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Hors de l'Ombre : Littérature
Un Jumeau Singulier, Westlake et le comique noir
Bart s'ajoute à Art comme par magie, pour permettre à Art, devenant Bart occasionnellement, de profiter des charmes de Liz et Betty. Vous y êtes ?
Titre : Un Jumeau Singulier

Auteur : Donald Westlake

Editeur : Rivages/Noir

Sortie : 1975
Tous Droits Réservés
Art Dodge a tout pour être heureux : son hobby étant de chasser la gente féminine, il est comblé avec la femme de son meilleur ami, chez qui il vit depuis plusieurs mois. Il vivote paisiblement au soleil New-yorkais d’une minuscule entreprise de carte de vœux, et passe son temps à boire des rhums tonic, en s’aventurant occasionnellement dans la société aisée. C’est précisément lors de l’une de ces incursions qu’il fait la connaissance de la sublime Liz Kerner, petite fille très riche et féroce autant en affaires qu’au lit. Art se sent tout de suite à l’aise avec elle, mais n’en conserve pas moins jalousement sa liberté. Liz apporte un peu de piment à la vie d’Art : elle a une sœur jumelle, Betty. Tout son contraire, Betty. Bonne société, gentille et soumise, tout à fait le genre de fille qui fait fuir Art. Mais qui attire Bart, le frère jumeau d’Art. Détail : Bart vient d’être inventé par Art.

Déjà-vu. Tout ça vous rappelle quelque chose ? Vous avez des images de Pierre Richard cavalcadant d’une chambre à coucher à l’autre, poursuivi par deux somptueuses jeunes femmes à l’accent américain, et le glacial Jean-Pierre Kalfon ? Ou d’Antonio Banderas s’attachant ou se détachant les cheveux à longueur de pellicule et à langueur de Melanie Griffith et de Daryl Hannah ? Bien sûr. Le Jumeau (1984) et Two Much (1996). Deux dignes représentants de la gémellité cinématographique. De la comédie loufoque, des situations toujours plus farfelues, le plaisir pervers de voir un gaillard s’embourber toujours plus profond dans une situation qu’après tout il a créé lui-même, de merveilleuses jeunes femmes... Et le crime paie ! Souvenons-nous de la mort opportune de l’infâme Volpinex (Kalfon), sauvant le mensonge de Matthias/Matthieu dans la version d’Yves Robert... Ne concluait-il pas, l’infâme bigame, par un éloge du ménage à trois à l’extrême limite de l’inceste ?

Spoiler. J’arrête ici tout lecteur désireux d’une surprise finale. Il doit s’arrêter, oui, fermer cette fenêtre sur le champ, éteindre son ordinateur, me croire sur parole lorsque je lui affirme : « oui, ami lecteur, sors de chez toi et va te procurer le roman de Westlake qui donna lieu à ces deux films. Tu ne le regretteras pas. Et surtout, tu pourras revenir finir de lire cet article après. »

Les autres malheureux qui ont déjà lu le roman ou qui se moquent bien des surprises finales, peuvent continuer. Car in cauda venenum. Lire ce roman offre en effet une surprise finale, qui permet de s’extirper enfin de cette sensation de déjà-vu lancinante depuis les cent-cinquante premières pages. Rien de bien original, en effet, dans ce roman lorsqu’on a vu Le Jumeau, par exemple. Chaque scène y était adaptée à l’identique du roman, les personnages ne diffèrent guère. L’ignoble avocat karatéka, Ernest Volpinex (savourez...) s’y trouve bien, et Kalfon lui correspond à merveille. Le paradoxe, bien sûr, est que Westlake n’a pas composé son récit en y prévoyant une sortie Shyamalannienne, avec retournement de situation extravagant. Mais c’est la sensation ressentie par tout connaisseur ou amateur ou imitateur de Pierre Richard. Allez, d’accord, je le dis pour ceux qui ne l’ont pas lu et veulent savoir quand même : Foin de ménage à trois. A la fin, il n’en reste qu’un. Et c’est Art.

Quoi ? Comment ? Tous morts ? Oui. Enfin presque. Reprenons à la lutte entre Art, alors Bart, et le terrifiant Volpinex, dans la chambre à coucher ; vous y êtes ? L’avocat tombe, frappé d’une balle en plein cœur. Art/Bart s’affole. Panique. Lui qui ne fut jamais qu’un modeste fainéant coquin se retrouve meurtrier. Vous vous dites, il ramasse l’enveloppe, la brûle et met accidentellement le feu à la maison, et son jumeau imaginaire disparaît enfin. Et bien non. Betty rentre. Découvre le forfait. Hurle. S’enfuit. Et Art/Bart, réflexe cinématographique, dit-il, la tue.
Et met le feu à la maison.
Mais la suite ne s’améliore pas : un peu plus tard, devenu simple Art, il tue de sang presque froid son autre femme, Liz, qui menaçait de l’exiler à presque perpétuité, prisonnier sur une île sans femmes. Et tout cela pour finir riche, immensément riche. Plus de jumelles, plus de jumeau, plus de Volpinex.

Fin du spoiler. Vous êtes revenus, les amis ? Vous avez entamé la lecture, alléchés par mes annonces ? Bon.
La force de Westlake réside dans la terrible noirceur finale de son récit. Alors que l’ensemble de l’intrigue suit, de manière alerte mais relativement neutre, considérant l’inventivité habituelle de l’auteur, les tribulations d’un recordman sexuel en proie à ses doubles et ses démons, et que le lecteur sourit ou non à ces péripéties, le finale voit le faune douché. Il le dit lui-même : avoir tué Volpinex le fait devenir Volpinex (non, amis lecteurs, vous le saviez déjà, ça, c’est dans le film d’Yves Robert). Le changement s’opère rapidement : Art tente d’écrire un nouveau texte de carte de vœux, et échoue. Plus d’humour, plus de drôlerie dans sa vie. Il est passé de l’autre côté du miroir, et là, on ne s’amuse plus. Art jette un œil sur ses œuvres passées, et n’en décroche plus un sourire.

Ancrage. Ces quelques chapitres finaux montrent le joyeux drille devenu homme d’affaire avisé, promis à un brillant avenir, froid, calculateur, décidé. Tout ce qu’il n’était pas, mais rêvait plus ou moins de devenir ou de prétendre être. C’est dans ces quelques pages dont l’utilité ne saute aux yeux qu’à l’ultime et nonsensuelle ligne que Westlake cimente les fondations de son récit en plein cœur du roman noir : une ligne a été franchie, et le monde a changé. Cruauté de l’auteur comique, son héros gagne tout, mais perd gros : son âme. Une subtile perversion des règles du polar qui voit les héros tomber dans des ennuis toujours plus spongieux : les gentils (Betty) et les méchants (Liz, Volpinex) sont sacrifiés, et seul reste un héros qui ne pourra profiter de son butin, car il n’est plus celui qui savait profiter de tels plaisirs. Un ultime dédoublement de personnalité, en somme.

PS : Donald Westlake mérite la gloire. Qui a jamais inventé un avocat karateka portant un nom aussi ébouriffant qu’Ernest Volpinex ? Un tel personnage mérite la lecture à lui seul. 
Henry YAN
(17 mars 2003)

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