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Hors de l'Ombre : Littérature
L’affaire Sotomayor1
Ce roman au titre condensé et à portée journalistique, ponctué par de nombreux personnages sordides et des discours en souffrance, plonge dans l’univers vipérin, incestueux et autodestructeur du show-business, catalogué dès l’ouverture de l’histoire par l’un des êtres de papier de façon sardonique : « Sous la Croisette, la porcherie. Les cahiers de Brouillon du Cinéma2 ».
Titre : L’affaire Sotomayor

Auteur : Thierry Tuborg3

Edition: Éditions du Rocher / Le Serpent à Plumes

Sortie : 2005

Le récit relativement compendieux (il se compose d’environ 150 pages) met en scène l’impunité dont jouissent de hautes instances médiatiques qui, en raison de leurs liens intimes avec le quatrième pouvoir (la télévision), brouillent les pistes claires et cohérentes de la vérité et sécrètent des informations mensongères dans l’esprit de l’opinion publique ; une opinion, qui, abreuvée d’images virtuelles, bombardée de propagandes mélodramatiques, va même de par son instinct grégaire influencer une décision de justice. Ici la technique audiovisuelle façonne et alimente une pensée et une vision totalitaire qui banalise l’infraction et l’effroi, adoptant avec méthode et fidélité la consigne suivante : « Dans l’épouvante, il faut garder le sourire aux lèvres4 ».

Manuel Sotomayor est un cinéaste français et producteur de films commerciaux à grand succès. Adulé par la « Profession », sa renommée s’étend jusque dans les studios d’Hollywood. Son physique de jeune dandy, sa gloire internationale, sa colossale fortune offrent aux regards extérieurs imbibés de «presse people », un portrait séducteur quasiment issu d’un conte de fées. Oui, mais dans le monde des hommes, les fées ont parfois la peau du diable et les doigts licencieux. L’illustre et puissant Sotomayor n’est qu’un masque, et lorsque celui-ci tombe, le mythe se métamorphose en un papa obscène et pervers, qui « produit du sexe et de la violence accessibles aux enfants5 » selon sa fille Rebecca, et qui fait de cette jeune fille mélancolique de quinze ans, un objet d’attouchements sexuels ; jeu monstrueux qu’il orchestre dans son chalet de la petite bourgade de Bois d’Amont dans le haut Jura, en solo ou en chœur avec ses amis, le compositeur Franck Morali et le réalisateur Alexandre Newell, pour la « bousiller » et l’« assassiner6 » un peu plus encore, comme le crie la pauvre proie.

Dépecée de sa dignité, dépouillée de sa jeunesse, Rebecca fuit l’enfer patriarcal situé dans un espace laiteux qui a la mélodie « d’un silence assourdissant7 », pour croiser sans retour le chemin de Cyprien Cressin, un paumé d’une vingtaine d’années, qui lui souille à nouveau sa chair jusqu’à la mort. Assoiffé de célébrité et d’argent, ce dernier, admirateur du « spécialiste de l’effet spécial, du flingue et du nichon8 », au courant des viols répétés sur la jeune fille dans la résidence familiale, harcèle Sotomayor. Celui-ci finit par le museler définitivement en le supprimant ; acte qui lui permet de se confectionner un blason héroïque de père justicier, miroir de ses propres productions cinématographiques à grand spectacle, et soigneusement corroboré par les médias.

Le fait divers aux accents de tragédie grecque, prend forme à travers de nombreux sujets parlants qui interviennent pour nous relater leur histoire en relation directe avec le crime. Dans cette combinaison de multiples timbres narratifs, l’évènement sinistre s’allonge comme une figure serpentine contrastée par des voix douloureuses, blessées, impavides, intriguées, inquiétées, frustrées. Dans ce roman polyphonique, chaque chapitre est pris en charge par un narrateur-protagoniste différent, détenteur d’un style qui lui est propre. La fiction débute par les paroles sans vie et flétries de la victime :

Je suis morte depuis trois ans.
Je me prénomme Rebecca, j’ai quinze ans, et mon père me viole depuis que j’en ai douze. De toute façon je suis déjà morte9.

Elle se voit ensuite fractionnée par les commentaires de proches, témoins, bourreaux, reporters, puis relayée par un écrivain « absent des librairies10 », copie onomastique et actancielle de l’auteur du récit, et s’achève par les mots vicieux de Sotomayor, déclinés en filmant la mise à nu de l’innocence d’une adolescente :

Le voyant rouge de la caméra de Manuel Sotomayor s’allume sur l’image d’une adolescente, debout contre le mur d’une chambre, vêtue d’un short en jean et d’un débardeur blanc. […]
Je vais t’écrire un rôle, Sandra. Je vais te mettre en valeur. Tu as un charme fou, tu vas tous les rendre dingues. Ah ! Si tu savais11.

Un épilogue qui renoue de façon circulaire avec la situation initiale, et avec le thème du corps cristallisé en un organe de jouissance, en un objet de fantasme et de marchandisation.

L’architecture de la narration repose sur une géométrie «anadiplodique», schéma qui par définition consiste à répéter au début d’une phrase un terme qui se situe à la fin de la phrase précédente. Chaque fin de mouvement mentionne le protagoniste qui s’exprimera dans la prochaine unité, ce qui donne l’opportunité d’enchaîner avec sagacité les différentes séquences sans créer de coupure abrupte et ainsi de glisser en douceur d’un contexte à un autre. Le personnage-acteur qui ferme la section et qui à la page suivante interprète le rôle de auto-conteur, non seulement contribue à un ajout de données, à une amplification de connaissances sur « l’affaire Sotomayor », mais a également le statut d’antanaclase, dans le sens où il rattache deux scènes par l’emploi réitéré de son patronyme, bien que son visage soit dissemblable selon sa posture d’actant autodiégétique ou actant portraituré par une voix narrative étrangère. L’espace de la page est alors conditionnée par une superficie textuelle réfléchie, dans laquelle certains états civils vont établir un système d’écho entre deux parties distinctes, mais qui se succèdent non seulement dans la chronologie visuelle mais aussi dans l’évolution ordonnée de l’intrigue.

Ses petites touches bien structurées, telles que la torsion de la trame principale, le découpage en poupées russes du texte, l’immersion inattendue du romancier dans sa propre composition, ficellent toutefois un récit inégal qui cherche à dénoncer une presse soumise aux intérêts financiers et manipulatrice à discrétion. La redondance descriptive du fait divers, l’attitude trop « huilée » de Loïc des Saints-Pères, le chroniqueur cynique de « NewsMag » et l’écrivain aux dents longues, ou celle de Julia Roudil, l’intrépide et rebelle journaliste de la station de radio KFM, qui frôle le poncif, les dialogues parfois trop réducteurs sur les médias freinent l’élan original ainsi que le ton juste des premiers chapitres. Au cours de la lecture, le récit a tendance à s’essouffler et à se mouvoir dans une architecture répétitive et manichéenne. Des défauts de « jeunesse », osera-t-on dire, car il y a malgré tout dans l’écriture de Thierry Tuborg une étincelle littéraire et un désir de transgression qui ne laissent en aucun cas indifférent.

 

1 Thierry Tuborg, L’affaire Sotomayor, Éditions du Rocher / Le Serpent à Plumes, Paris, 2005. retour

2 Ibid., p. 19. retour

3 L’un des personnages de William Faulkner dans Mosquitoes déclare que « un livre, c’est la vie secrète de l’auteur » ; et bien le chapitre 8 du roman nous esquisse un portrait de Thierry Tuborg, qui dans la réalité fait également office de chanteur dans un groupe punck rock. Je laisse donc son référent fictif vous le présenter : « Absent des librairies, sans le moindre distributeur, je vendais bon an mal an ma petite trentaine de livres chaque mois, dans toute la francophonie (j’avais notamment mes fans au Québec), par le seul intermédiaire de mon site internet et du bouche-à-oreille. Cette activité d’auteur-éditeur artisan, marginale et souterraine, me garantissait le maintien de ma liberté de ton, dont j’avais bien l’intention d’user et d’abuser, et me procurait la joie de réceptionner et d’honorer moi-même chaque commande d’un de mes livres, que j’expédiais toujours dédicacés », in Ibid., p. 128. retour

4 Phrase inspirée du Nouveau Testament et citée par l’écrivain Jérôme Leroy, lors du Festival du Roman Noir à Frontignan en juin 2005. retour

5 Thierry Tuborg, op. cit., p. 19. retour

6 Ibid., pp. 18-19. retour

7 Ibid., p. 11. retour

8 Ibid., p. 22. retour

9 Ibid., p. 9. retour

10 Ibid., p. 125. retour

11 Ibid., pp. 153-154. retour

Cathy Fourez
(15 octobre 2005)

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