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Enquêtes : Etudes
Pitié pour les tâcherons
Ils se nomment Lee Tamahori, Frank Cappello, ou même Joel Schumacher, et ils sont accusés du pire crime cinématographique : être des tâcherons. Ne vaut-il pas mieux le chef-d'oeuvre d'un tâcheron que le navet d'un génie ?
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Généralement, après un bref résumé de l'intrigue d'un de leurs films, on trouve des mentions telles que "un film sans grande ambition, à l'image de X, tâcheron du cinéma Hollywoodien". Tâcheron. Le mot qui fait tache. Selon le dictionnaire, il s'agit d'une "personne qui exécute sur commande des tâches ingrates, sans intérêt ; personne qui travaille beaucoup mais sans faire montre d'initiative". Bigre.

Nous sommes donc en présence d'ouvriers spécialisés de la réalisation de films, voire de machine-outils qui produisent aveuglément. Sans doute y a-t-il une part de vrai dans cette affirmation. On sait que la notion d'"industrie du cinéma" n'est certes pas un vain mot, tant aux USA qu'en France (cf. les productions Besson, type Yamakasi). Le cinéma doit produire, et on ne cherche pas toujours à faire du Murnau ou du Eisenstein. Les produits manufacturés ainsi obtenus sont, par conséquent, sans imagination, et même sans intérêt. Reconnaissons que le cahier des charges peut largement contribuer à tuer l'intérêt d'un film, même s'il n'est pas réalisé par un tâcheron (cf. Mathieu Kassovitz et ses Rivières Pourpres, ou Ridley Scott et son Hannibal). Il faut cependant se garder de juger et de condamner trop rapidement un film en fonction de ses conditions de production. Soyons l'avocat du Diable, l'espace de quelques lignes. Prenons trois ou quatre exemples, signés de réalisateurs désormais habitués à leur étiquette de tâcheron (aux Etats-Unis, on les appelle des "Yes-Men", parce qu'ils n'ont que çà à dire à leur patron de producteur). Prenons Joel Schumacher, cinéaste honni par la quasi-totalité des médias pour cause de Batman ratés. Prenons Lee Tamahori, cinéaste néo-zélandais, auteur dans son pays du fulgurant L'Ame des Guerriers, avant un transfert dans l'équipe d'Hollywood qui ne lui est toujours pas pardonné. Prenons enfin Frank Cappello, ce brave type dont on ne sait rien, sinon qu'il a réalisé le légendaire American Yakuza, bien connu des rayonnages de votre vidéoclub.

Ces trois-là portent le grade de tâcherons comme d'autres portent la rosette. S'ils sortent un film, on entend déjà les dents grincer, les poumons se vider en de longs et vigoureux soupirs. Car s'ils se mêlent de la réalisation d'un film, le film ne pourra qu'être raté. On ne prête qu'aux riches: le cas Schumacher est lourd. Des Batman désastreux, des films à la morale parfois lourde et/ou ambiguë (bien que ce dernier point ne soit pas nécessairement mauvais signe, cf. l'éternel procès intenté à L'Inspecteur Harry). C'est vrai, lorsque l'ami Joel sort un film, on ne s'attend pas à Alexandre Nevski, ne serait-ce qu'à cause de son curriculum vitae. Du coup, on ne va pas voir ses nouveaux films. C'est qu'il a perdu notre confiance, Joel. On ne peut plus se permettre de croire en lui, alors on attendra que çà passe. A la télé.

Et pourtant, Joel Schumacher s'est remis en question. Lui qui ne jurait que par les grosses machines qui tirent dans tous les coins, qui s'était fait une spécialité du cahier des charges, et qui produisait des Batman tolérables jusqu'au dernier (de l'avis de certains batmaniaques), le voilà qui change de registre. Ce fut d'abord une comédie bien castée sur un sujet délicat (Personne n'est parfait(e), avec Robert De Niro et Philip Seymour Hoffman). Pas de chance, le grand Robert est, paraît-il, en plein déclin, et les fans n'appréciaient guère les singeries de l'ex-Travis Bickle. On peut le comprendre, mais le film valait mieux que son destin : avec deux acteurs aussi remarquables, il ne pouvait pas être complètement mauvais. La subtilité n'était peut-être pas au rendez-vous, mais alors il faut reconnaître qu'elle avait posé le même lapin à deux films cultes concernant l'homosexualité et les travestis: Priscilla, Folle du désert, et La Cage aux Folles, films couverts de gloire et de succès populaire. Oui mais voilà, Schumacher est un type pas fin, vous comprenez, alors son film non plus.

Et puis, plus récemment, Tigerland. Là, il faut crier à l'injustice. L'ancien dresseur de chauve-souris fait un film Dogme ! Rires absolument pas retenus. On y croyait d'ailleurs pas. L'un des plus solides piliers du cinéma commercial, de l'industrie d'Hollywood... Un film Dogme. Bien sûr, Lars Von Schumacher n'allait pas émigrer au Danemark et filmer en DV, tout seul, des histoires sombres ou drôles, et les présenter à Cannes. Seulement, malgré les quolibets, le tâcheron a pris sa 16 mm tout seul, comme un grand, et il s'en est allé dans les marais pour filmer des jeunes gars qui vont partir à l'abattoir. Et comme il voyageait léger, il n'avait même pas emporté de star dans ses bagages, au cas où. Le résultat n'est peut-être pas parfait, mais on ne réalise pas La Ligne Rouge à tous les coups. Tigerland sort donc discrètement, beaucoup plus discrètement qu'un Batman, et, ironie du sort, presque en même temps qu'un film qu'il aurait pu réaliser quelques années auparavant, Pearl Harbor. Promotion misérable, en comparaison de ce dernier, peu d'interviews, on ne sait pas trop ce qu'il en dit, de son Tigerland. Tout ce que l'on peut entendre, ce sont les rires moqueurs, les petits pouffements de rire méprisant de ceux qui savent bien que Schumacher, c'est un type pas fin, vous comprenez, alors son film non plus. On se moque, on se moque, mais le public va quand même y jeter un coup d'oeil, parce qu'on ne sait jamais, et que cette histoire de camp d'entraînement a l'air moins téléphonée que l'attaque d'un petit port sur la côte Ouest. Pas précisément un film de l'été, ce Tigerland, et servi par un acteur remarquable, qui va faire son chemin, du moins on lui souhaite (Colin Farrell). Et tant pis pour ceux qui n'y croient pas. Un tâcheron, c'est un homme qui travaille beaucoup. Il y gagne ici une belle efficacité, et son film est réussi, qu'on se le dise.

Pour ce qui est de Lee Tamahori, c'est une autre affaire. Le néo-zélandais a débarqué après un coup d'éclat dont l'onde de choc ne s'est toujours pas atténuée. L'Ame des Guerriers, un film parfait pour sortir de l'ombre. Une triste histoire de misère, d'alcoolisme, d'inceste et de perte des racines dans la communauté maori. Des acteurs remarquables (dont l'un d'entre eux, Temuera Morrison, a réussi à percer à Hollywood dans la grande famille des seconds couteaux). Et surtout, il y avait la réalisation de Tamahori. Puisqu'il s'agissait de violence sous toutes les formes qu'elle pouvait prendre dans cette communauté, Tamahori nous la faisait ressentir jusque dans nos tripes. Le point culminant était la terrifiante scène de passage à tabac conjugal où Jake le Musclé cognait sa femme au cours d'un coup de folie totalement imprévisible. La caméra, il savait où la placer pour qu'on se tasse dans son fauteuil en crispant les doigts sur les accoudoirs, Lee Tamahori. Puis ce fut l'arrivée aux Etats-Unis. Et il devint un tâcheron, du moins selon les critères en vigueur. Les Hommes de l'Ombre rassemblèrent un casting impressionnant (Nick Nolte, Chazz Palminteri, Chris Penn, Michael Madsen, Daniel Baldwin, Melanie Griffith et Jennifer Connelly). Un thriller dur et rapide, dans la Californie des années 50. L'histoire tenait debout, l'interprétation ne risquait pas de faiblir, et les acteurs jouaient vraiment ensemble, ce qui ne gâchait rien. La photo était très belle, et surtout, Lee savait encore nous faire grimper aux rideaux lors de scènes d'une violence gênante. Chazz Palminteri campait le personnage d'un flic qui cherchait à lutter contre ses tendances à la violence, et lorsqu'il explosait, on comprenait pourquoi. Nick Nolte passait Daniel Baldwin à tabac, et on avait mal pour lui. Bref, rien à redire. Sauf pour l'essentiel de la critique, qui jugea le film épais, lourd et caricatural. Les acteurs pas convaincus ni convainquants (!). La réalisation médiocre, peu en phase avec le sujet. L'époque mal rendue. Ah, bien sûr, l'arrivée, quelques temps après, de L.A. Confidential, a presque interdit de s'approcher des années 50. Et pourtant, si vous voulez passer une bonne soirée, allez donc louer Les Hommes de l'Ombre, je ne crois pas que vous serez déçus.

A Couteaux tirés, dans lequel s'affrontaient en pleine nature Anthony Hopkins et un autre Baldwin, Alec, reçut à peu près le même sort, en pire. Les deux acteurs, pourtant pas des habitués des films de Max Pecas, étaient devenus mauvais. Le scénario était sans intérêt, apparemment: un mari et l'amant de sa femme sont dans un avion. L'avion se crashe en pleine forêt de type canadienne, et ils savent très bien ce qu'ils sont l'un pour l'autre. Devinez comment sera l'ambiance ?
Et bien non, on ne voulait pas en entendre parler, et A Couteaux tirés est passé à la trappe des vidéoclubs.

Enfin, récemment, Le Masque de l'Araignée se montre sur les écrans. En France, les suites, on n'aime pas. Les suites, c'est pas bien. Les suites, c'est sale, c'est un truc pour faire de l'argent, et en France, on ne fait pas de cinéma pour l'argent. Les premières aventures du psychiatre Alex Cross (Morgan Freeman, encore un acteur de seconde zone) étaient mauvaises, alors la suite, vous pensez... Eh bien on s'est trompé, encore une fois. Enfin pas tout le monde. Pendant que, tout comme pour Tigerland, les critiques étaient tranquillement installés à la télé pour glousser en toute liberté, le public, lui, s'était mis au boulot, et était parti témoigner un peu d'amitié à ce bon vieux Morgan, qui ne déçoit jamais dans ses prestations, et qui peut vous sauver un film de la nullité, si çà se trouve. Résultat: promis à la Berezina des entrées, le soi-disant navet a vaillament tenu. Et pourquoi ? Parce que les foules étaient éblouies par la prestigieuse réputation de tâcheron de Tamahori ? Parce que Freeman est le nouveau James Dean ? Parce que Le Collectionneur avait battu les entrées de Titanic ? Non, vous n'y êtes pas: parce que le film était loin, très loin d'être mauvais. D'accord, ce n'était pas Seven, mais on y passait un bon moment, on était toujours surpris par le scénario, le personnage de Cross était crédible, attachant du moins, et que les scènes d'action vous remuaient sérieusement (notamment la scène d'ouverture). Tiens, tiens... On finissait même par se demander pourquoi on s'était acharné sur ce film. Après tout, il y avait bien pire à l'affiche en même temps, et même, horreur ! Des films français qui semblaient réalisés par des tâcherons ! Pour faire de l'argent, si çà se trouve...

Enfin, un petit détour chez Frank Cappello. En 1996, il avait tout du tâcheron. A l'heure où j'écris ces lignes, rien n'indique que les choses aient changé pour le brave homme. Oui, mais dans l'intervalle, l'acteur principal du film qu'il réalisa à l'époque est devenu célèbre en allant se colleter avec des types en tunique, des tigres, des Germains, et en faisant des visites touristiques des arènes célèbres à ne pas manquer. Mais non, vous ne rêvez pas, le Gladiator Russell Crowe a bien vécu quelque chose avant L.A. Confidential. Juste après Mort ou Vif, (réalisé par Sam Raimi, qu'on affublerait presque du sobriquet de tâcheron, mais on se retient la plupart du temps, parce qu'il peut faire des choses originales, d'Evil Dead à Un Plan Simple ou encore Intuitions), le Néo-zélando-australien traînait dans les rues d'Hollywood, quand il vendit son âme à un tâcheron qui le guettait au coin d'une ruelle sombre. Pour le meilleur ou pour le pire, il interpréta le rôle de Zack Grant, un fédéral un peu limite dans un polar tout ce qu'il y a de sec et rapide, No Way Back. Inutile de chercher, vous ne trouverez probablement pas. Pas dans vos souvenirs, en tous cas. Récemment sorti en DVD et VHS pour profiter du succès de l'homme qui parlait à l'oreille des gladiateurs, le film a connu une carrière des plus discrètes dans les bacs des vidéoclubs. C'est peut-être ce qui le sauva des foudres de la critique, qui auraient sans doute trouvé tout cela téléphoné, caricatural et peu crédible. Voire mal interprété... Eh bien, la critique se serait trompé. Enfin, pas totalement, et on lui fait confiance pour faire preuve d'une bonne foi exemplaire. Car il faut le reconnaître, une fois encore, ce n'est pas le chef-d'oeuvre du siècle. Ni de la décennie, ni même de l'année. Truffé de petites lourdeurs (Russell a un petit garçon et des problèmes à vivre avec la mort, en couches, de sa femme, le maffieux de service a une tête de maffieux de service...), le film n'en est pas moins efficace, comme on dit. De l'action, vous en trouverez tout votre soûl: des fusillades, des bagarres, des poursuites, un get-apens et même un atterrissage de 747 en rase campagne ! Avec en prime de l'humour jamais lourdaud, une bonne gestion du personnage obligé de type "side-kick", soit le rigolo qui fait équipe avec le héros dur-à-cuire. Russell Crowe y est très bon, mais avouons que jusqu'ici, on ne l'a pas encore vu mauvais. La musique est étonnamment bonne, on croirait même que Jerry Goldsmith travaille pour les tâcherons (et çà n'arrive jamais, bien sûr...), la photo plutôt soignée et le montage bien fait, compte tenu du budget, qui ne devait pas égaler celui de Waterworld. Je le répète, si vous voulez passer une bonne soirée...

Les tâcherons seraient-ils des types malchanceux, victimes d'une gigantesque cabale internationale de la critique qui leur garderai la tête sous l'eau ? Faut-il aller s'extasier devant toutes les séries B ? Certes non. Le monde n'a pas changé, et Michael Bay fait toujours, de son propre aveu, du cinéma commercial. La plupart de ces films sont avant tout ce que l'on appelait encore, il y a peu, des séries B. De ces films sympathiques, distrayants, parfois cultes, qu'on découvrait avec trente ans de retard dans la Dernière Séance. Le concept s'est un peu effacé au profit d'une distinction plus impitoyable. De nos jours, il y a le grand film, le bon film, et le reste, qu'on qualifiera plus ou moins gentiment selon la revue qui vous emploie ou selon votre sensibilité. L'indulgence qui accompagnait presque systématiquement la série B, qui définissait presque un genre à part entière, a disparu. L'industrie, elle, n'a pas fondamentalement changé. Elle continue de produire de tout, du chef-d'oeuvre, quand elle est en forme, du film de série, quand elle veut faire du chiffre. Généralement, on sait quand on se trouve dans ce dernier cas. La promotion est faite à l'avenant. On le sait, on le sent presque. Le problème est que certaines de ces nouvelles séries B sont parfois réussies. Efficaces. Qu'elles remplissent leur mission, qui est de trouver son public et de le satisfaire. Sans prétention, Lee Tamahori et Frank Cappello tiennent leur pari. Joel Schumacher a d'autres ambitions, mais son passé de tâcheron lui colle à la peau. Il est condamné là même où de grands noms bénéficient d'une grande mansuétude: Francis Ford Coppola (L'Idéaliste), Mathieu Kassovitz (Assassin(s), Les Rivières Pourpres), ou d'autres grands du passé, tels qu'Orson Welles (Le Criminel) ou Alfred Hitchcock (L'Inconnu du Nord Express), prennent parfois le pain de la bouche des tâcherons, et on ne leur en veut pas toujours pour autant. Les tâcherons, on l'a vu, quand ils réussissent, produisent un film "efficace". Les génies, quand ils échouent, produisent un film "mou, lourd, pataud, raté, lent, bancal...". Les adjectifs ne manquent pas. Il ne s'agit pas de placer sur le même plan Frank Cappello et Martin Scorsese. Tout au plus de rappeler que les intentions étant différentes, on ne pouvait se placer dans la même attente vis-à-vis du film, ni le juger à égalité. On ne peut comparer les fast-food aux frères Troisgros. Pourtant, on peut passer un bon moment, si on a très faim, dans un fast-food.

Le bon critique gastronomique repère du premier coup d'oeil la différence entre des écrevisses à la nage et un hamburger. Il ne les mange pas de la même façon. Les tâcherons sont généralement conscients de travailler dans le fast-cinéma. Ils en vivent, et il faut bien vivre. Si le hamburger est bien fait, il reste un bon hamburger. On peut bouder son plaisir, mais les papilles sont neutres, et presque objectives. Il est grand temps de réhabiliter la Série B, et ses grands noms contemporains, ne serait-ce que pour pouvoir à nouveau aller voir ces films sans honte.
Il ne faut jamais oublier que de très grands noms se sont prêtés à de petits films, et les ont parfois sauvés : Jouvet, Raimu, Fernandel, Eastwood, Wayne, Cooper, Clooney...
Les films de tâcherons sont un peu comme les huîtres : parfois, on trouve une perle à l'intérieur. 
Raphaël VILLATTE
(09 juillet 2001)

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