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Hors de l'Ombre : Cinéma
Sorcerer (Le Convoi de la Peur)
Quatre types partent de quatre coins du monde, pour échouer au fin fond de la Colombie. Quand l’un des puits de pétrole sur lesquels ils travaillent saute et prend feu, ils acceptent une proposition dangereuse : ramener en camion des caisses d’explosif extrêmement instable à travers la jungle pour souffler l’incendie.
Titre : Sorcerer

Scénario :  Walon Green, d’après G. J. Arnaud (Le Salaire de la Peur)

Réalisation : William Friedkin

Sortie : 1977

L’histoire est connue, ou devrait l’être : c’est celle, à peu de choses près, du Salaire de la Peur, roman à succès de Georges Arnaud et film-culte d’Henri-Georges Clouzot, où Yves Montand y arrive presque après avoir vu Charles Vanel s’embourber dans une flaque très, très noire. Un classique, en somme, dont quelques photogrammes ont atteint le statut d’icône : Vanel quelques secondes avant de sombrer, Montand prenant les virages un peu trop vite, une fois l’explosif livré. C’est une histoire de tripes, un truc d’hommes.

Adapté par Walon Green, scénariste de La Horde Sauvage, on ne s’attend pas à un virage vers l’intimisme et le sentimental. Eh bien on se trompe, du moins en ce qui concerne le passé des personnages. Le prologue du film nous offre en effet la possibilité de connaître les quatre baroudeurs in situ, chacun dans leur ancienne vie : Victor Monzon en homme d’affaires au bord de la faillite frauduleuse, qui quitte son 16° arrondissement en quatrième vitesse, sans rien prendre avec lui que la montre que sa femme vient de lui offrir ; Kassem, jeune palestinien, en terroriste qui échappe à une rafle de Tsahal à la dernière seconde ; Nilo, tueur à gages dont on ne sait rien, dont on ne saura rien, qui abat un homme avant de le remplacer au sein de l’équipe ; et Scanlon, en truand qui participe à un braquage désastreux, terminant sa course en accident de voiture.

On les retrouve tous dans l’ennui profond de la jungle colombienne, sains et saufs, discrets, n’osant pas se lier les uns aux autres de peur d’être trahis, s’observant et observant tous les autres. Jusqu’à cet incendie qui les rapprochera très brièvement, juste le temps, sans parler beaucoup, de s’estimer un peu, avant de disparaître dans le grand nulle part.

L’histoire en elle-même mériterait d’être portée au niveau de l’Adieu aux Armes et autres fables sombres. Ici point de morale, de discours explicatif, de méditation sur le sens de tout ça, si ça vaut le coup de fuir ou si ça vaut le coup de se battre. Les personnages le vivent, on le voit bien, c’est suffisant ; Pas de psychologie parasite non plus dans le traitement de Friedkin, grand amateur d’histoires d’hommes. Pas macho pour autant, ce Sorcerer laisse deviner quelques femmes, précisons-le, et toutes ont le goût de l’ailleurs qu’on n’atteindra pas, qu’elle soit l’épouse, celle que Monzon ne retrouvera pas après l’avoir abandonnée en pleine illusion de bonheur, ou une pauvre Indienne avec laquelle Scanlon sentira le souffle fantomatique de la proximité avec un autre être humain. Mais à part ces quelques moments de respiration, ils le savent bien, ces quatre guenilleux de l’apocalypse : ils sont déjà morts depuis longtemps. Ils ont atteint leur purgatoire, et le prix pour en sortir est hors de leur moyens. Alors vient un moment où il faut bien faire quelque chose, ne serait-ce que pour s’occuper, à l’instar de Nilo, qui reste là, à traîner dans le village insalubre, encore élégant, encore en mesure d’aller tuer sa croûte ailleurs et de se l’offrir par d’autres moyens, « la plus belle pute de Managua ». Les trois autres ont vécu, et ils auraient pu mourir au feu. Mais voilà, ils ont survécu, et ils ont fait ce qu’il fallait pour ça. Et finalement, ils s’aperçoivent qu’il n’y a pas de place pour eux, même au fin fond de la jungle. Alors autant mourir, ou faire semblant une dernière fois.

La manière dont l’intrigue évite le thème de la rédemption fait chaud au cœur, tant le devenir de ces mauvais garçons serait édifiant, quelles que soient leurs destinées. L’amitié est balayée sous la mousse tropicale dans le même coup de torchon : ici on ne parle pas, il n’y a pas de raison, d’ailleurs en parlant on se mentirait. Les uns aux autres, par peur, et à soi-même, par habitude.

Le voyage n’a qu’une seule dimension initiatique : celle du dépouillement ultime. Après avoir perdu l’argent, la foi, la sécurité, les copains, l’amour, les convictions, il ne reste plus grand-chose. Alors on est prêt à mourir comme des chiens sur le bord d’une route caillouteuse du fin fond de la Colombie.

Quelques mots plus techniques tout de même : même si on subodore que le grand William a dû couper quelques petites choses au final, qui s’accélère étrangement –d’ailleurs on sait que le tournage fut cauchemardesque et ruineux, comme tout tournage dans la jungle-, le montage ne laisse pas le temps de souffler, et c’est très bien ainsi. Le prologue prend du temps, comme celui de l’Exorciste, pour mieux nous faire comprendre en quelques séquences comment on en arrive là, mais aussi pour qu’on n’ait plus à y revenir. L’interprétation est de classe mondiale. Des durs, des froids, pas des tronches, quoique, mais avant tout des gaillards dont on ne peut jamais prédire le prochain mouvement. Pas de mention spéciale, car l’équilibre du casting ne laisse pas le spectateur reconnaître « son » héros : Scheider est sec, nerveux et tendu. Crémer a toujours un temps d’avance sur les autres. Amidou est touchant et inquiétant, et Rabal est glaçant. Quatre salopards, mais rien à faire, on les aime en bloc. A noter que Friedkin souhaitait McQueen à la place de Scheider, et regrette encore son altercation avec la star, qui a mené au refus. Dommage ? Pas sûr. Il aurait fallu trois autres monstres pour empêcher McQueen de dévorer l’écran, et Scheider a juste le charisme du baroudeur nécessaire.

Et pour finir, juste pour les fans : Tangerine Dream signait là une autre composition phénoménale, de ces thèmes synthétiques eighties particulièrement prisés en accompagnement des films des tournées Connaissance du Monde, où des films d’entreprise du BTP. Galvanisant malgré le côté rétro.
Henry YAN,
(16 novembre 2003)

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