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Hors de l'ombre : Bandes dessinées
Lone Wolf and Cub – Kozure Okami (1970 / 2003)
Il était plus que temps de sortir de l'ombre – du meifumado 1 – cette série célébrée par les adeptes mais quasi-inconnu sous nos latitudes, y compris du lecteur moyen de manga, pourtant généralement consommateur de séries variées. Incognito d'autant plus notable que "Lone Wolf", l'un des mangas les plus vénérés sur ses terres d'origines2, possède également une large notoriété parmi les lecteurs américains. Frank Miller, unanimement loué pour son travail sur DD, Batman ou Wolverine, fait partie des fans de la première heure. Il a ardemment soutenu l'importation de "Lone Wolf" aux Etats-Unis et en illustre les couvertures à l'occasion. Or, même s'il est un peu fouineur, le lecteur français tombe avec peine sur l'un des volumes en librairie. Barrière de la langue, insuccès, diffusion confidentielle ? Réparons l'injustice faite à l'une des plus nobles œuvres du genre.
Scénario : Kazuo Koike

Dessin : Goseki Kojima

Kazuo Koike : l'illustre inconnu. Le nom de l'auteur aura peut-être retenu l'attention des plus avertis. Ce talentueux monsieur est en effet à l'origine d'une autre célèbre série, portée depuis à l'écran – avec une coloration nettement occidentale : Crying Freeman (adapté en 1995 par Christophe Gans). Professeur d'université, harmonieusement cultivé, connaisseur appliqué de l'histoire comme des arts de son pays, Kazuo Koike dote non seulement ses œuvres d'un solide fond historique et social, mais leur insuffle surtout les beauté d'une poésie, d'une philosophie et des lignes de force d'une époque, le tout sans commune mesure avec un orient de pacotille que le capitalisme mondial semble célébrer depuis quelques temps. Il a par ailleurs eu pour élève, suite à la fondation de sa propre école, un Tetsuo Hara (Hokuto No Ken) dont le grand public occidental est plus coutumier. Si toutes ces informations sont aisément disponibles - elles forment la quatrième de couverture de l'édition française – il était de bon ton d'introduire la série par cette évidence : Kazuo Koike n'a rien d'un tâcheron sans envergure et se situe très loin d'un scénariste pliant le mythe du samouraï aux canons occidentaux du genre, afin d'en tailler le costume aux mesures d'un acteur mégalomane 3...

Le Dernier Samouraï ? "Lone Wolf" se déroule sous l'ère d'Edo (1600 - 1868). On peut grossièrement considérer qu'il s'agit là d'une période de "Renaissance" (par analogie avec la tradition historique européenne), repère utile pour démarquer l'époque médiévale de l'entrée du Japon dans l'ère moderne. Ceci, sous le joug des shoguns du clan Tokugawa, seigneurs de guerres éclairés par la vision d'un Japon hautement centralisé et stable, qu'ils parviendront à établir et faire régner jusqu'à la seconde moitié du 19ème siècle. Seules la voie des armes et l'établissement d'un système complexe de règles sociales et politiques (fusion d'une féodalité résiduelle et de confucianisme social) leur permettront de mener à bien leur entreprise. La conjonction de ces facteurs - conquête de l'unité sous la férule d'un seul clan, désir de centralisation du pouvoir nécessitant soumission des fiefs lointains, nette séparation des sujets en classes distinctes et obligées les unes envers les autres - va faire de cette période de l'histoire le point d'acmé du statut des samouraïs, mais également entraîner leur chute sur le long terme. Honorés, respectés, seuls à pouvoirs dispenser vie et mort selon le rang de l'offenseur, guerriers-moines moins grégaires que les moines-guerriers catholiques mais néanmoins dépositaires d'une réflexion profonde sur le sens de l'existence, souvent versés dans les arts et toujours à la recherche d'une perfection de l'acte, leur respect du bushido et de leur devoirs envers eux-même et leur seigneur n'ont d'égal que la rigueur avec laquelle ce code s'applique. Implacables sabres dont le pouvoir centralisateur, après s'être appuyé sur eux pour asseoir son règne, retournera les lames contre leurs porteurs. Mais ceci est une autre histoire…

C'est au début de l'ère d'Edo que Ogami Itto, naguère exécuteur officiel du shogun ("kogi kaishakunin"), accomplit sa tâche avec une maîtrise allant de pair avec l'honneur de sa fonction. Perfection du geste guerrier qu'il va mettre au service de la vengeance qu'il entreprend, suite au complot dont il est la cible et qui l'oblige, après le massacre de sa maisonnée - épouse comprise – à fuir sous une nouvelle identité, son nourrisson sous le bras. Déterminé à rendre une justice exemplaire mais personnelle, il loue ses services d'assassin, ayant renié jusqu'à son devoir d'allégeance aux Tokugawa (il a refusé de se soumettre au seppuku exigé par les circonstances, évidemment manigancées, de sa prétendue félonie). Le tandem improbable - Daigoro, son fils, grandissant aux côtés d'un père meurtrier, avare de futilités en matière d'éducation, néanmoins modèle intransigeant - traverse donc les contrées du Japon dans l'attente patiente, à chaque marche un peu plus gratifiée, de la rencontre avec le clan de ceux qui les contraignirent à l'errance.

"Un père connaît le cœur de son fils, comme seul son fils connaît le sien" 4. La simplicité de l'intrigue ainsi présentée ne doit pas altérer la gravité des thèmes enchevêtrés dont Kazuo Koike a su tisser cette quête. Kozure Okami est le poème épique et violent de l'errance, dans une société en bouleversement. Il est la mise en acte d'un confucianisme dégagé des oripeaux de la communauté pour mener à une réflexion personnelle aigüe, ainsi qu'Ogami l'illustre. Il est le chant d'une certaine poésie, alliage d'allégorie, d'ellipse et de conception de l'homme, de la vie et du monde. Il est enfin la narration d'une transmission, d'un étayage mutuel d'un père et de son fils, d'un ineffable amour semé de difficiles leçons.

La construction du récit elle-même, comme une allégorie du Chi, alterne respirations et déchaînement ; violence extrême des assauts syncopés et interludes paisibles, ou tendres tels ceux dont Daigoro est le protagoniste central ; sans jamais pourtant faire montre de mièvrerie, ni d'une coupable complaisance à l'égard du meurtre. Ogami d'ailleurs ne cherche ni ne revendique de justification, eu égard à ses services rémunérés. Il assume pleinement leurs conséquences passées et futures, figure éthique de "l'honnête homme" camusien, en accord avec ses actes. Il va de soi que ses agissements s'insèrent dans la réalité sociale d'une époque où la vengeance, qui plus est de la part d'un samouraï - fut-il déchu - est un motif suffisant pour tuer. Dessein qui ne se révèle que très progressivement, chaque histoire distillant son fragment du passé comme un rouage déterminant des circonstances présentes. Le caractère inéluctable des événements en est accru d'autant.

Au risque de paraître insistant, il serait navrant de sous-estimer la valeur littéraire de "Lone Wolf". Au-delà de la question lancinante qui vous taraude rapidement ("Et après ?"), chaque nouvelle ajoute une pièce au puzzle qui transforme de façon non négligeable le tableau général. Les divers personnages dépeints au cours de la quête enrichissent l'univers de la série, plus qu'ils ne l'emplissent. Les titres sont autant de clefs, ou d'énigmes résolues au terme de l'épisode concerné. Et puisque, au sein de la complexe toile des contraintes - humaines, sociales, politiques -, des choix, et de leurs conséquences, rien n'est finalement gratuit, la moindre subtilité graphique ou scénaristique participe de l'atmosphère de l'ensemble. Sur ce point comme tant d'autres, le duo Koike - Kojima s'est allié à merveille 5 .

Que dire de plus… qui ne soit une pâle évocation de l'œuvre considérée ? Ces volumes - 28 dans l'édition originale, l'édition française en étant au 6ème tome - ont été ou sont encore une source d'inspiration à de nombreux titres : littéraire, cinématographique, personnelle, intellectuelle, poétique. Si les Haïku, ou certaines icônes et traditions du Japon, sans doute un peu magnifiées, vous semblent digne d'intérêt ; si vous avouez un penchant pour la conservation de l'éthique dans la sécession ; ou si la noblesse d'un homme vous paraît non de naissance ou de pouvoir mais de comportement, cette épopée est à votre mesure.

Quelques pistes.

1970 à 1976 : Première parution de Kozure Okami, alias Lone Wolf and Cub.
1987 : première édition US
1995 : Réédition japonaise sur laquelle est basée l'édition française sortie chez Panini.
2003 : Traduction française (Panini France, collection Génération Comics)

Notons que la récente "rumeur" selon laquelle Daren Aronofski serait en cours de réalisation d'une nouvelle adaptation, vraisemblablement plus occidentale, se révèle de plus en plus fondée et que l'ouvrage serait aux dernières nouvelles en bonne voie.

Enfin, loin de prétendre à l'étude novatrice, cet article vise essentiellement à pousser votre curiosité vers cet incontournable qu'est "Lone Wolf". La plupart des informations historiques et bibliographiques sont donc tirées soit des volumes eux-mêmes, excellemment accompagnés de courtes notices à caractère didactique et portant sur la société japonaise de l'ère d'Edo, soit d'un dossier en ligne, très complet et hautement recommandable, réalisé par une équipe particulièrement au fait de l'univers manga. Dossier qui approfondit notamment les hommages divers rendus à la série et ses adaptations cinématographiques.

>> http://www.mangajima.com/manga/dossiers/lonewolf/lonemenu.htm



Notes :


1 L'équivalent bouddhique de l'enfer, "séjour des démons et des damnés. retour
2 Actuellement, en plus de la série initiale, 6 films en ont décliné le thème à l'écran puis en vidéo. retour
3 Ne me faites dire ce que je n'ai pas écrit : la prestation de Tom Cruise est maîtrisée et vaut l'écho magistral que lui rend Ken Watanabe. Mais que le soldat yankee, guerrier certes mais yankee tout de même, soit finalement l'unique héritier d'une tradition bien plus ancienne que celle des States a de quoi faire sourire, non ? (note de cette note : je me tiens à votre disposition pour débattre dudit film et m'en faire le paradoxal défenseur !). retour
4 Titre-maxime de la seconde histoire du premier tome..retour
5 Concernant les illustrations de Goseki Kojima, je cède la politesse à l'équipe de www.mangajima.com, leur dossier présentant les talents de cet artiste mieux que je ne saurais le faire ici. retour

Jean LARREA
(1er novembre 2004)

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