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Cahiers Thématiques : Violence et Arts Sombres
La violence, c'est génial !
Allez, avouez-le, vous aimez la violence, sinon vous ne seriez pas là sur un site parlant d'Arts Sombres. Il n'y a pas de honte, vous savez... Mais pourquoi on aime ça au fond ? La non-réponse dans un article 0% scientifique.
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Inutile de le nier : nous avons tous pris notre pied devant une fusillade survoltée, une bagarre bien nerveuse, ou une bataille apocalyptique. Cette équation s'applique certes plus volontiers au spectateur mâle en pleine poussée hormonale, mais nous ne sommes pas là pour faire des raccourcis sexistes. Le fait est là : la violence c'est fabuleux. Tout du moins au cinéma.

La plupart des sociétés humaines se font un devoir de condamner la violence, à commencer par la civilisation occidentale, héritière de deux mille ans de morale judéo-chrétienne et de deux cents ans d'humanisme post-révolution française. Une telle attitude est évidemment légitime, la violence étant un vecteur objectif de souffrance et de malheur, si seulement les jeunes en avaient plus conscience ma bonne dame, blablabla.

Mais ici nous ne parlons pas de violence réelle. Nous parlons de violence au cinéma. Une violence où sang rime avec ketchup et tripes avec papier maché. Concrètement, c'est une violence qui ne blesse personne. Moralement, c'est une autre affaire, et c'est là que nous rentrons dans le fameux problème de la mauvaise influence sur nos chères têtes blondes. Et plus précisément dans le problème de la violence fun/sympa/esthétique.

Sur le papier, il n'est pas moral de montrer un film glorifiant le meurtre, le viol, l'usage d'armes à feu ou le crime exercé en tant que profession. Cela renvoie donc pas mal de films de Kubrick, Scorsese, Woo, Verhoeven, Lynch, De Palma, Stone, Tarantino, Carpenter, Cronenberg ou Argento dans les oubliettes du film d'exploitation pervers, complaisant et vulgaire. Problème : il y a pas mal de chefs d'oeuvre dans le lot. Et ces chefs d'oeuvres hésitent rarement à montrer la violence comme étant drôle, absurde, belle, lyrique, érotique, jouissive, tripante, bref, intrinsèquement cool.

Le cinéma magnifie. C'est d'ailleurs ce qui en fait un art précieux. Une bagarre, dans la réalité une succession de coups traîtres et maladroits, devient homérique. Une fusillade, dans la réalité trois bruits de pétard et deux corps tombant comme des masses se transforme en orgie de flammes et d'acier, de corps tressautant et de douilles fumantes. Je doute qu'au temps du Far West beaucoup de conflits se soient réglés à la régulière, face à face dans la grande rue. Mais nom de Dieu qu'est-ce que c'est bon. Parce que c'est CINEMATOGRAPHIQUE.

En 105 ans de cinéma, la représentation de la violence est toujours allée plus loin, poussée par les avancées techniques, la libéralisation des moeurs, le recul de la censure, les envies des cinéastes, la logique de surenchère. Aujourd'hui on en est à se demander comment les futures générations feront pour obtenir une oeuvre plus violente qu'un Robocop, plus gore qu'un Braindead ou plus éprouvante qu'un Requiem for a dream. Croyez-moi, on y arrivera. Ce sont des questions qu'on se posait déjà à l'époque de La horde sauvage... Sam Peckinpah, justement. N'avait-il pas dit qu'avec La horde sauvage, son intention était de dégoûter le public de la violence ? Force est de reconnaître que son échec fut patent. Les grands succès qui ont suivi le western de l'immense Sam incluent des films tels que Les dents de la mer, Alien, Total Recall, Pulp Fiction ou Hannibal. Pas tous des chefs d'oeuvre, mais de grands moments de boucherie pelliculée, ce qui est toujours bon à prendre.

Mais merde, on n'est qu'une bande de sadiques ou quoi ? Pourquoi ce sentiment de jouissance coupable dès qu'il y a une giclée d'hémoglobine à l'horizon ? Pourquoi nous en faut-il toujours plus ? Notre société est pourtant relativement civilisée, nous vivons en paix... Justement. Nous ne sommes jamais allés aussi bien. Malgré le chômage, l'insécurité, le Sida, la pollution, nous n'avons jamais vécu aussi longtemps, mangé autant à notre faim. La guerre est inconnue de la plupart des individus de moins de quarante ans, nous ne travaillons que trente-cinq heures par semaine, les droits de l'homme n'ont jamais été aussi respectés qu'aujourd'hui. Nous avons accès à un confort que nos ancêtres n'auraient jamais osé imaginer. D'où ce manque profond : quoiqu'on en dise, la souffrance et la mort sont devenues des choses bien abstraites à une époque où l'on ne meurt plus de tuberculose, de peste noire ou de malnutrition, et il semble bien que la fiction, les attractions de foire, les sports extrêmes et, plus près de nous, le cinéma soient devenus le bouche trou, l'application de notre recherche de sensations fortes, qui vont jusqu'à approcher le sentiment de mort, tout en sachant pertinemment que rien ne peut vraiment nous arriver. C'est la logique du film d'horreur : le plaisir n'est pas dans le film, qui se doit d'être atroce, horrible et terrifiant, mais bien quand les lumières se rallument, lorsque nous constatons que nous sommes vivants, entiers, saufs. Et nous n'avons pas été les premiers : ce n'est qu'à partir d'un certain niveau de confort que les romains ce sont demandés à quoi pouvaient bien ressembler le spectacle d'un lion bouffant un homme. Le fait de vivre dans une société gentiment humaniste (et la performance des divers effets spéciaux) fait que nous n'avons, heureusement, pas à tuer un être humain en direct pour obtenir une scène de meurtre crédible. Le problème moral qui se pose est plutôt comme signalé plus haut : est-ce que les films mettant en scène la violence ont une influence ?

Des théories sur la question, on peut en trouver dix à la douzaine dans le moindre ouvrage de psychologie un tant soit peu consacré au sujet.
Il y a celle, dite progressiste, selon laquelle n'importe quel individu sensé distingue sans mal la réalité de la fiction et que si cette dernière avait vraiment une influence, il suffirait d'organiser une projection mondiale d'Amélie Poulain pour arrêter toutes les guerres.
Puis celle, dite réactionnaire, qui affirme que les esprits fragiles et en particulier les jeunes (enfants et adolescents) peuvent parvenir à une saturation d'images néfastes qui ferait naître de furieuses pulsions antisociales ou homicides. C'est ainsi que nous arrivons à des discours selon lesquels mon fils/fille/mère/père/frère/soeur/cousin/ voisin/chien/poisson rouge serait peut-être encore vivant si son meurtrier n'avait pas vu/joué à Matrix/Tueurs nés/Baise-moi/Doom/Quake/Grand Theft Auto.

Entre ces deux piliers de pensée il y a une infinité de théories et d'opinions qui s'entrechoquent de façon tellement confuse que l'on voit aujourd'hui d'importantes publications de gauche (théoriquement progressistes donc) publier des mégas-dossiers réclamant « le droit de dire non » à la violence et à la pornographie qui pervertissent nos chères têtes blondes, halalalala.

Mais il ne faut pas oublier une chose. Un individu se développe en fonction de son environnement, qui le façonne et l'influence de façon plus ou moins consciente. Or les films font partie de cet environnement, au même titre que l'éducation parentale, scolaire, les amis, la musique, la littérature, les modes. Des études sérieuses tendent à démontrer que le nombre de fumeurs ne serait pas si important s'il n'y avait pas eu un Humphey Bogart pour magnifier une activité aussi désastreuse pour la santé que terriblement cinégénique. Il est avéré que Le syndicat du crime de John Woo a fonctionné au grand désespoir de son auteur comme une authentique campagne de recrutement pour les triades. Le Tony Montana de Scarface est devenue l'idole de la culture caillera dont le légendaire machisme puise pas mal dans les films pornographiques.

Il ne s'agit pas de jouer aux pères la morale, surtout quand l'auteur de ces lignes a vu Robocop à l'âge de huit ans, a visionné l'intégrale de Ken le Survivant dans sa petite enfance et s'envoie aujourd'hui encore du Peter Jackson période Bad Taste au petit déjeuner. Mais au lieu de prêcher des dogmes, peut-être faudrait-il se poser de vraies questions, ce qu'a fait de façon maladroite mais sincère un Alex Kassovitz avec son Assassin(s). Il est difficile de croire qu'un individu qui a peut-être assisté à vingt-mille meurtres fictionnels durant son existence ne va pas être influencé, même légèrement. Et par individu, je n'entends pas « petit enfant innocent » ou « djeunz de banlieue », mais bien de nous tous. Autrement, comment se ferait-il que l'image du petit africain mourant de faim ait été banalisée à ce point ?

Malgré nos aspirations concernant un monde plus juste où nous vivrions en harmonie avec notre prochain, il ne faut pas se leurrer. Plus que des prédateurs, nous sommes des guerriers. Nos dents servent aussi à mordre. Nos mains servent aussi à frapper. Il ne s'agit pas de morale mais d'instinct, pas d'humanité, mais bien d'animalité. L'heure est donc peut-être à la responsabilité : responsabilité de ce que l'on choisit de montrer, mais surtout responsabilité de ce que l'on choisit de regarder. Il serait tout aussi dommageable de tomber dans une aseptisation infantilisante (« on t'interdit de regarder ça, c'est pas bon pour toi ». pcc. Blandine Kriegel, 2002. ), comme dans l'ultra-libéralisation post soixante-huitarde (encore que ce serait rigolo). Bon, je vous laisse, je vais aller me faire un petit Lucio Fulci...      

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Cyberlapinou
(09 décembre 2002)

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