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Hors de l'Ombre : Cinéma
Southern Comfort
Le bayou de Louisiane, c’est grand et spongieux. On peut s’y perdre, même quand on est un réserviste de la Garde Nationale. Surtout quand on a des compagnons pas très malins.
Titre : Southern Comfort (1981)

Scénario : M. Kane, W. Hill & D. Giler

Réalisation : Walter Hill

Hardin, récemment transféré de la Garde d’El Paso ; Spencer, beau garçon et petit malin ; Poole, sergent qui y croit dur comme fer et vétéran ; Bowden, colosse émotionnellement instable ; Reece, redneck violent. Tous se retrouvent en grand uniforme et l’arme à blanc à la main pour passer un week-end d’entraînement dans le bayou. Il ne fait pas beau, ni dans le ciel ni dans la boue. Les hommes se jaugent et se testent constamment, l’uniforme peine à gommer les différences et les classes sociales. Entre ceux qui se rêvent soldats, voire mercenaires, et ceux qui viennent avec l’air de ne pas y toucher, l’électricité promet de créer une franche ambiance de camaraderie. Mal guidés par leur sergent, les gaillards sauront se mettre d’accord pour voler quelques canoës. Ce sera le début des ennuis avec les locaux.

On l’a dit et répété, Southern Comfort est une quasi décalcomanie de Delivrance, son aîné de presque dix ans. On y retrouve des velléitaires et des rêveurs confrontés à une nature sauvage et à des sauvages, et la chute laissera les city boys survivants traumatisés. Le génie du scénario tient à la radicalisation du propos. Delivrance, vers la fin du Vietnam, prenait pour décor idéologique les tentations du retour à la nature et à ses vraies valeurs pour mieux prouver ses illusions, le fossé creusé entre l’homme moderne et ses origines, et ratatiner de façon quasi darwinienne le mythe rousseauiste du bon sauvage, qui jouait pourtant admirablement du banjo.

Walter Hill et ses camarades transposent l’intrigue bien après la guerre précitée, dans l’univers déjà vicié et désabusé du début de l’ère Reagan. On s’ennuie, on a loupé la guerre à pas grand-chose, et comme on aime les vraies valeurs, on irait bien se promener sur la ligne de front, histoire de se faire quelques cicatrices. Ce traitement de la génération qui suit à peine la guerre est relativement original. Stendhal le dépeignait magnifiquement via ses Fabrice Del Dongo et autre Julien Sorel, pauvres types nés trop tard dans des époques indignes d’eux. Ici, c’en est la version rustique et fruste. Les réservistes sont là par devoir et/ou par goût des armes, des vertus guerrières, de la virilité…

Condamnation de l’armée ? Pas vraiment. Malgré une dernière image des plus ironiques (un ralenti se gelant sur l’étoile ornant une jeep), le film passe plutôt au fil du scalpel les motivations et les comportements de ces hommes qui s’ennuient. Vingt ans plus tard, les files d’engagés post-onze-septembre mériteraient peut-être un nouveau regard. On peut même imaginer une transposition de l’intrigue dans le milieux du sport extrême, voire une certaine parenté avec Fight Club, car le nœud de l’intrigue, c’est précisément le je-m’en-foutisme qui finit par voisiner avec le sérieux des questions posées. L’héroïsme oui, mais tout de suite, pas au cas où.

D’où la transgression. Violant une première fois leur règlement, les soldats de plombs vont commencer à pratiquer des exactions qui leur feront perdre toute légitimité. Un véritable incident du Golfe du Tonkin, avec tirs fictifs pris pour des vrais, qui déclenchent une riposte sanglante mais compréhensible, avant une escalade dans l’horreur, la torture et les atrocités.

Spencer et Hardin, faisant le compte des événements, aboutissent d’eux-mêmes à cette conclusion et choisissent la fuite pour la survie. La sortie négociée et la défaite sanglante parachèvent la démonstration.

Le scénario et la réalisation suivent exemplairement la déchéance des soldats, embourbés et englués dans le marais, avalés par lui à l’occasion. L’ennemi, à l’instar de celui du Vietnam, est invisible, et utilise l’élément naturel à merveille. Un climax sera atteint lorsque la poignée de survivants se verra poursuivie et presque encerclée par la chute successive de dizaines d’arbres gigantesques, paraissant animés d’une volonté solidaire pour écraser les intrus.

Servi par la musique langoureuse, roots, blues, de Ry Cooder, pas encore fameux pour sa mythique BO de Paris, Texas, et par l’interprétation carrée et pénétrante de la brochette de gueules réunies dans ce marigot, le film développe ses ambiguïtés sans faillir, débarrassé de toute fioriture et parasitage. Pas de side-kick, drôle ou pas, ni de héros surhumain. La férocité guerrière s’y déploie dans tous ses aspects, mais avec une noirceur qui renvoie douloureusement dos à dos la cruauté des tortionnaires et les ridicules des velléitaires – voir notamment une charge baïonnette au canon en solitaire des plus savoureuses. On n’en sort pas indemne, émotionnellement ni intellectuellement. Un grand film a parfois pour qualité d’être intemporel, et la vision de Southern Comfort aujourd’hui le prouve.

Henry YAN
(12 juin 2004)

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