque après le grand homme. Les influences, reconnues ou pas, existent sans doute, mais elles sont bien difficiles à débrouiller de celles de l’époque, des lectures de l’époque, qui n’étaient pas seulement puisées dans le polar, d’ailleurs. Mais que reste-t-il de Manchette aujourd’hui, 25 ans après sa mode, 10 ans après sa mort ?

Le style. Qu’on comprenne ou non l’Histoire, le passé ou le présent, qu’on souhaite ou non se plonger dans des époques bien révolues, le style de Manchette, lui, continue de happer le lecteur à la première page. De la précision technique (l’auteur connaissait les armes mieux qu’un ouvrier de chez Manufrance) au choix du mot, de l’expression, Manchette savait autant utiliser la grossièreté qui choque que l’imparfait du subjonctif qui charme. Un mauvais garçon qui pourrait (devrait!) entrer au programme des lycées.

L’expérimentation. La trame de L’Affaire N’Gustro est un modèle de découpage non linéaire, volontairement perturbant au départ, culminant dans un finale qui ose même briser sa propre règle sans mettre en péril la cohérence. Des personnages. Butron, l’ignoble héros de N’Gustro, fasciste et veule, fanfaron et médiocre, est un Hitler qui échoue, mais avec quel brio ! Relire les pages qui le voient déambuler dans la maison familiale vide, tenté de chier sur les tapis... Sur un autre versant, Jean-Baptiste Haymann, juif au nom de saint catholique, vieux briscard toujours prêt à aider Tarpon, annonce le fidèle compagnon bulgare de Benjamin Malaussène de Pennac. Quelques perdants magnifiques, comme le vieux FTP assassiné par la police dans Nada, conscient de la probable vanité de son baroud d’honneur, le kidnapping d’un diplomate américain.

Une ambiance. Celle des années soixante-dix, pour ceux d’entre nous qui ne l’ont pas connue, et peut-être plus encore pour ceux qui la rêvent. Tout le monde y passe, le situationniste n’épargne ni les gauchistes ni les “cadres néorocardiens ou néoschreiberiens” (Que d’Os !), et encore moins les flics. L’infâme Goémond, Dudley Smith à la française, prêt à tous les mauvais coups politiques. Les musiques, celles du polar de l’époque. Le jazz, donc, signe d’une attitude cool et d’un mépris pour les conventions encore frileuses. Les lectures, les icônes. Où l’on devine les futurs médiosophes au travers de certains portraits, comme celui de Hourgnon, (en réalité Jean-Jacques Servan-Schreiber, L’Affaire N’Gustro), aussi vide et prétentieux qu’il est vénéré par la jeunesse de son temps.

Dix ans après, Manchette manque. Que dirait-il de nos ridicules d’aujourd’hui? Pourquoi Bernard-Henry Lévy a-t-il pu échapper à un polar de Manchette qui l’aurait crucifié, cheveu au vent et chemise déboutonnée au nombril? Pourquoi les scandales actuels ont-ils échapper à sa plume vengeresse? Enfin, pourquoi Manchette n’a-t-il pu connaître les années Chirac, qui valent bien les années Giscard qu’il passait à la moulinette? C’est trop injuste, et c’est faire compliment à la génération qui l’a suivie que de ne pas considérer que les autres l’ont remplacé. Ils ont trouvés leur voie, ont tracé leur sillon, indépendamment de lui. Voilà pourquoi il nous manque, et pourquoi il nous manquera encore.
Raphaël Villatte
(13 mai 2005)


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