Le site des Univers Obscurs_

 
ARTICLES_
 
 
ARCANES_
 
RECHERCHE_

Mot exact résultats
par page
 
NEWSLETTER_

Prénom
Email
Comment avez-vous connu Arts Sombres ?


 

amateur(s) d'Arts Sombres
actuellement en ligne

Cahiers Thématiques : Violence et Arts sombres.
Le Cas Tueurs-Nés
Sorti en 1994, le film d’Oliver Stone a fait couler des fleuves d’encre, et on l’accuse même de faire couler le sang à l’occasion. Retour sur un film événement, qui s’ajoute à une longue liste de film sulfureux, de Salo à La Dernière Tentation du Christ, en passant par Porcherie ou La Religieuse.
Oliver Stone est souvent considéré, sans doute à juste titre, comme un provocateur. En 1994, il adapte un scénario de Quentin Tarantino, pour en faire un très ambigu film-coup de poing. Les réactions ne se font pas attendre, le film sort dans un premier montage, d’autres montages sont diffusés à l’occasion sur différentes chaînes de télévision à travers le monde, les prises à parti sont nombreuses et violentes.

Le motif avancé : la violence de l’œuvre, supposée apologétique de cette violence. La trame du film voit évoluer un couple de meurtriers sanguinaires, inspirés de tueurs en série et de mass murderers, et leur récupération par les mass media.

Le film a choqué. La polémique a contribué au succès du film, mais elle a surtout obscurci le propos général. On a plus assisté à une bataille morale, ou croyant l’être, concernant l’influence de l’art sur le monde, et plus précisément du cinéma sur les adolescents.

Quelques années plus tard, qu’en est-il ? Oliver Stone l’a affirmé à de nombreuses reprises, son film se voulait provocateur et choquant, mais certainement pas apologétique de la violence. L’a-t-on mal compris ? C’est probable. Le cinéaste, vétéran traumatisé du Viêt-nam, se déclare généralement horrifié par la violence et ses conséquences. Tueurs-Nés ne rend d’ailleurs pas la violence spécialement belle. Les deux meurtriers sont plutôt minables, massacrent sans discernement ni élégance, avec sauvagerie, et sans le moindre état d’âme. C’est d’ailleurs l’un des principaux griefs retenus contre le film : la déshumanisation de cette violence. Stone pose la question : la violence peut-elle être humaine, acceptable ?

L’humour avec lequel l’auteur traite la violence lui fut également violemment reproché. Les tueurs rient beaucoup, le spectateur aussi, ne lui en déplaise, et le malaise grandit. Peut-on rire de la violence ? Non, théoriquement. Stone explique cependant le choix de l’humour comme traitement du sujet par sa volonté de composer une satire. En ce sens, l’humour est indissociable du genre, quel que soit le sujet choisi.

L’ambiguïté du film repose donc principalement sur ces deux éléments, la violence du sujet, l’humour de son traitement, auxquels on peut rajouter, aux dires du réalisateur, le rythme du film ainsi que de nombreux procédés techniques, qui donnent au spectateur l’impression de passer deux heures dans un kaléidoscope. Ce dernier point trouve également sa justification aux yeux du cinéaste : le rythme du film se met en adéquation avec son sujet.

Si la satire des médias est assez clairement compréhensible, celle de la violence l’est beaucoup moins, parce que l’auteur semble avoir choisi une subtile méthode pour faire comprendre ses vues au spectateur : lui faire ressentir l’écœurement et le dégoût consécutif à une authentique overdose de violence. Privé de conclusion explicative, de personnage « gentil » et lucide pour indiquer la marche à suivre, le spectateur est seul à pouvoir juger de ce qu’il vient de voir. Ici se trouve le danger de la démarche de Stone : le spectateur ne peut rester passif, et doit en permanence mettre en cause ce qu’il voit, et le juger. L’apparent refus de toute prise de responsabilité à l’égard du film que l’œuvre peut laisser supposer chez l’auteur semble nuancé : l’apologie des deux tueurs n’est jamais présente à l’écran. Leur défense n’est jamais convaincante, tout au plus gênante. Stone met en question, essentiellement dans la seconde moitié du film, la validité des repères institutionnels opposés au crime. Et le tableau est au moins aussi inquiétant que celui que le couple a peint au début du film. En effet, après la violence héréditaire des deux héros, incontrôlable, destructrice, le spectateur voit s’exercer celle des institutions, gouvernées par des personnages étrangement proches de Mickey et Mallory. Cette deuxième partie peut être rapprochée des mots mis dans la bouche de Guy Banister (membre du complot qui aboutit à l’assassinat de JFK), par l’écrivain Don DeLillo : « Si on a des tendances criminelles (…) le mieux pour s’imposer c’est d’appartenir aux forces qui font respecter la loi .» (Libra, Actes Sud, p.97). La vision d’Oliver Stone de la société, américaine notamment, rejoint alors celle de nombreux autres artistes, qui ne soulèvent pas de telles polémiques (DeLillo, Ellroy…). La méthode employée par Stone n’est pas sans rappeler l’un des autres grands succès de scandale américain, American Psycho (Bret Easton Ellis), qui avait mis critique et public à feu et à sang lors de sa parution (1986). Le ton provocant et nauséeux des deux œuvres contraste avec le message critique, moraliste peut-être, de leur problématique. Cependant, il est impossible de voir dans les deux œuvres de quelconques « bagatelles pour un massacre ». Le malaise vient en profondeur de leur possible mauvaise réception. Il faut reconnaître que ces œuvres peuvent être mal comprises, en raison de leur manière de forcer le public à réagir. Tueurs-Nés, notamment, nécessite une certaine lucidité, un certain calme et une grade intelligence pour être décodé, pour comprendre exactement ce que l’auteur a voulu faire comprendre au public. On peut peut-être faire ce reproche au cinéaste. En effet, même si un film ne transforme pas un individu normal en assassin, un individu déséquilibré ou manquant de points de repères peut sans doute être perturbé par un tel film. Toutefois, Stone devait-il faire son film en cherchant le plus vaste public, et créer une œuvre facile à digérer pour les mangeurs de pop-corn ? Probablement pas. Il s’agit peut-être d’une forme d’élitisme de sa part, mais doit-on s’interdire de considérer le public comme intelligent a priori ?

Le débat est probablement loin d’être tranché, s’il peut l’être. Tueurs-Nés, sans donner de fantasmes de censure, semble montrer par son destin que certaines œuvres se destinent à un public averti, soit par des interdictions (c’est la méthode généralement employée), ou peut-être par l’éducation de ce public. En mettant la violence, considérée comme esthétiquement défendable et vendeuse par de nombreux artistes et media, au centre d’un film violent, puis d’une polémique non moins violente, Oliver Stone a eu le mérite de réveiller le public sur cette question, dût-il en payer le prix d’une certaine réputation.
Raphaël VILLATTE
(14 octobre 2002)

Voir ses articles

Vos commentaires sur cet article

 

 

 

© 2003-2005 Arts Sombres | amateurs d'Arts Sombres depuis octobre 2003