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D'Oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Vanilla Sky, le remake au rang d'art
Il n’était même pas sorti qu’on le détestait déjà. Le contexte des sorties n’aidait pas, bien que l’opération eût été menée en sens inverse, et plutôt bien. Efficacement, du moins. Il s’agit pourtant du film mal-aimé de l’année 2002.
Titre : Vanilla Sky

Scénario : Alejandro Amenabar et Mateo Gil

Réalisation : Cameron Crowe

Sortie : 2002
Tous Droits Réservés
David Ames est jeune, beau, riche, immensément riche, tout lui réussit. Mieux, il a absolument tout ce qu’un homme peut désirer. Il a des amis sincères, une girlfriend sympa, et les affaires de feu son père prospèrent toutes seules. Pourquoi David s’interrogerait-il sur lui-même, la vie, la place des choses, leur sens et leur importance ?

Parce qu’il va tomber. Amoureux, d’abord. D’une petite jeune fille de rien du tout, rien à voir avec sa glamoureuse habituelle, aussi belle que brillante que finalement amoureuse. Tout commence bien avec la jeune espagnole perdue à la fête d’anniversaire de David : la complicité d’emblée, ce lien qu’il n’a jamais connu auparavant, le charme, la magie du moment. Et la nuit qui suit est fascinante : discuter, parler, se livrer enfin. David vit enfin.

Au petit matin, Julie, l’amoureuse désormais éconduite, attend David. Lui propose de le ramener. Folle de douleur, elle précipite le bonheur naissant de David contre un mur. C’est un David défiguré qui revient lentement à la vie. Et cette vie n’a plus guère de sens sans le beau visage qui lui donnait une partie de son assurance. Perclus de douleurs, il reviendra un jour en face de celle qui lui a laissé croire, le temps d’une nuit, qu’il pouvait enfin trouver l’authentique bonheur.

Remake utile ? On peut s’interroger sur l’utilité de ce remake, mais on doit alors s’interroger sur l’utilité de l’original. Composite au possible, Vanilla Sky a su s’attirer des critiques aussi hétéroclites que les éléments qu’il brasse dans sa structure. On peut cependant les séparer en deux ensembles : celles qui reprochent au film (c'est-à-dire au scénario original de Mateo Gil) son incohérence et ses choix artistiques (essentiellement l’aspect science-fictionnel de la fin), et celles qui reprochent à l’équipe Cruise-Cruz-Crowe d’avoir réalisé un remake du film d’Alejandro Amenabar.

Procédons par ordre. Nombreux sont ceux qui ont rejeté le film pour la première catégorie de raisons, et dans ce cas on peut estimer que la balle passe à côté des oreilles de Tom, Cameron et Penelope. N’y revenons pas : Amenabar n’a-t-il pas déclaré lui-même qu’il avait conscience d’avoir mis beaucoup de choses dans son film, mais qu’il n’était pas très sûr de ce qu’il y avait mis ?
En revanche, la levée de boucliers anti-Cruise-Crowe (Penelope Cruz n’étant atteinte que collatéralement : comment retourner un film qu’on a déjà interprété ? Question à poser aux acteurs de théâtre) n’est pas sans intérêt. On a vu dans ce remake, globalement, une tendance impérialiste du cinéma américain, incapable d’apprécier une œuvre en version originale. Pourquoi pas ? Les exemples de recopie sont légion, depuis le remake de la trilogie marseillaise dans les années quarante, avec Wallace Beery dans le rôle de César. La pratique du remake est souvent, et totalement à tort, considérée comme une invention hollywoodienne.

Erreur et méconnaissance historique.
La reprise d’œuvres, de thèmes, de personnages, s’est pratiquée frénétiquement jusqu’à notre époque. Gérard Genette le démontre au long de ses « Palimpsestes », la notion de propriété intellectuelle est très fraîche. Les mythes grecs ne furent-ils pas repris par de nombreux auteurs ? A-t-on jamais reproché à Eschyle, Euripide, Sophocle, Racine, Anouilh, de ressasser les mêmes histoires, de tenter de récupérer un peu du succès passé ? Non, bien entendu. Il s’agit dans ce cas de réinterprétations, de relectures auxquelles on reconnaît une démarche d’appropriation d’un mythe par un auteur.

La démarche du tandem Cruise-Crowe n’est pas autre. L’examen des deux films le montre dès le premier coup d’œil : Vanilla Sky, c’est bien Abre los Ojos, mais dans l’univers de Cameron Crowe. Comment le définir ? Tâche ardue pour les amateurs mêmes de ce cinéaste discret et peu prolifique, auteur de films aussi différents que Jerry Maguire et Almost Famous. Le style n’est pas voyant, les mouvements de caméra sont plutôt discrets. La musique est toujours (et de plus en plus) le fruit d’un choix évident de l’auteur, ancien critique musical. On admettra même que certains plans sont presque repris de la première version.

Ce n’est pourtant pas le même film, loin de là. La différence ne vient pas de l’intrigue, bien sûr, respectée à la lettre près. Cette poignante histoire d’amour fou, d’amour plus fort que la mort ou la mutilation, et de parcours initiatique et rédempteur de celui qui, comme Job, perd tout pour découvrir la valeur de ce qu’il a possédé, n’est pas sans rappeler les thématiques du romantisme littéraire. Les passions amoureuses et souvent destructrices (parce que contrariées) des oeuvres de Goethe, Schiller, Kleist, auxquelles on peut ajouter certains contes d’Hoffmann, Rousseau… La liste est longue, le générique n’est pas complet. Citons encore l'immense Mikhaïl Boulgakov et son "fantastique noir", dont le merveilleux et la force des sentiments sont presque jumeaux de ceux de Vanilla Sky, notamment dans Le Maître et Marguerite) présentent de singulières ressemblances avec l’amour contrarié de David et Sofia. L’une des caractéristiques qui font de Vanilla Sky une œuvre profondément romantique, et donc anachronique, est cet amour même : uniquement envisagé comme à venir, presque jamais vécu pleinement, il est toujours contrarié et ne trouve jamais à s’épanouir dans ce monde. L’orgueil de David est puni, le châtiment est d’autant plus cruel que le héros croyait toucher au bonheur. Notons ici une différence sensible dans les deux versions, que d’aucuns contesteront peut-être : le héros incarné par Tom Cruise est beaucoup plus sympathique que le Don Juan incarné par Eduardo Noriega. L’Espagnol subissait le châtiment que l’on ne pouvait trouver totalement injuste (le début du film le voyait se comporter sans trop de scrupules avec les femmes ni avec son ami), tandis que l’Américain semble moins sûr de lui, comme la nuit qu’il passe avec Sofia le montre nettement. Le premier touchait à la rédemption, le second à la découverte de lui-même.

Cette histoire d’amour nous ramène au contexte de la création du film, difficilement dissociable du film lui-même. On ne peut que reconnaître Tom Cruise derrière le fringant David Ames, tous deux au faîte de leur gloire et de leur popularité (et de son art, pour ce qui concerne l’acteur). Le film semble avoir germé d’un tumulte d’amours naissantes et finissantes, de transitions et d’amitiés. Tout comme les noms se mélangent jusqu’à la consanguinité (Cruise/Cruz, Cameron Crowe/Cameron Diaz), les conditions de la production semblent mixer les genres et les intentions : Tom Cruise produisant le nouveau film d’Amenabar tout en tournant le remake de son film, Nicole Kidman, Ancienne madame Cruise, tournant avec le réalisateur espagnol qui fit découvrir la nouvelle madame Cruise, les deux films sortant en même temps, avec des affiches très proches l’une de l’autre (en France du moins), montrant les anciens époux célèbres dans des postures pleines de doute et d’inquiétude.

Au-delà de ces indices qui n’en sont peut-être pas, la réflexion développée par le film n’est pas sans résonnances avec la réalité : Tom Cruise, changeant de vie après un mariage long, heureux et médiatique, vit une idylle tout aussi médiatique avec une petite Espagnole sortie de nulle part. Il semble également s’orienter, à l’exception de sa franchise Impossible, vers des choix d’acteurs originaux, et remettre en question son statut de star au travers même de son art, et non par son attitude hors-cadre.

Tous ces questionnements affleurent constamment dans le film, et lavent Cameron Crowe au passage de toute accusation de n’être qu’un exécutant pour le caprice d’une star : lui qui s’entête à signer des films très personnels, et ne connaît le succès qu’avec l’âge, semble mettre en image sa propre réflexion sur la célébrité et le bonheur.

Ce film s’enracine d’ailleurs, par ce biais, dans la réalité américaine la plus contemporaine. Il ne s’agit pas de remettre en cause, comme le font d’autres, le rôle des Etats-Unis dans le monde, mais de s’interroger sur le devenir de l’individu dans la société consumériste occidentale. Le point de vue n’est caricatural que vu d’Europe. L’inflation galopante des cachets des agents de la société du spectacle ne contribue-t-elle pas à construire et à fortifier un monde glamour toujours plus illusoire, celui-là même dont David Lynch dénonce, dans Mulholland Drive, la parenté avec celui des Roaring Twenties et le peu d’évolution depuis. Le miroir aux alouettes est cruel chez Lynch, Cameron Crowe développe une réflexion profonde sur la réussite et la notion contemporaine du bonheur. En cela, les innombrables indices (marques omniprésentes, objets symboliques de la technologie dernier cri) qui ancrent profondément le film, dans chaque cadre presque, renvoient à l’idéologie développée sous l’angle révolutionnaire dans Fight Club ou Matrix : la société moderne transforme l’individu en poulet de batterie, gavé à la culture prémâchée. Tragique ironie de constater que le film a été rejeté sur ces critères même !

Que reste-t-il de tout ce fracas ? Les illusions de l’amour, les limites de la liberté, une morale simple, et un choix final - du personnage - courageux.
La démarche de Tom Cruise pouvait s’apparenter à un coup de cœur de star, désireuse de se mettre en image dans un film qu’il avait adoré. Quel enfant n’en rêve pas ? Le résultat est passionnant à de nombreux degrés : il montre tout à la fois que ces hollywoodiens riches et puissants ne sont pas prêts à tout sacrifier pour faire de l’argent (un tel film était plus ou moins voué à l’échec relatif, étant donné la confusion de son scénario) ; il montre également que Cameron Crowe est un véritable auteur, maîtrisant chaque aspect de son art ; il montre enfin, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, que le remake peut être plus q’une copie, et que les mythes cinématographiques supportent les relectures aussi bien que les mythes antiques.       
Stéphane RASKOWSKY
(04 novembre 2002)

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