Le site des Univers Obscurs_

 
ARTICLES_
 
 
ARCANES_
 
RECHERCHE_

Mot exact résultats
par page
 
NEWSLETTER_

Prénom
Email
Comment avez-vous connu Arts Sombres ?


 

amateur(s) d'Arts Sombres
actuellement en ligne

D'oeuvre en oeuvre : Cinéma
Traqué
La dernière fois qu'on avait croisé William Friedkin, il avait les traits d'un facho vendu à la mode du remontage foireux de ses titres de gloire. Mais les interviews promo montraient que les neurones du réalisateur névropathe étaient toujours actifs. On voulait donc encore croire au miracle. On avait raison. Avec Traqué, Friedkin évacue le superflu pour garder l'essentiel avec une vraie série B comme on ose plus en rêver. 
Titre : Traqué
(interdit aux moins de 12 ans)

Scénario : David Griffiths, Peter Griffiths

Réalisation : William Friedkin

Sortie : 2003
Tous Droits Réservés
L.T. Bonham, un instructeur de l'armée vivant reclus est rappelé par une vieille connaissance pour enquêter sur un double meurtre. La méthode employée ne laisse aucun doute : il s'agit de la méthode d'Aaaron Hallam, un soldat d'élite que Bonham a formé et qui a sombré dans la folie. La traque commence...

A priori, le projet refoule méchamment du goulot. Un scénario pompé sur Rambo I par les auteurs du triste Dommage collatéral. Tommy Lee Jones qui nous fait pour la quatrième fois le coup du traqueur façon Samuel Gerard. Benicio Del Toro, qui nous fait pour la deuxième fois le coup du mec tout fou façon Las Vegas Parano, rôle qui a marqué les esprits de la profession au point de mettre en danger la carrière du comédien portoricain. Et pour finir un réalisateur plus ou moins has been, génie des seventies qui s'est perdu dans la mégalomanie, les bides noirs, les dérives idéologiques et les remontages mercantiles de ses propres films.

Mais le has been en question se nomme William Friedkin. Le mec qui a recours aux baffes et aux revolvers chargés pour diriger ses acteurs. Le mec qui tourne des courses poursuites monstrueuses en pleine ville sans autorisation. Le mec qui selon ses propres dires n'a aucune boussole morale. Le mec dont chaque interview révèle la spectaculaire intelligence et l'attachement à une « éthique » toute personnelle. Friedkin est peut-être un facho, un psychopathe ou un manipulateur, mais il n'a jamais fait dans la demie-mesure.

Retour à Traqué donc, le film du renouveau. Renouveau car succédant à L'enfer du devoir, film dont l'extrême ambiguité (voire malhonnêteté) politique a hérissé les Friedkiniens les plus conciliants tandis que le grand public faisait un succès au film, le premier du cinéaste depuis... L'exorciste ! Renouveau, car Traqué est une belle réussite.

« Ce que les gens veulent, c'est de l'action ». Cette devise pour le moins définitive est dûe à Howard Hawks, qui s'il n'est pas à proprement parler le mentor de Friedkin, l'a influencé au point de le pousser à accepter French Connection, avec le succès que l'on sait.

Traqué est donc une pure série B sans aucun message. Pas de motivation psychologique profonde. Pas de twist monstrueux à la Shyamalan. Traqué est un film sec, épuré, se réduisant au duel mental et surtout physique de ses deux têtes d'affiche. Ce choix du « moins, c'est plus » fait que le film aboutit à une interprétation à géométrie variable, une habitude chère à ce vieux Billy.

Nous avons donc un repompage outrancier de Rambo I bourré d'invraisemblances qui aurait pu aussi bien être construit sur un duel Chuck Norris/Lorenzo Lamas, avec en bonus une psychologie simpliste façon « ouais, la guerre ça rend fou parce que c'est pas beau ». Pourquoi pas après tout, il y en a bien pour dire que L'exorciste n'est qu'une bondieuserie de plus.

Mais nous avons aussi un grand moment d'efficacité rigoureuse qui d'une certaine manière se réclame directement de Howard Hawks : limitée à un vague background, la personnalité des personnages se développe avant tout dans l'action, filmée et montée avec la hargne des années de gloire. Logique donc que les points culminants du film se trouvent dans les duels extrêmement brutaux entre Bonham et Hallam, qui ressemblent à ce que Steven Seagal pourrait produire avec de l'intelligence, du talent et du charisme. Ici, chaque coup fait mal et la victoire s'assure plus par des coups de p... que par une chorégraphie millimétrée à la Matrix. On s'étonnera en outre de la structure plutôt burnée du film, qui avance le climax attendu (l'affrontement) d'une bonne heure, transformant les deux derniers tiers du film en une longue poursuite évacuant les dialogues, rasant (presque) les digressions et réduisant au rang de figurant les vagues personnages secondaires, au point qu'on se demande ce que la belle et talentueuse Connie Nielsen est venue faire dans un film aussi porté sur la testostérone.

Au delà, on peut y voir un affrontement entre bestialité et civilisation, que l'on peut rapprocher de l'abstraction barbare d'un Predator. On s'étonnera d'ailleurs des passerelles entre le cinéma de Friedkin et le travail de John McTiernan, réalisateur à priori Fordien, aux films construits sur des valeurs humaines fortes et positives : Predator reprenant des idées du Convoi de la peur (la jungle en tant qu'entité active), Une journée en enfer modernisant les techniques finalement peu suivies de French Connection, Traqué décalquant enfin certains passages d'Une Journée en Enfer, resté lui aussi un outsider stylistique. Mais si la bestialité se définit dans Traqué avant tout par sa violence, la civilisation s'illustre par son hypocrisie, comme le prouve le recours à la citation de l'un des passages les plus révoltants sur le plans humain de la Bible et de la Torah [1] : le sacrifice d'Isaac par son propre père Abraham.

Le bref générique du film évoque donc sur un ton goguenard la parabole et explicite la vraie motivation de l'acte du prophète : ce n'est pas la foi mais bien la peur qui le pousse au crime le plus horrible : l'infanticide. On retrouve bien là l'ambiguité friedkinienne. Ainsi le « gentil » Bonham n'a pas de sang sur les mains, travaille à la WWF, sauve des loups et affiche une amusante vulnérabilité (ça nous change du tough guy façon Fugitif). Mais il est celui qui n'a pas écouté les appels au secours de son protégé à une époque où il était encore récupérable. Celui qui n'a jamais tué mais sait et apprend comment massacrer un homme en dix secondes.

Ceci ne veut pas dire pour autant que le « méchant » Hallam est par effet de boomerang un brave gars malgré la scène (assez faiblarde) où on le voit s'amuser avec sa belle fille. Pas de discours façon « tout n'est pas si simple » ou « les deux hommes sont les deux faces de la même pièce ». Plus que le cinéaste du Mal, Friedkin filme l'Inconnu. Hallam est un tueur dénué de connotation maléfique, il est un animal, un prédateur quasi autiste qui tue par nature et non pas plaisir. Il évolue dans une zone que Friedkin scrute lui-même artistiquement (voire humainement) depuis plus de vingt cinq ans et dans laquelle Bonham devra s'aventurer à son tour, et nous avec lui. Il n'y a pas de Bien ou de Mal chez Friedkin, seulement les Ténèbres. Normal au fond que rares soient ceux qui l'ont suivi jusqu'au bout de ses entreprises, chez les professionnels comme chez les spectateurs.

Aujourd'hui dans la situation des Howard Hawks et Billy Wilder qu'il a cotoyés jeune et dont il a pu constater l'incompréhension totale face au nouveaux goûts du public, le Friedkin version 2000 a préféré le professionnalisme du film-maker à l'aigreur du has-been. C'est là une excellente nouvelle. Le succès honorable du film (bien supérieur aux bides du bug Jade ou des invisibles Têtes vides cherchent coffre plein et autres Sang du châtiment) devrait permettre à papi Friedkin d'enquiller au moins un autre film que l'on attend avec impatience, à moins qu'on ait droit à un nouveau revirement artistico-idéologique. Ce ne serait après tout pas la première fois...

Note :
1 - Bien que se disant agnostique, Friedkin est descendant de juifs russes.
Cyberlapinou
(14 avril 2003)

Voir ses articles

Vos commentaires sur cet article

 

 

 

© 2003-2005 Arts Sombres | amateurs d'Arts Sombres depuis octobre 2003