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Enquêtes : Etudes
Question de traduction
Le nouveau roman de Jean-Bernard Pouy, 1280 Ames, prend pour point de départ une zone d'ombre pour les aficionados du roman policier de la Série Noire, ainsi que d'autres maisons d'édition. Le petit récit plein d'humour de Pouy ne doit pas occulter qu'au-delà des traductions de titres fantaisistes, on trouve des fossés entre les textes originaux et leurs traductions.
Tous Droits Réservés
Nous inaugurons ici l'un des domaines centraux et fondateurs de notre site. L'idée de travailler autour du domaine policier est née, en effet, d'une constatation, guidée elle-même par la déclaration, en 1994, lors d'une conférence donnée à la Bibliothèque Municipale d'Amiens par Didier Daenninckx - on connaît pire parrain -: "Les traductions de la Série Noire sont plus qu'hasardeuses. Marcel Duhamel, le fondateur de la collection, a traduit et fait traduire les romans américains de manière fantaisiste. Une grande partie du catalogue est à retraduire".

Cette condamnation sans appel de ce qui est devenu une partie de notre patrimoine national, la légendaire Série Noire, fait frémir. Nombre d'entre nous ont découvert le roman policier grâce à la collection de Marcel Duhamel, et les auteurs sont d'importance : Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Jim Thompson, Ed McBain, David Goodis.
La liste est longue et le prestige de ses membres donne le vertige. A l'heure où les écrivains de roman policier sont en voie d'accéder à la reconnaissance officielle, où de grands noms de l'intelligentsia avouent lire encore et avoir lu des romans policiers, dont nous venons de citer certains auteurs, aujourd'hui donc, plus de cinquante ans après la création de la Série Noire, nous ne connaîtrions de ces oeuvres que des versions infidèles ?
Il semblerait que oui.

Sans pour autant jouer les indics, Didier Daenninckx avait vu juste. Nous avons pu découvrir, au cours de travaux de recherche approuvés par l'Université, l'étendue des dégâts.
Sans jouer les puristes, voire les intégristes, le bilan est lourd: argot fortement francisé, gallicisé, langue familière américaine transformée en langage argotique français, mais aussi coupes multiples, phrases amputées d'une métaphore, descriptions raccourcies, passages explicatifs abrégés, chapitres contractés en un seul, et parfois même purement et simplement supprimés.

L'exemple de l'oeuvre de Chandler est édifiant: alors que L'Homme de La Jolla est glorifié pour son style drôle et fin, on peut découvrir qu'une faible proportion des occurrences humoristique est traduite en français. Une incompréhensible censure s'est exercée, et nous estimons à soixante pour cent la part de texte disparu. Imaginez ! Chaque fois que vous riez d'une des astucieuses métaphores avancées par Marlowe, une ou deux autres vous échappe, car elle a disparu lors de son passage de l'Atlantique ! Pour ceux, nombreux, qui estiment Chandler complexe, presque confus, sachez que les traducteurs français n'ont rien fait pour vous faciliter la tâche : des chapitres entiers ont parfois disparu. Le cas de Fais pas ta Rosière ! en est un exemple frappant. Alors qu'on s'interroge sur les raisons qui poussent Marlowe à couvrir la belle actrice de cinéma, on finit par comprendre qu'il a dû en tomber amoureux, mais sans saisir à quel moment, trop pris par l'enchaînement de l'intrigue, sans doute. Rassurez-vous, Chandler avait pensé à tout : son fatidique chapitre 13 nous montrait Marlowe, hagard, parcourir les autoroutes qui ceignent Los Angeles, sans but apparent, sans chercher à relier les fils de son enquête, pour finalement échouer dans un cinéma dans lequel - hasard ? - se jouait un film où se produisait l'actrice qu'il venait de rencontrer. La boucle était bouclée, l'amour l'avait frappé, et son comportement de la fin du roman s'en trouvait éclairé.

Qu'est-il advenu de ce chapitre ? En France, il n'existe tout simplement pas, coupé par les traducteurs, Simone Jacquemont et Jeanne-G. Marquet, probablement parce que ce passage n'apprenait rien de nouveau au lecteur sur l'avancement de l'intrigue, et ne montrait qu'un détective vieillissant en train de rouler sans but. Le cas de Dashiell Hammett est également éclairant.
Les adorateurs de celui qu'on considère, à raison, comme l'un des pères du hardboiled, soit "dur-à-cuire", ce roman noir américain qui fut largement adapté à l'écran et produisit quelques-uns des plus célèbres objets de la culture policière (chapeau, imperméable, whisky et cigarettes...), ces adorateurs donc, vénèrent en "Dash" l'auteur au style sec, dur, froid, à la grande maîtrise du dialogue mêlée d'une sobriété qui le rend presque intemporel.
Ces aficionados n'ont pas tort, et ils en ont d'autant plus de mérite que le style original de l'auteur correspond on ne peut plus à cette description, tandis que les traductions qui sont proposées par Henri Robillot, notamment, sont passablement éloignées du modèle américain.

L'argot de La Moisson rouge en est un bon exemple : avec une certaine régularité, le traducteur amplifie chaque expression familière utilisée par Hammett pour en faire une expression bien française, familière et datée. Alors que le héros rencontre le chef Noonan, ce dernier l'invite à le suivre afin de "poisser" Whisper. "Get Whisper" ne porte pas une valeur argotique aussi forte que l'expression française - un peu oubliée depuis.
L'ensemble du roman est traité de la sorte, et l'on assiste à un travail progressif, subtil à sa manière, et inexorable de métamorphose du roman de Hammett, dont l'argot est toujours employé par les Américains d'aujourd'hui, en un roman bien français, dont l'argot n'était parlé, pour paraphraser Voiture, que par la partie la plus saine de quelques quartiers de Paris, aux alentours des années quarante et cinquante.
Ajoutons que deux chapitres du roman original sont concentrés en un seul dans la traduction française, et le bilan s'avère inquiétant. Et si Hammett était plus sec, froid et sobre que nous l'avons toujours cru ?

Si la réponse s'avère déjà angoissante pour deux des plus célèbres maîtres du roman noir américain, elle ne l'est pas moins pour d'autres auteurs. Jim Thompson n'est guère mieux loti, David Goodis non plus, pas plus, loin s'en faut, que Chester Himes.
La liste est longue, aussi longue, semble-t-il que l'est celle des oeuvres publiées par la Série Noire à partir de 1945.

Quelles conclusions en tirer ? Quel jugement porter ? Doit-on chercher des coupables, renier et dénigrer les traducteurs de l'époque héroïque ? Faut-il boycotter les traductions, récemment rééditées, et en cours de réédition ?
La question est épineuse. Il ne s'agit ici ni d'accuser ni de condamner. On peut juger que les traducteurs engagés par Marcel Duhamel ont fait leur travail, mal ou de manière extrêmement infidèle, sans doute, mais ils nous ont apporté la connaissance de ces oeuvres, qui nous ont fascinées durant un demi-siècle. On ne jette pas aux oubliettes de tels pionniers.

Cependant, force nous est de constater que la frustration est à présent bien réelle. Quand Henri Robillot évoque avec humour l'état d'esprit dans lequel il fut recruté par Marcel Duhamel, le problème s'éclaire quant aux raisons de l'infidélité organisée, et presque ordonnée ou exigée, de l'ensemble des traductions. Le roman policier, ainsi que le roman noir, ont été pris, visiblement, à la légère. Marcel Duhamel, bien qu'amateur inconditionnel du polar sous toutes ses formes, ainsi que promoteur exceptionnel du genre - il encouragea nombre d'auteurs américains, dont Chester Himes, à poursuivre leur travail -, le patron lui-même de la prestigieuse Série Noire, semble avoir choisi une ligne de traduction, celle de l'adaptation du texte, non seulement au contexte français, mais aussi à sa propre vision du genre. Ainsi de l'argot devenu subitement parisien, voire parigot, ainsi de la suppression de chapitres jugés inutiles à l'intrigue, ainsi de la modification des temps verbaux, faisant passer The High Window de Chandler du passé au présent de l'indicatif dans La grande Fenêtre (traduction de Marcel Duhamel lui-même !).

Dès lors, on ne peut que nuancer l'enthousiasme d'Henri Robillot. Sans jouer les inquisiteurs, on peut cependant oser affirmer qu'en mutilant ainsi les textes qu'ils devaient traduire, les traducteurs de la Série Noire de l'Après-Guerre ont autant "fait de la littérature" que les moines qui ont amputé le Satyricon de Pétrone de plus des neuf dixièmes du texte original.
Les adaptateurs ont choisi de rapprocher le genre policier des lecteurs français, c'est un choix possible. Il s'agit, dans une forme quelque peu poussée, de la traduction "orientée vers la cible" d'Umberto Eco. Il est probable que ces traductions, fortement francisées, aient considérablement influencé les auteurs de l'après-guerre, Simonin et Le Breton en tête, et contribué ainsi à la création ou au développement de notre propre littérature policière.

Malgré, sinon la bonne foi, du moins le caractère éminemment sympathique de ces joyeux amateurs de la traduction, et tous amateurs de polars, il semble raisonnable de s'interroger sur la valeur, cinquante ans après leur publication, de ces textes.
Alors que les oeuvres de la littérature "blanche", "classique", "reconnue", voire de la "grande" littérature, bénéficient de retraductions régulières, afin d'adapter à la langue moderne, ou de corriger les erreurs du passé, et alors surtout que l'on évoque la littérature noire de manière de plus en plus respectueuse dans les milieux les plus exigeants, et qu'on se prend à rêver à l'inscription de Chandler ou Himes au programme des collèges, pourquoi se contenter de textes mutilés, ou rendus obsolètes par la part trop grande laissée à l'interprétation du traducteur ?
La question est posée. Nous espérons tous pouvoir redécouvrir ces chef-d'ouvres du polar, et comprendre enfin à quel moment Marlowe tombe amoureux de Mavis Weld.
Il serait passionnant de lire enfin les "classiques" du polar, au plus près du texte original.

Et ces fameuses traductions déjà existantes ? Doit-on les abandonner, les renier ? Pas nécessairement. De même que certaines traductions, "belles infidèles", peu fidèles ou trop complexes de Shakespeare, telles celles de François-Victor Hugo, sont encore éditées, pourquoi ne pas conserver et faire connaître, sans les condamner pour autant, ces "drôles d'infidèles" ? Elles font, après tout, partie de notre patrimoine policier. 
Raphaël VILLATTE
(19 février 2001)

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