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Hors de l'Ombre : Cinéma
La Bataille de la Vallée du Diable
Jess Remsberg, éclaireur pour le compte de l’armée, veut retrouver le meurtrier qui a scalpé sa femme comanche. Ellen Grange passe des Blancs aux Apaches, de son mari obsédé par elle et le qu’en dira-t-on, au fils qu’elle eut avec le fils de Chata, chef de la rébellion apache. Toller, dresseur de chevaux, joueur professionnel, ancien sergent Noir de l’armée bleue, n’est absolument pas tenté par un retour sous les drapeaux. Le lieutenant MacAllister se voit général, et entend mener à bien son expédition vers le Fort Concho. Chata et sa tribu n’ont aucune envie de retourner dans la réserve sordide où les soldats et les traités les ont parqués. Tout le monde se retrouve dans la Vallée du Diable.
Titre : Duel at Diablo (1966)

Scénario : M. H. Albert (nouvelle), M. M. Grilikhes

Réalisation : Ralph Nelson

Tournée en 1965, cette bizarrerie déjà tardive – le western à l’ancienne commence à s’essouffler faute de combattants, à l’exception notable de John Wayne- prend une saveur particulière dans son contexte. D’une violence inaccoutumée à Hollywood, le film n’est tendre pour personne. Les soldats sont des bleus aux motivations variées, pas toujours recommandables, et prêts à tirer sur tout ce qui porte plume et mocassin. Les Apaches torturent gaillardement, mais non sans raison, comme certains soldats le reconnaissent d’eux-mêmes.

Le contexte ? La lutte pour les Droits Civiques qui bat son plein. Des figures de la contestation contre la ségrégation aux Etats-Unis. De Martin Luther King à Malcolm X, ces Chata dont le deuxième se disait prêt, comme l’Apache, à recourir à la violence en réponse à celle faite à son peuple. La prise de conscience d’une partie de l’opinion publique du fait que non, l’équilibre atteint n’avait rien de pacifique et n’était pas même, étymologiquement parlant, un équilibre. « Croyez-vous qu’ils resteront dans leur réserve, cette fois ? » demande Ellen à Jess en guise de conclusion, après que Chata, enchaîné, soit venu caresser une dernière fois son petit-fils métis. « Pourquoi devraient-ils ? » répond l’éclaireur.

Isolé de ce contexte, le film serait un western des plus réjouissants. Des personnages troubles, motivés par l’argent, ou par des rancoeurs entretenues contre les amis d’hier. Une violence de l’intérieur aussi insoutenable que celle que l’on redoute des collines inexplorées. Des forts où l’on peut tenter de violer sans vergogne, où les bagarres à poings nus font gicler le sang et craquer les cartilages. Des rues toutes neuves de poussière fraîche où les vieilles habitudes du continent ont fait de belles boutures : malheur à celui qui diffère, la femme adultère, le Noir trop riche, le Blanc trop sauvage.

Ajoutons aux plaisirs du film une interprétation grand luxe, une musique surprenante et entraînante, et une précision de mise en scène remarquable : la retraite vers la Vallée du Diable et les combats qui s’y déroulent n’ont, stratégiquement parlant, pas à envier certaines réussites récentes.

Mais la saveur du film tient dans ses résonances historiques, répétons-le. Nous sommes à la croisée de plusieurs chemins. Celui de la société américaine et de ses reflets hollywoodiens. Gary Cooper, Clark Gable, Humphrey Bogart viennent de tomber au champ d’honneur, et leurs vieux complices prennent un coup de vieux.

Celui du genre : de jeunes loups sont en train de fondre les clous du cercueil. Peckinpah a déjà enterré Randolph Scott et Joel McCrea au fond de la Sierra (Coups de Feu dans la Sierra, (Ride the High Country), 1962), et quelque part en Italie, Sergio Leone commence à faire des gros plans, longs, très longs… La violence, la vraie, commence à s’afficher sur l’écran. Le sang et les morts ne sont plus cachés, ils meurent salement et il arrive qu’on les filme post-mortem. Les idéaux sont partis en fumée depuis qu’Ethan, le John Wayne de La Prisonnière du Désert, a refermé la porte de la cahute. En un mot, c’est la fin du méchant Indien, du gentil cow-boy et de l’esprit pionnier.


La sale guerre permanente les remplace. En plein Vietnam, l’armée commet des atrocités que l’opinion commence à découvrir. Tous ces doutes sont à vif dans La Bataille..., dont l’intrigue utilise remarquablement l’urgence et même la topographie pour servir son propos : ce vallon encaissé où tous sont enfermés, n’est-ce pas une belle image du creuset (melting-pot) ? L’Amérique en sortira par la force, la violence et les vengeance amères et sanglantes. La famille qui se recompose en guise d’image pénultième n’en est que plus symbolique : l’éclaireur, veuf d’une comanche, sourit au petit-fils du chef Apache qui deviendra son fils, s’il épouse la double veuve de l’assassin blanc de… sa propre femme !

A l’instar de l’ex-sergent Toller, Sydney Poitier désinvolte et narquois exemplaire, personne ne peut éviter les éclaboussures, et il faut remonter ses manches et sa gâchette. Alors seulement les Américains existeront.

En guise de mot de la fin, tentons de réparer l’injustice. Ralph Nelson n’était pas l’homme d’un coup d’éclat. Sa Bataille de la Vallée du Diable est presque confidentielle. Un beau soir des années 80, Eddy Mitchell la balança comme une grenade en première partie de sa Dernière Séance, alors que le film n’avait pas beaucoup plus de vingt ans. Merci éternellement Monsieur Eddy. Sans doute pas assez voyant, pas assez styliste ni assez sauvage, Nelson fait pourtant partie de ces iconoclastes qui contribuèrent à faire sauter le couvercle de la cocotte-minute socio-artistique que le Code Hays avait vissé trente ans avant. Sans nostalgie pour le vieil Ouest, ses films sont volontiers engagés, à l’image du mythique Soldat Bleu, histoire d’amour s’achevant dans le massacre, ou roublards, comme la trop méconnue Colère de Dieu, qui voyait Robert Mitchum manier le crucifix à cran d’arrêt avec virtuosité dans son troisième rôle de pasteur douteux en compagnie d’aventuriers trouvant une rédemption scabreuse au fin fond du Mexique révolutionnaire.

L’ambiguïté de ses personnages est d’autant plus subtile qu’elle suinte des types préétablis du genre. Ici le militaire s’aveugle seul au point de charger un ennemi invisible (La Bataille de la Vallée du Diable), là un faux prêtre se fait le bras armé de la véritable vengeance divine (La Colère de Dieu), le marshall est un tueur à gages, le mari raciste prend avec tendresse soin du fils de sa femme bigame.

Au cœur de la galaxie Aldrich-Parrish-Peckinpah-Penn et quelques autres, Ralph Nelson mérite plus que quelques lignes de biographie en guise d’épitaphe.

Raphaël VILLATTE
(12 juin 2004)

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