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Hors de l'Ombre : Bande Dessinée
Petit guide de l'enfer personnel à l'usage des solitaires
Richard Dombret découvre le cadavre de l’inconnue qui l’appelait à l’aide. Il n’a aucune piste. On cherche à l’éliminer. Puis il retourne sur les lieux : la jeune fille a disparu, ne reste que son portrait. Et la descente aux enfers débute...
Titre : Un privé en enfer, tome 1 : Au clair de la morte

Scénario : Alain Streng

Dessin et couleurs : Frédéric Nandrin

Edition: Casterman

Sortie : 2000
Tous Droits Réservés
Un certain goût pour l’étrange. Le mariage de l’intrigue policière et de la « dimension fantastique » (pour emprunter le titre de l’excellent recueil paru chez Librio) est une tradition à laquelle maints auteurs de haute volée se sont colletés, voire en en ont défini l’archétype : Arthur Conan Doyle, Edgar Poe, Jean Ray, Gaston Leroux, Howard Lovecraft parfois (même si ce dernier reste un marginal du roman noir, dans une perspective ultérieure aux années 1950.) L’alléchant pari de Streng et Nandrin consiste en une invitation à partager l’histoire peu commune de Richard « Richie » Dombret, privé esthète et distingué ; ballade mélancolique, aux confins de la réalité d’un meurtre commis dans son « jardin secret ». Une oeuvre en bicolore, un noir et blanc sous les nuances duquel éclate l’univers original de cet homme aux abois, poursuivi par la lassitude d’une existence sans attrait. Presque un dandy perdu en plein vingtième siècle, dont la route croise un soir celui d’une morte séduisante, trop belle pour être vraie, mais malheureusement telle que Richie se prend à l’aimer.

Romantisme épuré, pantins désarticulés, désirs inassouvis. « Au clair de la morte » n’est pas qu’une innocente allusion aux comptines de l’enfance, puisque de nombreux éléments de l’intrigue se réfèrent à l’entourage familial de Richie : à commencer par ses rêves, où sa mère, disparue si jeune et si belle, vient le tourmenter sous les traits d’une reine blanche impressionnante. Lui, qui n’est que pantin fou de désirs inavoués - et inavouables, comme ion le découvre progressivement. Autre figure marquante, celle de son père, ancien avocat, vivant en ermite au sein d’un appartement luxueux ; ancien coureur, peut-être libertin, à la carrière fructueuse quoiqu’il en soit. Misanthrope, certainement ; et par ailleurs, pour ce qui nous importe, d’un conseil avisé pour son fils. Même si les rapports sont tendus. Dernière figure à entamer la danse noire d’un mortel chassé-croisé : le fantôme d’une femme aimée, irrémédiablement perdue, que Richie ne parvient pas à oublier ; femme dont le souvenir vient sournoisement se confondre avec celui du cadavre qu’il découvre en ouverture de l’œuvre. Quelques pions, notre chevalier à la charrette, et le sulfureux couple qu’il découvre : la geste s’élance.

Ainsi que du côté d’Hugo Pratt, avec Corto Maltese - et tout spécialement pour l’album « Fable de Venise » -, le caractère lunaire suggéré par le sous-titre de l’album marque de son sceau l’ensemble des tableaux. L’auteur évoque, au détour d’un phylactère, un quatuor de Brahms. De nombreux détails architecturaux, des tableaux entrevus ça et là, et l’omniprésence d’une neige au pouvoir hypnotique captent le lecteur plus sûrement que n’importe quelle fioriture du scénario. Mélancolie impressionniste, malaise sourd qui nous accompagne aux portes d’une descente vers les bas-fonds d’un stupre élitiste et délicieusement pervers. Et ce terrain nous mène à la trame de l’enquête : débauche et plaisirs débridés, derrière l’aimable façade de tout un chacun. Où les anges, morts en tailleur Chanel, se révèlent aussi damnés que leurs pendants machiavéliques. Examinons donc les « dessous » de cette affaire...

Infirmière de nuit et dentelles de luxe. Après une filature menée dans les règles de l’art, aux commandes de son coupé Alfa Roméo, Richie rencontre, de nuit comme il se doit, un étonnant couple d’amants : Karl et Eva. Lui, aussi enjoué qu’un tombeau, cynique au point de ne plus distinguer ses moments de lucidité de crises de rires incontrôlées, et traité par Eva à grand renfort de Valium en injections ; Elle, sulfureuse, d’une beauté sidérale, charnelle et lubrique, sans nul tabou pour la freiner, attirante comme une mante religieuse. Copie conforme de sa sœur... Dont Richie a découvert le corps. Si l’amant s’efface vite du charmant tableau que ces drôles formeront, Eva s’impose par contre comme la figure même de l’attirance et de la répulsion. Richie le sait, Richie le sent, mais tout autant qu’elle, il ne peut échapper à leur relation. Elle le craint, mais le désire pour cette raison ; il devine en elle sa perte probable, mais la recherche sans issue possible. Et leur ballet évolue lentement parmi soieries, dessous chics, restaurants de gourmets et boîtes sado-masochistes. Si un programme pareil ne vous interpelle pas, les Arts Sombres ne sont finalement pas votre violon d’Ingres !

Quelques mots sur le graphisme : il apporte sans conteste un charme certain aux créatures présentées, comme au personnage du privé. Qu’il s’agisse de la protagoniste essentielle comme des femmes entr’aperçues parmi quelques cases, elles sont, comme il se doit, extrêmement belles. Les lignes tracées par Nandrin les pourvoient de maints atouts, de manière fluide et nette. Les pourtours de ces dames s’enorgueillissent d’angles parfois vifs mais ce n’est pas pour déplaire au lecteur, loin de là. Quant à Richie, il arbore le visage de celui qui a vécu, marqué selon les angles de vue, distingué et viril ; et le crayon lui en rend grâce.

Si vos nuits sont longues, que la blancheur immaculée vous paraît toujours suspecte et que la lune ne recèle pas, selon vous, qu’une lumière apaisante, si vous souhaitez passer de l’autre côté du miroir, une lecture d’Au clair de la morte agréera vos souhaits et peut-être de plus secrets penchants...
Uncle Chop
(21 avril 2003)

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