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Hors de l'Ombre : Littérature.
The Choirboys
Ils sont jeunes ou moins jeunes, tous flics, tous en uniformes, et tous patrouillent de nuit. Et quand la pression est trop forte, tous finissent ivres morts dans MacArthur Park.
Titre : The Choirboys

Auteur : Joseph Wambaugh

Editeur : Mass Market Paperback

Sortie : 1975
Ils sont une poignée d’hommes, entre vingt-trois et cinquante-deux ans, à faire régner l’ordre dans les rues de Los Angeles. Nous sommes en 1975, et la plupart d’entre eux sont des vétérans de la guerre du Vietnam, déjà marqués malgré leur âge. Si certains sont heureux et nostalgiques des massacres, d’autres cauchemardent chaque nuit. Mais la nuit, justement, c’est leur journée de travail. Les patrouilles mènent les hommes en bleu dans tous les recoins du quartier de Wilshire, de rixes en accidents de voiture, d’agression en opérations de routine à l’endroit de vieux habitués, tous plus pittoresques les uns que les autres. Ces rudes travailleurs de la rue font leur travail avec cœur, sans croire au miracle, répétant chaque jour les mêmes gestes. Parfois, assez souvent même, ils vont à la Chorale. En fait d’art lyrique, il s’agit de fêtes improvisées dans le vaste Parc MacArthur, où les beuveries sont agrémentées de coucheries avec deux serveuses qui se sont agglomérées au groupe de policiers. Ces séances de chorale sont généralement organisées à la dernière minute, à l’issue d’une nuit de ronde trop éprouvante pour l’un d’entre eux. L’une de ces orgies bon enfant se termine pourtant par un homicide.

Malgré sa célébrité outre-Atlantique, Joseph Wambaugh n’est toujours pas traduit en français à notre connaissance. James Ellroy lui-même prétend à l’occasion ne lire que ses œuvres, mais il faut se rendre à l’évidence : le lecteur français ne peut profiter du talent de l’auteur de The Choirboys. C’est d’autant plus regrettable qu’il y aurait là possibilité de mieux comprendre d’où vient Ellroy, entre autres. Le ton général du roman annonce les histoires de policiers du Mad Dog. Personnages durs à cuire, cachant pour certains des blessures inavouables ou des frustrations étouffantes, ou se livrant à des plaisanteries de potaches, chacun ou presque devient attachant au fil des pages.

La structure du roman reprend celle de certains feuilletons, tels Urgences ou New York 911, ainsi que certains films, tel A tombeaux ouverts (Bringing out the Dead). On suit ici la routine des couples d’uniformes, leurs états d’âme ainsi que leur quotidien professionnel. Chaque paire a droit à un chapitre, et l’ensemble est organisé temporellement pour revenir quelques mois avant l’homicide du Parc MacArthur. Wambaugh, nous apprenant dès les premières pages que les séances de chorale sont de l’histoire ancienne en raison de cet homicide, réussit à donner un ton presque nostalgique aux anecdotes qu’il délivre ensuite, sans que le lecteur ne connaisse encore les protagonistes de ces anecdotes.

On constate au fil des pages que Wambaugh, qui n’a écrit que relativement peu de romans policiers, semble en avance sur son époque, au vu des œuvres qui reprennent une telle structure. De même, son style annonce les contemporains : langage parlé, orthographe phonétique, sens de la formule, on se trouve vite plongé en plein film, tant la bande-son du roman est soignée. A l’instar de son disciple, Wambaugh maîtrise tous les argots et tous les parlers : les chefs de la police s’effarouchent du vocabulaire des hommes, et les hommes volent les mots de la rue. Quant à la rue... Ecoutez parler ces prostituées, ces ivrognes, ces vétérans ou ces culs-de-jatte ! On ne peut que rappeler l’invention stylistique de Céline lui-même.

Sec, précis et pourtant déroutant sur la forme, The Choirboys peint un portrait in vivo de l’Amérique pré-post-Vietnam, pour paraphraser Eduardo Mendoza. Via les regards croisés de jeunes hommes et de vieux briscards, on assiste à la perte des dernières illusions d’une Amérique qui se déchire déjà violemment entre générations. Et c’est sans perdre d’affection pour le moindre de ses boys, ou peu s’en faut, que Wambaugh nous les fait aimer à notre tour, découvrant l’homme sous l’uniforme.

La qualité de ce roman donne d’amers regrets qu’un grand traducteur ne se soit encore emparé des mots de Wambaugh. La carrière curieuse de ce dernier (il semble s’être spécialisé, avec succès, dans la novélisation de faits divers et d’affaires célèbres) donne même un certain relief à ce roman dont les implications sont plus profondes que la trame le laisse croire, et la virulence acerbe, à l’image de l’Inspecteur Harry, plus durement critique à l’égard du pays que le thème choisi le laisserait penser. A lire en Américain, un dictionnaire à portée de main.
Stéphane RASKOWSKY
(27 janvier 2003)

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