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D'Oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Solaris
Chris Kelvin est envoyé en tant que psychologue dans une station spatiale où des chercheurs observent l'activité de la planète Solaris. D'êtranges phénomènes ont été rapportés par les occupants de la station et le contact a été perdu. Dès la première nuit qu'il passe à bord de la station, il rêve de Rheya, sa femme morte 10 ans plus tôt. A son réveil, elle est allongée à ses côtés
Titre : Solaris

Scénario : Steven Soderbergh

Réalisation : Steven Soderbergh

Sortie : 2002
Tous Droits Réservés
Le plaisir partagé. Lorsqu’il y a environ un an, les premières informations concernant une nouvelle adaptation de Solaris de Stanislas Lem par Soderbergh et Clooney sont parvenues à la rédaction d'Arts Sombres, les amateurs inconditionnels des deux producteurs de Section Eight que sont plusieurs d’entre nous ont alors littéralement cru au miracle. Car si la première version de Tarkovsky était très appréciée, l’idée qu’un nouveau regard, 30 ans plus tard, se porte sur le roman était particulièrement excitante, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, Tarkovsky s’était largement approprié l’histoire sur le plan métaphysique-mystique et en avait livré une interprétation très personnelle ; deuxièmement, certains aspects du roman n’avait pas été véritablement développés, notamment sur le plan esthétique (on pense par exemple aux nombreuses description du fonctionnement de la planète, de l’océan, des mimoïdes), ce qui pouvait être un angle à exploiter, compte tenu des avancées techniques en matière d’effets spéciaux ; troisièmement, l’éclectique Soderbergh allait s’attaquer à un nouveau genre, et pour une histoire taillée sur mesure, puisque ses qualités de direction dans les scènes intimistes de l’ensemble de ses films semblaient parfaitement adaptées à la relation de Chris et Harey (Rheya dans la version de Soderbergh) ; quatrièmement, un point d’importance, les capacités d’acteur dramatique de George Clooney, repérées dans les meilleurs épisodes de la série Urgences par les fans de la première heure, allaient enfin éclater au cinéma, achevant définitivement de convaincre les derniers sceptiques qu’on avait bien à faire à un acteur de tout premier plan.

La découverte du film en février dernier avait donc des accents particuliers pour ceux qui se trouvaient dans cet état d’à priori très favorable. Y-avait-il encore une place pour un peu de critique objective, si tant est que cela ait un sens en matière artistique ? Etions-nous prêts à suivre Soderbergh et Clooney partout où ils voudraient nous emmener, mettant de côté d’éventuelles réserves pour les attribuer à nos propres limites de compréhension, et peut-être s’astreindre à revoir le film plusieurs fois, jusqu’à en apprécier chaque plan et chaque dialogue ? Pour être honnêtes, c’est tout à fait possible concernant le rédacteur de ces lignes. Cependant, si Arts Sombres s’est donné pour but, dès sa création, de faire découvrir le méconnu et d’apporter un nouveau regard sur ce qui l’est davantage, il nous semble primordial de défendre le Solaris de Soderbergh et Clooney, en amateurs inconditionnels certes, mais dans le but de présenter à ceux qui ne partageraient pas notre point de vue ce qui nous a conduit, dès le premier visionnage, à considérer ce film comme un très grand film.

Une autre façon de poser les questions : Ne pas y répondre. Il est devenu une habitude dans la critique artistique d’employer des concepts sans prendre la peine de les définir. Dans l’enthousiasme qui suit la découverte d’une œuvre qui procure un sentiment de plaisir notable, tous les mots sont bons pour louer les créateurs qui en sont à l’origine. Et puisque c’est la finesse qui nous semble le mieux caractériser le travail de Soderbergh en tant que scénariste et réalisateur sur Solaris, essayons, pour une fois, d’expliquer ce que nous plaçons derrière cette notion un peu abstraite et facile, et surtout, en quoi nous la considérons comme un atout.

Le roman de Stanislas Lem a toujours eu pour réputation d’être une histoire simple qui avançait des questions d’ordre scientifique et métaphysique extrêmement complexes. Racontée en quelques mots, l’intrigue de Solaris s’apparenterait presque à une nouvelle. Ce sont les interrogations du personnage principal (Kelvin, également narrateur) ainsi que ses lectures descriptives de la planète et des nombreuses années de recherche solaristique qui constituaient en fait la matière la plus importante du livre. Mais si on pouvait déjà trouver que l’emploi de la première personne et l’explicitation de tous les sentiments du personnage alourdissaient quelque peu l’histoire, plaçant clé en main devant les yeux du lecteur toutes les questions qu’il convenait de se poser (concernant notamment la place de l’Homme dans l’univers, les limites de la science, etc.), l’exposition de toutes ces réflexions semblaient cette fois franchement peu cinématographique. Bien que l’adaptation de Tarkovsky soit assez riche en dialogues dans certaines scènes, il faut cependant noter la durée importante de l’ensemble (2 heures et demi, soit une heure de plus que la version de Soderbergh), composé également de longs plans contemplatifs à l’opposé d’une démarche explicative. En d’autres termes, si Tarkovsky avait également tendance à nous livrer ses réflexions métaphysiques, la forme de son œuvre rendait le discours plus diffus que dans le livre de Lem. L’option de Soderbergh est tout autre. Un scénario sec pour une heure et demi de film, avec peu de dialogues, mais surtout, davantages de questions suscitées que de questions véritablement posées, et aucune réponse imposée. Soderbergh, qui se définit lui-même comme un athée optimiste, ne refuse pas d’aborder les thèmes centraux du livre. Mais la finesse de son style consiste à avancer quelques pistes en effleurant délicatement d’un flash back les conversations de Chris, Rheya et Gibarian, livrant en quelques phrases simples chacune de leurs positions concernant Dieu ou les spécificités de l’Homme, sans jamais tomber dans la dissertation de philo.

Les longues descriptions de Solaris et de son activité sont transposées par l’image récurrente, presque toujours présente en transparence, de la planète violette. Bien sûr, on se dit que la mise en images des descriptions fantastiques de Stanislas Lem aurait pu donner lieu à une œuvre offerte comme rarement à la contemplation. Mais Soderbergh choisit là encore de glisser doucement sur cette représentation, peut être encore pour susciter davantage cette contemplation que pour l’imposer.

Le scénario de Soderbergh est une interprétation de l’histoire de Lem, ou peut être même du postulat de l’histoire de Lem. L’histoire d’amour est davantage développée dans cette adaptation, mais elle est quasiment identique à celle du livre. Soderbergh traite des même questions, mais par un chemin différent ; au lieu d’affronter directement les questions métaphysiques, il choisit de raconter l’histoire de Chris et Rheya, car celle-ci nous amène immanquablement aux questionnements de Lem et de Tarkovsky, mais nous laisse le soin d’y répondre (ou non).

En cela, la froideur qui enveloppe le film peut déconcerter. Car évitant tout raccourci facilitateur, Soderbergh nous place dans une situation intellectuellement et émotionnellement inconfortable. Un sentiment de spectateur proche de ce que provoquent les films de Christopher Nolan, où le spectateur se retrouve systématiquement saisi par les mêmes pièges que le personnage principal. Ici, s’imposent insidieusement à nous les risques de choisir, l’angoisse de décider sans connaître les solutions (« il n’y a pas de réponse, il n’y a que des choix à faire » dit Gibarian à Kelvin), la peur simple de ne pas se souvenir correctement. Dans Memento, Leonard dit : « I can’t remember to forget you » (« J’oublie de t’oublier ») et voyait ses souvenirs remodelés pour lui permettre de survivre en lui donnant un but perpétuel (tuer l’assassin de sa femme). Dans Solaris, Kelvin décide également d’abandonner la réalité pour se perdre dans un souvenir matérialisé. A la réalité dans laquelle ils seront sûr de ne plus revoir leur femme, ils préfèrent les biais de leur mémoire qui leur laisse l’espoir d’une réécriture de leur passé.

Une froideur que l’on retrouve à tous les niveaux de la conception du film : dans l’interprétation de George Clooney, talentueux dans le jeu sans dialogue, et de Natascha McElhone, perdue dans les étapes de sa matérialisation et constamment au bord du gouffre dans sa vie sur Terre et sur Solaris ; dans la musique de Cliff Martinez, fidèle compositeur des films de Soderbergh (Traffic, The Underneath, L’Anglais, Kafka, Sexe, Mensonge et Vidéo), qui continue d’explorer l’univers de l’électronique planant en lui ajoutant les cordes d’un orchestre, comme il l’avait déjà fait pour The Underneath. Il livre encore une fois une bande originale glacée mais pourtant riche en émotions, jamais soulignées, qui s’imposent dans l’alliance aux images avec légèreté ; dans la photographie signée Soderbergh (sous le pseudonyme Peter Andrews) bleutée ou grisonnante, et dans les décors asceptisés de la station ou sur Terre, en léger flou autour des personnages.

Une enveloppe glaciale qui n’est pas sans rappeler le style de Tarkovsky ou de Jewison sur Rollerball, une approche de la science fiction voisine de celle des années 60 et 70 (référence avouée depuis longtemps par Soderbergh), où l’émotion est peu verbalisée, mais transparaît davantage dans des tableaux abstraits et interprétables à l’infini.

En fin de compte, Soderbergh nous propose un voyage sans nous garantir la destination et sans commentaires, nous laissant le soin de combler les vides puis de nous perdre dans le souvenir imparfait de l’histoire, avec l’assurance de ne jamais l’oublier.

On se rappelle alors cette réplique de L’Anglais, où Luis Guzman demande à Lesley Ann Warren, en parlant de Terence Stamp : « Do you understand what he says ? » (« Tu comprends ce qu’il dit ? »), et elle lui répond : « No, but I understand what he means » (« Non, mais je vois ce qu’il veut dire »). 
Alex SUMNER
(10 mars 2003)

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