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Sur le Vif : Live
Sigur Ros à l'Elysée Montmartre (23/10/2002)
Après un deuxième album très remarqué et une présence sur la B.O. de Vanilla Sky du connaisseur en la matière Cameron Crowe, les Islandais de Sigur Ros ont sorti le 29 octobre 2002 un troisième album, sans titre - officiellement appelé « ( ) » - qui devrait définitivement leur donner une place de choix dans l'univers musical des amateurs d'Ambient, Trip Hop et de Rock en général. Le concert donné à l'Elysée Montmartre moins d'une semaine auparavant permettait au public de découvrir en avant première cette nouvelle oeuvre et le spectacle scénique qui lui est associé.
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Un charme de petite salle. Il plane parfois dans les concerts des petites salles parisiennes comme une atmosphère d’événement artistique historique, l’impression que ce que vivent tous les spectateurs présents ne va pas se renouveler, ni avec les mêmes acteurs, ni dans les mêmes lieux. Ceux qui ont gravi les escaliers raides de l’Elysée Montmartre le soir du 23 octobre 2002, pouvaient avoir la sensation de vivre un moment de transition dans la carrière de Sigur Ros. Au même titre que naguère Marilyn Manson au Divan du Monde en Mai 1997, Deftones en Février 1998 à l’Elysée Montmartre ou encore System of a Down en mai 1999, toujours à l’Elysée Montmartre, il semblait que les Islandais donnaient parmi leur derniers concerts dans de petites salles. La proximité qu’offrent des salles d’un millier de places tout au plus reste un atout majeur pour l’échange entre les musiciens et le public. Un échange d’ordre affectif et émotionnel, pour autant qu’on puisse encore employer ces termes, à l’heure où le concept d’art du spectacle est plus que jamais galvaudé par l’industrie du divertissement musical ; qu’y a-t-il, en effet, de plus navrant que d’entendre les professeurs des usines de stars expliquer à leurs élèves comment penser aux textes qu’ils chantent pour mieux faire passer l’émotion, quand on sait le calcul, les intentions financières et en fin de compte, l’absence d’implication émotionnelle avec laquelle une chanson de variétés aux rimes en amour/toujours - quitter/jamais est produite ? Ce qui unit le public aux musiciens, particulièrement dans une petite salle, ne peut être d’ordre financier, parce que le spectacle y est par définition modeste, que l’œuvre y est présentée pour elle-même (pour la dernière fois, diront certains, avant la corruption commerciale ; encore que tous les artistes ne passent pas nécessairement aux salles de plus grande taille).

Le concert. Pour Sigur Ros, après un deuxième album (Agaetis Byrjun) accompagné d’un bouche à oreille digne des premiers albums des plus grands groupes, après une présence sur la bande originale de Vanilla Sky, le temps du troisième album, ou, pourrait-on dire, de la fameuse confirmation (ou corruption, selon les goûts) était arrivé. Le moment de devenir un groupe incontournable, dont les albums se doivent de figurer dans la discothèque de tout amateur de rock indépendant et de pop rock, bref, le temps de rendre leur musique un peu plus accessible, avec des titres un peu plus courts, des mélodies plus faciles à assimiler, des sonorités moins bizarres. Le concert donné le 23 Octobre permettait au public de découvrir en avant première la quasi-totalité des titres de ce fameux troisième album, et très rapidement, la première impression livrée par les huit musiciens (les quatre membres de Sigur Ros accompagnés d’un quatuor à cordes) a balayé une partie des pronostics concernant l’évolution du groupe islandais.

Une grande toile tendue dans le fond de la scène recueillant les projections d’images en négatif aux couleurs pastel (une petite fille qui courre au ralenti autour d’un arbre, plus tard une ligne électrique perdue au milieu de nulle part qui tressaute légèrement tout au long d’un titre, et encore bien d’autres images plus ou moins figuratives, tout le concert durant), le petit orchestre prose à un public immobile et totalement silencieux ses dernières compositions, celles d’un groupe qui a choisi de poursuivre sur le chemin de la création artistique en toute humilité, en toute sobriété. Les musiciens ne communiquent pas avec le public par la parole, les rares textes en islandais sur Agaetis Byrjun ont même laissé place à des harmoniques vocales qui opèrent au sein du groupe d’instruments sans véritable domination. On pourrait presque croire qu’ils jouent pour eux-mêmes, tant la présence du public se fait discrète. La connexion entre les deux parties est pourtant plus forte que jamais, elle se ressent lorsque le public attend scrupuleusement que la dernière note de chaque titre soit achevée pour exploser littéralement en applaudissements saturés d’émerveillement et de jubilation ; on est ici proche de l’attitude observée dans un concert de musique classique, avec des musiciens qui semblent ignorer leur public jusqu’aux applaudissements, un public qui ne semble applaudir que pour combler les silences. Disons-le, le concert de Sigur Ros avait de forts accents de recueillement pour le public connaisseur qui venait découvrir à quels gestes et quels instruments les étranges sonorités qui les avaient envoûtés sur le précédent album étaient associées (Jon Thor Birgisson, le chanteur, joue également de la guitare avec un archer ; le batteur, Orri Páll Dýrason, joue par moments avec des baguettes de cymbales).

Le déroulement du concert pouvait troubler de la même manière que la première écoute de leur précédent album. A quoi se raccrocher ? Quelle mélodie, quel refrain, quel riff écouter pour approcher une compréhension de cette musique que l’oreille impatiente aura tôt fait de qualifier de décorative ? On retrouve avec Sigur Ros la difficulté à s’approprier les musiques Ambient et Trip Hop, vites prescrites pour la relaxation des insomniaques faute d’avoir trouvé les clés d’une écoute plaisante pour elle-même. Pourtant, dès les premières notes du premier titre de ( ) joué en ouverture, l’ensemble du public paraissait soudainement familier de ces mélodies jamais entendues auparavant. Le spectacle offrant les brèches pour pénétrer un univers qu’on avait jusque-là l’impression d’observer de loin. Car bon nombre d’entre nous, après maintes écoutes d'Agaetis Byrjun, cherchaient encore qui, des musiciens ou de leur public, allaient faire le premier pas pour parvenir à écouter dans la même direction. Nous avions tenté patiemment l’imprégnation d’un album très long à coups d’écoutes répétées, à des occasions et dans des situations très variées pour aboutir à une conviction intellectuelle de la qualité du groupe. Mais manquait encore un lien plus direct, sans verbalisation, instinctif pourrait-on dire.

Mais contre toute expectative (en effet, se rendre à un concert suppose généralement l’attente d’un spectacle particulier que seule la scène est censée pouvoir proposer, c’est-à-dire autre chose que l’exécution d’un album à l’identique de la version studio, un jeu de scène témoignant le plus possible de la présence des musiciens, etc. Or, le précédent album, probablement seule œuvre connue de la majorité du public, s’il pouvait laisser supposer la présence d’un jeu de lumière et d’images projetées, faisait surtout planer le doute quant à l’intérêt de la prestation live d’un groupe à la musique si peu accrocheuse au premier abord), c’est bien sur scène que Sigur Ros a livré les secrets d’une approche émotionnelle. Le public s’est retrouvé comme sur les bords de la piscine désaffectée où ( ) a été enregistré, c’est-à-dire, à contempler une poignée de jeunes musiciens qui s’entraînent les uns les autres dans l’improvisation, au gré d’associations d’idées muables en sons, ou qui sait, s’offrant peut être directement sous cette forme à ces artistes clairement avides d’expérimentation. Et plus aucune question n’était nécessaire, lorsque, les quelques cent minutes de concert atteintes, l’ensemble de la formation est revenue pour un ultime titre (onzième d'Agaetis Byrjun), visiblement touchée par les acclamations ; un simple mot, Takk (merci, en Islandais) projeté sur la toile : la simplicité et la sobriété nordiques en bonus track.

Et maintenant ? Difficile, en fin de compte, de fournir une description d’un tel concert. On se réfugierait aisément derrière la classique formule « vous ne pouvez pas comprendre, il fallait y être ». Disons plutôt que le concert de Sigur Ros est aujourd’hui aussi ardu à décrire qu’une sensation intéroceptive, chacun cherchant les mots pour transmettre une expérience personnelle sans jamais être sûr qu’ils aient la même signification pour l’interlocuteur. Problème bien répandu, dira-t-on, mais qui trouve avec le concert du 23 octobre une illustration parfaite. La musique de Sigur Ros est de celles dont on parle peu, qui ne se laisse pas trop décortiquer. Des influences ? Les Islandais en ont nécessairement ; on parle de Pink Floyd, de Radiohead ou de Björk. Mais Sigur Ros n’appelle déjà plus à la comparaison, un seuil est atteint dans l’appréciation de cette musique qui se suffit enfin à elle-même.

Et de concessions à la célébrité nous n’avons pas trouvé dans ce concert, pas plus que dans ce dernier album (celui-ci est très long, avec des titres très longs, aucun texte, que ce soient le titre, les paroles d’une chanson ou même un texte quelconque de remerciements sur la pochette). Certains y trouverons des mélodies plus accrocheuses que précédemment. Pourquoi pas ? Peut être commençons-nous à comprendre suffisamment la démarche pour nous laisser désormais entraîner sans limites, là où Sigur Ros trouvera son inspiration et voudra bien nous la communiquer.

L’avenir de membres de Sigur Ros devrait à présent ressembler à celui des influences qu’on leur prête, avec sans doute des concerts moins intimistes, un public conquis d’avance et réclamant les tubes et, à l’inverse, ceux qui regretteront les premiers temps un peu plus élitistes. Ces derniers devront néanmoins se poser une question : qui de Sigur Ros ou du public a fait le premier pas ? Il semblait, à l’issue du concert du 23 Octobre que chaque partie s’était mutuellement renforcée, le public incitant les musiciens à poursuivre sur la même voie, sans se soucier de lui, puisqu’il compte désormais sur eux pour l’emmener toujours plus loin dans un nouvel univers musical, quitte à ne pas comprendre immédiatement.     
Alex SUMNER
(02 décembre 2002)

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