Le site des Univers Obscurs_

 
ARTICLES_
 
 
ARCANES_
 
RECHERCHE_

Mot exact résultats
par page
 
NEWSLETTER_

Prénom
Email
Comment avez-vous connu Arts Sombres ?


 

amateur(s) d'Arts Sombres
actuellement en ligne

Derrière Les Barreaux : Cinéma
State of Grace
Avec une affiche aussi alléchante – Sean Penn, Ed Harris en guise de chefs de file et John Turturro, Gary Oldman et John C. Reilly pour honorables seconds – que son thème est original – regard de l'intérieur sur une communauté en déliquescence, à savoir la mafia irlandaise de Hell's Kitchen -, State of Grace possédait à première vue des atouts de taille. Le candidat pressenti à l'insigne honneur de bijou maudit. Si la déconvenue s'avère d'autant plus rude que le propos est riche de bonnes intentions, elle ne saurait néanmoins nous priver d'un coup de projecteur sur l'objet du délit.
Titre : State Of Grace
(Les Anges de la Nuit)

Scénario : Dennis McIntyre

Réalisation : Phil Joanou

Sortie : 1990
 
Un thème pas si commun. Terry Noonan (Sean Penn) retourne parmi les siens, après une absence d'une décennie pour des raisons assez obscures. Pas assez longtemps, cependant, pour que son meilleur ami et truand notoire, Jack Flannery (Gary Oldman), psychopathe violent et fidèle en amitié, ne le reconnaisse et accepte illico de lui faire rencontrer le parrain local, alias son frère Franck Flannery (Ed Harris). Faut dire que le Terry n'a pas manqué son retour au pays : il a descendu deux types la veille (dont John Turturro) pour une histoire de came qui tourne à l'arnaque. L'ambiance - Bar Guiness, amitiés viriles et gueules de bois -, les noms de famille, le quartier – Hell's Kitchen, New York : tout indique clairement que c'est avec les Irlandais que nous allons traiter. Mafia ou pas, abandonnez vos idées préconçues à base de costars italiens ou de salles de mah-jong enfumées, et bienvenue parmi les rustres de la pègre, les mal dégrossis de la gâchette, aux liens solides comme une biture au whiskey.

Bien sûr, sont rapidement évoqués les traditionnels potes de quartier (John C. Reilly, sans moustache et tout jeunot !), les embrouilles liées à l'impulsivité "légendaire" des Irlandais (et si Oldman tient le haut du pavé sur ce plan, Sean Penn n'est pas en reste) ainsi que la petite fiancée devenue femme à présent, abandonnée derrière soi il y tellement longtemps… Et qui n'a rien oublié, bien qu'ayant changé de vie et de quartier depuis. Car le triumvirat du film – Penn/Oldman/Harris - gravite autour de Robin (alors encore seulement) Wright, ex- du premier et sœur des deux autres. Amour moribond pour le premier, tendresse pour le second et mépris pour le troisième, aussi. Ambiance.

Ce charmant tableau comprend également dans le paysage, éléments d'arrière-plan mais sels essentiels, pêle-mêle : un nervi sans états d'âmes, un parrain plus très côté, sa négociation (soumission librement consentie, pourrait-on écrire…) avec la très puissante et voisine mafia italienne, un mort-vivant et un flic. Bah oui. Parce que Turturro n'est pas vraiment mort – logique, avec des balles à blanc – et Penn n'est pas vraiment truand, si vous me suivez bien… Mélangez tout ça, saupoudrez d'une bande-son annoncée d'Ennio Morricone et vous obtenez State of Grace (dont la logique du titre se révèlera en son heure). Qu'est-ce qui cloche, dès lors ?

Etat des lieux sommaire. La première explication qui vienne à l'esprit est celle d'un scénario bancal. Mais à la réflexion, au vu de l'évolution des personnages, ce serait avoir la dent dure que de refuser à ce film ce que l'on tolère chez d'autres (L'Enjeu, Summer of Sam, Trixie…) : une légèreté parfois manifeste dans la gestion de l'intrigue ou les actes des personnages. Le fait de prédire à coup sûr le déroulement des 5 prochaines minutes n'empêche pas toujours de se délecter de l'interprétation qui en faite. Et quelques surprises assez sympathiques jalonnent l'histoire.

Quelques longueurs, un format mal assumé ? La frontière symbolique des 120 minutes est allègrement franchie et l'on peut effectivement, quitte à jouer les fines-gueules, regretter quelques ellipses qui eussent été de bon aloi, voire l'enchaînement de plans sans réelle utilité narrative. Halte-là, toutefois : nous pénétrons la chasse-gardée du réalisateur et celui-ci (Phil Joanou) s'en tire honorablement, sans oscar peut-être mais sans honte non plus. La séquence finale, convenue, comporte pourtant une trouvaille qui la rachète amplement. Donc, à moins de s'improviser réalisateur soi-même et tancer vertement celui du film, difficile de considérer la réa comme entièrement fautive.

Casting, quand tu nous tiens… Les deux points précédents amènent à se poser la question que toutes les lèvres murmurent : "Et les acteurs, alors ? Pas des novices, tout de même !" Mais si, justement. Sean Penn est visiblement très jeune, il est à des années de son personnage de Mystic River, bien qu'il dégage par moments les prémices de la prestance que sa carrière ultérieure fera s'épanouir. Juste qu'il n'est pas encore assez convaincant dans le registre du doute, pêché véniel au regard de la suite.

Question jeunesse, John C. Reilly se pose également là : touchant d'innocence avec sa tignasse bouclée et son allure de bon pote un peu naïf, il semble encore chercher le charisme qu'il acquiert avec Magnolia ou Boogie Nights. La faute à l'écriture de son personnage ? Sans doute en partie (voir plus haut), mais il se montre plus efficace, dans la simplicité, lorsqu'il interprète le pêcheur revêche d'En pleine tempête. Vivement la suite, donc.

Gary Oldman s'est souvent imposé comme le "cinglé de service" au gré des castings (cf. Le 5ème Elément, Léon, True Romance) mais s'il excelle dans ce registre nous le savons capable d'une finesse peu commune (Dracula) et d'une rare profondeur (Hannibal). Son rôle dans State of Grace le cantonne à jouer un énième type fêlé, sensible et incontrôlable, ici guère adapté en somme à une mafia qui évolue plutôt vers l'ordre et l'hypocrisie. Or, il pourrait faire preuve de plus de nuance et l'on ne peut éviter de noter la grandiloquence "forcenée" du bonhomme… Il s'en tire bien, mais pas forcément volontairement.

Les cas de Ed Harris, John Turturro et Robin Wright diffèrent. Harris est, comme à son habitude, magistral de détachement et de réalisme critique : un parrain en perdition, contraint de se plier à des règles qu'il n'énonce plus que partiellement, mais qui entend bien, envers et contre tous, jouer le jeu jusqu'au bout. Dusse-t-il sacrifier les autres en chemin. De plain-pied dans un certain libéralisme, à sa façon. Harris ne peut néanmoins offrir plus qu'on ne lui permet et sa performance, impeccable (il a quelque chose de Newman ce type, non ?), suit pas à pas la définition de son rôle. Chapeau tout de même pour la finesse du jeu. Turturro ne dépare pas, mais c'est plutôt sa place secondaire qui le dessert : il assure les séquences et s'efface le reste du temps. Robin Wright, enfin, incarne fort convenablement cette Kate qui, seule, opère l'ablation nécessaire à la survie. Ce qui laisse à penser qu'un peu plus d'ampleur scénaristique lui aurait permis de manifester un potentiel bien réel. Et pleinement assumé dans She's so Lovely.

Bilan ? C'est donc un peu de chacun des épices évoqués qui participe à cet impression diffuse de "pas tout à fait ça", cette sensation de rester sur sa faim sans pour autant pouvoir dénoncer une cuisine infâme. La direction des acteurs a-t-elle par trop fait défaut ? Le scénario n'emballait-il personne plus que de raison ? Les bonnes idées auraient-elles profité d'une maturation supplémentaire ? Morricone non plus ne semble pas transcendé par le projet, livrant une bande-son syndicale - connaissant le talent du monsieur. Réécrire une œuvre en quelques lignes est un peu facile et sans gloire, ce n'était pas notre propos encore une fois. State of Grace vaut réellement le coup d'œil : voyez-le avec une sympathie vraie pour le film, confiance dans les acteurs et curiosité de cinéphile. Vous serez alors comblés, à la hauteur de la démarche.

Uncle Chop
(16 mai 2004)

Voir ses articles

Vos commentaires sur cet article

 

 

 

© 2003-2005 Arts Sombres | amateurs d'Arts Sombres depuis octobre 2003