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D'oeuvre en oeuvre : Littérature
Big sister Jérôme Leroy
Auteur : Jérôme Leroy

Editeur : J'ai lu / Librio Noir

Sortie : 2001

Plongeons-nous dans Big Sister de Jérôme Leroy1.

"Nous sommes les mouches de cette Toile-là, mais qui est au juste l’araignée ?"2 se demande la gauchiste Céline Loup en garde à vue au Centre de contrôle et de sécurité, le siège des forces antiémeutes où sévices et bavures sont des pratiques courantes.

Nous sommes dans la société du futur…, océans mazoutés, villes munies de télésurveillances et noyées dans les spots publicitaires, État policier… Dans cet avenir si proche pour le lecteur d’aujourd’hui, la chance n’est plus que synonyme de collaboration et de délation, et le sort n’a plus le droit de sceller des pactes avec le hasard, bâillonné depuis que l’improvisation et l’imaginaire, purs délits ou délires aux yeux des lois du marché, ont été piétinés et émiettés par l’ogre libéral du tout programmé d’avance. Quant à notre chère planète terre, arrosée de pluies polluantes et pigmentée d’OGM, elle a été dévêtue de ses plaines aux teintes automnales, de ses champs ensoleillés, et brutalement tapissée de plastique et de ferraille, uniforme architectural des zones industrielles qui ne cessent de lui coloniser sa matrice. Son air céruléen et vivifiant est infesté de vents viciés et de meurtrissures. La fragile humanité, devenue ennemie publique, se retrouve enchaînée aux rouages de la mauvaise et déshumanisante fortune de la consommation à outrance.

Des fils arachnéens et prédateurs acculent donc les citadins contre leur téléviseur, allaitent les plus aisés, calfeutrés dans leurs résidences bien gardées, de plaisirs artificiels, bombardent les nécessiteux et les trublions de castagnes. Et oui… c’est la tolérance zéro et le langage des armes pour les oubliés du système et les réfractaires au régime. La tarentule n’est autre que la voix pulpeuse et virtuelle d’une monstrueuse machine "cyber-siliconée" qui épie nuit et jour ses frères les humains ; et la Grande Soeur n’a pas d’états d’âme, elle absorbe le détail le plus minime de ses citoyens, et vampirique les pulvérise s’ils osent la défier et lui désobéir. De son écran à la vision cyclopéenne, rien ne lui échappe, les moindres recoins de la vie privée est filtrée, les gestes les plus anodins sont informatisés, le rythme de chaque respiration est formaté, les attitudes dites libertaires sont archivées dans le cerveau de cette mante technico-capitaliste.

Les hommes se résument à des cibles, embrigadées dans le matérialisme et le consumérisme, suivies pas à pas grâce à leur boussole "accro-auditive", téléphone portable oblige, classées par devises dans les fichiers du super ordinateur grâce aux cartes bancaires qui valsent dans les games boys des "Eura-galeries" and Co. Omnisciente et impavide, Big Sister, confectionnée par des technocrates au discours "sellierien" et "messierien", chantres d’une société régie par la logique commerciale et mercantiliste, a été configurée pour lutter contre l’insécurité, démon des temps modernes dans le jargon étatique. Oui mais quand cette lutte se métamorphose en prévention sécuritaire, que l’on commence à supprimer les individus qui pourraient se révéler par la suite nocifs, et que la machine informatique se met à cogiter sans l’aide de l’homme, alors dérives, non sens et atrocités guettent le quotidien. Toutefois, dans cette existence angoissante, des amoureux des mots, des avocats de la pensée, des admirateurs de vert et de grands espaces, des destructeurs de télévision-poubelle se croisent, se réunissent, se séparent et résistent à leur manière à cet organe de contrôle qui ne conduit qu’au conditionnement et à la neutralisation des entités et des sentiments.

Ce court roman, qui s’inscrit dans la lignée de Le meilleur des mondes (1931) d’Aldous Huxley et de 1984 (1949) de Georges Orwell, marie subtilement science fiction et polar dans un récit polyphonique. Des voix uniques en symbiose ou en opposition s’écrient et s’écrivent dans un texte atomisé qui maintient le suspense jusqu’à l’ultime ligne du dénouement. Les aventures se déploient dans des chapitres qui s’articulent autour d’un jeu de métagraphes. Les mouvements pairs rédigés en italique retranscrivent la voix informatisée et sensuelle de Big Sister ainsi que les échanges des membres de l’administration totalitaire, tandis que les parties impaires, publiées sous la forme de la norme graphique habituelle, reflètent les paroles des multiples facettes de la société. Le caractère alterné et éclaté des points de vue génère non seulement une intrigue tissée d’atermoiements et de rebondissements, ficelée pour chatouiller le taux d’adrénaline du lecteur, mais aussi une histoire à la tonalité douloureusement vraisemblable et cruellement visionnaire, créée pour aiguillonner la réflexion du récepteur sur son univers routinier.

Cette fiction est terrifiante car elle ressemble, étrangement et tristement pour nous, à notre réalité de demain. Alors, pessimiste et fataliste Jérôme Leroy, me direz-vous ? Pas si sûr, méfiez-vous des artisans des littératures policières, ils ont une prédilection pour les fausses pistes et égrainent des indices erronés jusqu’au dernier souffle de leur narration… car un polar qui se termine par une note impressionniste, en l’occurrence, un ciel bleu dans un monde si ténébreux, non seulement c’est atypique dans les règles du genre, mais en plus ça s’érigerait bien comme une discrète métaphore de l’espoir. Roman noir et poésie feraient donc bon ménage… une suite…à voir… ou espérons à lire… Monsieur Leroy.


Notes :

1 Professeur de Lettres dans un collège roubaisien, Jérôme Leroy a déjà à son actif plus d’une dizaine de romans et de nouvelles qui harmonisent polar et fantastique. Parmi sa riche création littéraire, on citera L’Orange de Malte (1990), Monnaie bleue (1997), Bref rapport sur une très fugitive beauté (2002), Quelque chose de merveilleux (2004), Le cadavre du jeune homme dans les fleurs rouges (2004) | retour |
2 Jérôme Leroy, Big Sister, (première publication, Librio, 2000) Mille et une nuits, 2004, p. 82 | retour |

Cathy FOUREZ
(13 mai 2005)

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