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Hors de l'Ombre : Littérature
Zoocity
Il y a Ray, type paumé, sorti de prison après huit ans pour avoir tué sa femme. Il y a Prudence, un vieux beau énigmatique qui arrive un jour en disant qu’il repartira un autre jour. Il y a Janett, gamine, pute, battue. Il y a Bill Edelweiss, shériff manchot, un peu maquereau. Il y a Edward, patron de bar aux noires idées. Il y a Clara Taylor, femme du maire et adultère. Il y a les jumeaux, deux crétins de flics liés par l’amour qu’ils portèrent, jadis, à la même femme. Il y a John Saint-Clair, médecin-psychiatre directeur de l’hôpital psychiatrique, qui poursuit des recherches à faire frémir Mengele. Et il y a Brynner, forain, qui vient installer un grand parc d’attraction itinérant.
Titre : Zoocity

Auteur : Guillaume Nicloux

Editeur : Baleine / Folio

Sortie : 1997

Alors que Guillaume Nicloux ne nous avait pas encore frappés aux tripes en exhumant deux stars du Splendid –je parle d’exhumation parce que les carrières de ces stars s’ensablaient gentiment dans des rôles ne débordant pas d’originalité pour eux-, le jeune homme avait déjà des idées. Des tas de petites idées. Des personnages. Des situations. Des lieux. Des relations entre certains personnages. Peut-être pas encore la grande idée, l’histoire qui lie tout et tout le monde dans un même élan, de la crise au dénouement et à l’apaisement, mais suffisamment de matière pour, au matin du septième jour, contempler un univers et prendre un repos bien mérité.

Et voici Zoocity, polar-mine-de-rien. De démarrages en démarrages, bien entendu, l’intrigue ne démarre jamais. Il n’y en a pas. Nicloux privilégie les touches, les personnages étranges et éventuellement truculents, mais pas d’intrigue. Au lecteur de s’accrocher aux fils qui se détricotent occasionnellement du manteau de l’un ou de l’autre pour tenter de le raccrocher à un autre. Le plus souvent, cela même est inutile.

Et pourtant, tout a une fin, dit-on. Une explosion, un climax. Zoocity ne fait pas exception à la règle. Tous les cercles se superposent et aboutissent à un vaste anneau de feu, comme eût dit Johnny Cash, qu’on entendrait bien sortir du juke-box de Roger, tenancier d’un autre bar. Ces anecdotes et autres microdestins convergent. Ils sont nés du même bouillon de culture et les événements les précipitent tous vers le même gouffre. On se suicide lentement à Zoocity. Quand on ne s’y suicide pas, d’ailleurs, on tue les autres.

Fort d’une citation de Charles Darwin en exergue, Nicloux semble planer dans l’ombre de chaque recoin de son bourg portuaire, et observer. Noter. Anoter. Le conteur est un peu partout, dans la camionnette ou la femme du maire retrouve son amant, dans le lit où Janett retrouve Prudence, ou dans la cabine de la grande roue où les sœurs Revrac font leur pèlerinage annuel à la foire de Brynner.

La structure du récit est similaire aux derniers films de l’auteur : de petites scènes, des confrontations entre personnages, le moins d’explications possible, et l’horreur toute nue, la mort dans sa bizarrerie parfois grotesque. Manque toutefois le fil conducteur des deux films. On croira un moment que Ray remplira cette fonction, mais il est déjà trop usé. Tout juste bon à tabasser puis à se faire tabasser. Et pendant ce temps, les saynètes d’accumulent, les pages se tournent, et saura-t-on où l’on va ? Pas bien loin. On ne sort pas de Zoocity.

Ces qualités sont-elles des défauts ? Zoocity est-il un catalogue de morceaux de nouvelles épars, où la face cachée de Short Cuts, auquel l’auteur rend un hommage à peine déguisé (les sœurs Revrac portent le nom de l’auteur à l’envers) ? Au lecteur de trancher, semble dire Nicloux, comme dans ses films, désarçonnants, aux fins ouvertes sur l’abyme. Que ses dernières œuvres cinématographiques soient plus abouties, ce serait encore la moindre des choses. Mais que ce roman soit un petit attentat contre les convenances, contre le bien-être du lecteur-jouisseur, celui qui savoure un bon polar en suivant les biscotos pensifs d’un héros buriné, ne serait guère surprenant. On referme l’ouvrage comme on l’a ouvert, les idées embrumées et confuses, sans savoir si on a bien compris, s’il y avait quelque chose à comprendre.

D’où le défi ironique du professeur Nicloux. Nihiliste déchaîné, il pousserait le vice jusqu’à placer son lecteur dans la situation d’abandon de l’œuvre, à l’image de ses personnages, qui abandonnent la vie elle-même faute de but. La vie n’ayant pas de sens, et l’histoire n’étant qu’un amoncellement de bribes d’histoires, on finira certains personnages, assassinés sans bien savoir pourquoi, obsédés par des drames qui ne nous concernaient pas.

Henry YAN
(17 juillet 2004)

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