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Hors de l'Ombre : Littérature
Voyage au bout de la nuit
Bardamu se retrouve en pleine Grande Guerre, alors qu'il traînait tranquillement sa vie d'étudiant en médecine à Paris. C'est le début d'un parcours. Il rencontre le déserteur Robinson, qu'il perd de vue dans le fracas du choc des nations. L'après-guerre le laisse amer. Médecin en banlieue pauvre, il s'ennuie et se sent étouffé dans un univers sordide. Il croise de nouveau le chemin de Robinson, qui disparaît peu après. Bardamu quitte la France, part pour l'Afrique, où les colons et les militaires pourrissent sur pieds dans la chaleur tropicale. Vient ensuite l'exil américain, la découverte du taylorisme et du fordisme. Robinson, qui l'a précédé de peu en Afrique, se trouve encore sur sa route. Le retour en France est sans illusion pour Bardamu. Le pays a changé, mais pas en bien à ses yeux.
Titre : Voyage au bout de la nuit

Auteur : Louis-Ferdinand Céline

Editeur : Gallimard - 1972

Sortie : 1929
Tous Droits Réservés
On vient de battre un record d'enchères pour le Voyage au Bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline. Et d'aucuns de s'émerveiller sur le prix de la littérature, de s'exclamer devant la valeur des chefs-d'oeuvre...

Il semble opportun de rappeler que le monsieur qui a écrit les tribulations de Bardamu et Robinson à travers le monde n'était pas franchement recommandable. Bien sûr, on n'atteint pas là les profondeurs d'égout de Bagatelles pour un Massacre (oeuvre pamphlétaire dans laquelle Céline vomit sa haine des Juifs, toujours interdite en France, à ma connaissance). Cependant, quelques saillies apparaissent déjà çà et là : le jazz n'est qu'une "musique de nègres", et les Juifs sont évoqués lors d'un passage à New-York.

Mais le plus horrible n'est pas dans ces extrêmes, ce qui fonde d'ailleurs le paradoxe de l'ensemble de l'oeuvre de Céline. On peut tenter de le résumer, c'est impossible. L'auteur qui fut salué par le Parti Communiste français lors de la sortie du Voyage au bout de la nuit devint un horrible personnage aigri, empli de haine mesquine et rageuse quelques années plus tard. S'agit-il d'un revirement ? Céline n'a-t-il jamais été fréquentable ? On peut s'interroger. La peinture sociale de Céline, qui fait toujours une grande partie du succès de son oeuvre, a fait école. On le cite volontiers, on le compare, on le met régulièrement à l'honneur. Mais quelle cruauté ! Les moindres recoins de son oeuvre sont parsemés de crapulerie, l'homme a un mauvais fond, sans doute, mais à ce point...
Le passage de La Garenne-Rancy est peut-être le plus chargé de l'oeuvre. Personne pour racheter l'autre, jusqu'à la vieille qui prend soin de Bébert, l'enfant malade qui mourra peu après. Le couple qui veut tuer la mère pour s'en débarrasser n'inspire pas plus la pitié que la mère elle-même, devenue folle depuis longtemps. La folie, d'ailleurs, occupe un statut étrange dans le roman. Le vieux pédophile avec lequel Bardamu se lie d'amitié apparaît plus comme un personnage douteux que comme un authentique malade, ce qu'il est visiblement. Les personnages principaux n'échappent pas à la règle : Bardamu, tout de lâcheté, n'avance dans la Nuit que sur les traces d'un autre personnage fuyant, Robinson. Ce dernier semble toujours en train de tenter d'échapper à des poursuivants, ou de fomenter un mauvais coup. Ainsi en est-il de son mariage, prévu entre autres pour profiter de la situation financière avantageuse de sa future femme.

Seuls quelques personnages surnagent dans cet univers noir jusqu'à la caricature : le jeune Bébert, mort à peine adolescent sans que le médiocre médecin qu'est Bardamu puisse faire quoi que ce soit, et le sous-officier que Bardamu rencontre lors de ses aventures africaines. Il reproche presque au sous-officier sa bonté, trop grande pour le monde selon Bardamu. La conversation qui se tient entre les deux hommes se conclut par une réflexion jalouse ou amère, où le déjà inhumain Bardamu reproche presque, intérieurement, au sous-officier d'avoir caché son humanité, matérialisée par l'attachement qu'il porte à sa fille.

En définitive, il est toujours de bon ton de considérer Céline comme un maître de la littérature malgré ces écarts de vieillesse, comme l'atteste la vente du manuscrit du Voyage au bout de la nuit. Sans porter de jugement sur le style, on peut reconnaître que la noirceur de l'univers créé par l'auteur porte à la caricature, et ne peut absolument pas prétendre à une volonté quelconque de réalisme. Faut-il prendre le contre-pied de Céline, et rêver cette période (Première Guerre Mondiale et années qui suivent) comme si elle avait été heureuse ? Sans doute pas. Il n'empêche que l'évolution de l'auteur ne plaide guère en sa faveur. L'homme aigri qui suivit les nazis nous contraint à présent à lire son oeuvre à la lumière sombre de sa vie, et la lecture du Voyage au Bout de la nuit prend des tournures plus inquiétantes encore, lorsque la critique semble déjà faire place à la haine, et que le for intérieur des personnages semble se confondre avec celui de l'auteur. 
  
Stéphane RASKOWSKY
(14 mai 2001)

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