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Relâcher la pression
La tension se fait parfois insoutenable pour le spectateur. C'est du moins ce que pensent de nombreux concepteurs de films (réalisateurs, scénaristes, mais aussi producteurs, et autres executives plus ou moins concernés par le processus de création), estimant dès lors qu'il faut laisser une pause au public, pour qu'il reprenne son souffle. C'est alors qu'intervient le tension relief.
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"Oups, on dirait que j'ai tué la confiture de fraises..." Voilà l'exclamation qui sort de la bouche du héros du film The Blob, modeste film d'épouvante (Chuck Russell, 1988) qui montrait les méfaits d'une gigantesque boule de pâte rose, qui digérait les habitants d'une petite bourgade américaine il y a peu. Le futur vainqueur du monstre venu de l'espace, et sauveur du monde par la même occasion, lançait cette mémorable oraison funèbre après avoir ouvert une porte à la volée, et frappé au hasard, croyant que son ennemi rosâtre se trouvait tapi derrière l'huis. Musique aidant, le spectateur, déjà autant éprouvé que les héros par le spectacle de dévorations et mutilations de leurs proches, se tenait prêt à bondir sur son siège. Mais cette fois, nul besoin de bondir: les seules victimes sont des pots de confiture.

Ce procédé, qui n'est guère nouveau. On pourrait voir dans la plupart des scènes de Hamlet qui voient évoluer Rosenkrantz et Guildenstern des tension reliefs, qui aident le public à supporter la violence des actes perpétrés sur scènes, ainsi que la tension engendrée par le climat morbide de la pièce. Le cinéma en use (et en abuse, diront certains), et notamment le cinéma américain. S'il n'est pas le seul à l'employer, du moins fut-il l'un des premiers et l'emploie-t-il fréquemment.
Afin de ne pas nous perdre dans les différentes distinctions faites entre les films, nous regrouperons les films dans cet article sur le seul critère de leur emploi du tension relief, et non sur celui de leur thématique.

La tension du public est généralement créée par ce que l'on appelle communément le suspense. Cet élément regroupe un ensemble d'effets de style, pouvant mettre à contribution plusieurs procédés techniques: La narration (imminence de la révélation du nom d'un coupable, découverte latente d'un cadavre), l'image (Découverte d'un objet caché, mise à nu d'éléments jusqu'ici demeurés hors-champ), le son (bruits ou silence), et la musique (emploi de sons graves et de notes tenues, pianissimo, avant une explosions d'aigus fortissimi, par exemple). La liste est loin d'être exhaustive. Des genres ont fait leur fortune de la répétition de ces passages, tel le slasher [littéralement "trancheur", en référence à la fréquence des meurtres à l'arme blanche de films tels que : Halloween (John Carpenter, 1979), Scream (Wes Craven, 1996), Vendredi 13 (Sean S.Cunningham, 1980)] Alfred Hithcock l'a également employé, en collaboration avec ses techniciens et avec son compositeur fétiche, Bernard Herrmann. La séquence d'investigation à l'intérieur de la maison des Bates (Psycho, 1960) en donne un exemple marquant, ainsi, bien sûr que la séquence de la douche.

Si ces derniers exemples illustrent bien ce que l'on entend par suspense, ils ne permettent absolument pas de comprendre le mécanisme du tension relief, le "maître du suspense" ayant omis d'en placer à la suite de ces séquences. Le tension relief agit en opposition, en antidote presque, au suspense. C'est la raison pour laquelle l'humour est généralement employé à ce dessein, d'où l'exemple dit "de la confiture de fraises", évoqué supra.

Distinguons plusieurs degrés dans l'art du tension relief.
Plusieurs critères peuvent être déterminés ou supposés dans ce but : la plupart d'entre eux ont trait à la visée du film dans son ensemble. En effet, la tension présente dans un film n'est pas la même selon les "ambitions" de ce film. La tension présente dans un Scream ne sert pas les mêmes objectifs que ceux de Funny Games (Michael Hanneke, 1997). On peut donc considérer qu'entrent en ligne de compte le projet du film (divertissement, didactique, pamphlet, provocation...), le ton choisit (sombre, léger, choquant...), ainsi, bien sûr, encore que la notion soit à employer avec nuances, le genre du film (fantastique, policier...). Les deux premières familles de critères sont fonction directe du but que l'auteur du film s'est fixé quant à la perception que le public aura de son film. La dernière est fonction de la perception que le public se fait a priori d'un film en relation avec le genre auquel est supposé appartenir le film.

Dans les deux premiers cas, le but et le ton choisis par l'auteur occasionneront différents types de tension relief. Nous avons vu qu'Hithcock ne relâchait guère la pression sur le public de Psycho, et que l'auteur de The Blob, en revanche, voulait lui laisser le temps de respirer à l'aide d'une fine plaisanterie, qui permettait par ailleurs au public de juger du calme du héros, voire de prendre exemple sur lui. Les intermédiaires sont nombreux, et l'on peut signaler quelques topoï (lieux communs) du tension relief. Le chat, par exemple, a une fâcheuse tendance à se manifester par un bruit quelconque lors de l'exploration d'un lieu obscur par le héros, mettant les nerfs de ce dernier à rude épreuve - ainsi que ceux du spectateur. Le miaulement ou la fuite du félin soulage un court instant le héros et le public, avant une découverte moins rassurante le plus souvent. La découverte de son propre reflet dans un miroir ou une vitre est également l'occasion d'un beau sursaut pour un personnage et ceux qui suivent ses exploits. Le cadre de cette découverte est souvent celui d'une fouille: le personnage ne connaît pas la pièce qu'il examine, découvre son reflet avant le miroir qui l'encadre. Signalons une scène de Scream qui tourne ce topos en dérision avec brio, mais en produisant l'effet de sursaut à merveille, et par deux fois (séquence où le proviseur du lycée de Woodsboro joue avec le masque d'un garnement, seul dans son bureau). Le public du film connaît deux ou trois pics de tension suivis de deux moments de soulagement facilités par la drôlerie de l'interprétation d'Henry Winkler, proviseur constatant plusieurs fois qu'il s'effraie lui-même.

Le dernier ensemble de critères permettant de graduer les différents tension relief ont trait au genre. Dans ce cas, le film n'est pas seul à créer le suspense dans l'esprit du spectateur. En effet, le spectateur, théoriquement, ne peut connaître le genre auquel se rattache le film qu'il s'apprête à voir avant de l'avoir vu. Pourtant, il est assez rare, pour le spectateur moyen, c'est à dire modérément informé de la sortie des films, d'aller au cinéma sans rien savoir du film qu'il va visionner. L'ensemble de la machine publicitaire (traditionnelle ou non: le succès du Projet Blair Witch s'est fait essentiellement par un bouche-à-oreille soigneusement orchestré) joue ici un rôle crucial: le public qui se rend à la projection d'un film de Wes Craven s'attend à voir un film fantastique (surtout si ce film s'appelle Scream, qu'un numéro lui soit ajouté ou non.). Il est d'ailleurs à signaler que Wes Craven, sortant il y a peu un film totalement exempt d'élément surnaturel (La Musique de mon coeur, 1998), bénéficia d'une promotion différente que pour le reste de son oeuvre, afin d'éviter que le public ne se trompe et ne soi surpris, voire déçu.

Le spectateur est donc placé en situation d'attente avant même d'entrer dans la salle. Le générique peut commencer, la surprise ne sera de toutes façons que relative, car soigneusement encadrée par la publicité faite autour du film. Les annonces telles que "Le film le plus terrifiant de tous les temps" contribuent à cette terreur. Bien entendu, le public peut se faire moins réceptif au suspense du film précisément parce qu'il a été "prévenu" du genre du film. Le public de ce type de film attendant un certain nombre d'éléments plus ou moins variables de ce film, les auteurs ont tendance à s'efforcer de remplir une sorte de cahier des charges, comportant un certain nombre de morts, de moments d'angoisse et donc de tension reliefs correspondant, ainsi qu'un certain nombre d'effets stylistiques (présentation du héros ou de l'héroïne, apparition de l'élément surnaturel, péripéties et dénouement après découverte du talon d'Achille de l'ennemi).

Bien que les données économiques soient importantes dans la création de ce que l'on peut appeler un cinéma industriel, il ne faut guère négliger que ces oeuvres de série répètent les effets d'oeuvres qu'elles prennent pour modèle (L'exemple des suites ou dérivés de Scream, Souviens-toi l'Eté dernier et autres Légendes Urbaines paraît assez probant).
On ne peut donc affirmer qu'il existe des tension relief commerciaux ou non a priori. Comme l'ont montré les formalistes russes (Tomachevsky, notamment), les procédés vieillissent et se périment, avant de disparaître et d'être remplacés par d'autres.

Notre tour d'horizon n'est sans doute pas complet, et notre définition peut certainement évoluer. Il est difficile de porter un jugement qualitatif sur le procédé du tension relief. On peut avancer qu'il n'est valable que lorsqu'il est efficace, donc qu'il fait effectivement retomber la pression. D'autres le préféreront discret, à l'image du chat qui s'enfuit lorsque le héros le découvre. On peut seulement dire de manière quasi-certaine que l'impact d'un film dépend surtout de la présence ou non de ces tension reliefs. Parmi les films les plus terrifiants de tous les temps, pour reprendre une formule publicitaire, on remarquera que sont présents d'office ceux qui ne comportent aucun moment de répit pour le spectateur. Ni L'Exorciste (William Friedkin, 1973) ni Le Locataire (Roman Polanski, 1974) n'ont vu sortir de leurs salles des spectateurs souriants et détendus, soulagés par l'avalanche de sensations qu'ils ont éprouvés durant la projection.
Raphaël VILLATTE
(21 mai 2001)

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