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D'Oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Rollerball
Ce début de millénaire aura été rude pour les réalisateurs cultes prénommés John. Ghosts of Mars, de John Carpenter, termine la carrière du maverick sur un énième échec commercial et la déception des fans même les plus fidèles. Windtalkers, de John Woo, fut victime de remontages post 11 septembre et fut un échec commercial cinglant. Enfin, Rollerball, de John McTiernan fut drastiquement remonté, édulcoré, tronçonné, lâché sur les écrans comme un pestiféré et dégagé aussi sec suite à son score piteux.
Titre : Rollerball

Scénario : William Harrison, Larry Ferguson, John Pogue 

Réalisation : John McTiernan
Il y a cependant une gradation dans le malheur. Ghosts of Mars, budget somme toute faible, a pu s’équilibrer à l’international et à la vidéo. Windtalkers connut un director’s cut rédempteur bien supérieur au montage en salles. Rollerball, lui, ne se remboursera jamais et a un emplacement réservé au top 100 du pire sur l’Internet Movie Database, en compagnie de Puma Man et Glitter. La honte.

John McTiernan et la crédibilité artistique, c’est une longue histoire. Déjà à la sortie de Predator, deux journalistes des Cahiers du Cinéma avaient tenté de placer sans succès un article élogieux sur les ambitions mythologiques du petit John. Les succès de Die Hard 1 et 3 furent attribués au statut de Bruce Willis (qui n’était pourtant pas une star avant Die Hard). A la poursuite d’Octobre rouge bénéficia surtout de l’aura de Tom Clancy. Last Action Hero marqua la fin du sans faute pour Schwarzenegger. Medicine Man, Thomas Crow et Basic passèrent inaperçus. Et Le treizième Guerrier fut amputé de 40 minutes avant d’être lâché par son distributeur dans l’indifférence totale. Pendant ce temps Renny Harlin enchaîne les navets ruineux sans se poser de questions.C’est quoi ce bordel ?

Ce doit être un problème de style. Quelqu’un comme John Woo a un style phénoménal, d’une richesse incroyable et surtout visible : ralentis, doubles Beretta, colombes, amitiés, trahisons, la marque du cinéaste chinois imprime chaque plan et chaque récit au fer rouge, parfois en dépit du bon sens. Bon.

John McTiernan, lui, a un style phénoménal, d’une richesse incroyable… Mais qui ne se voit pas. Qu’importent les travellings coulés, le montage d’une fluidité absolue, l’influence européenne, le rapport stratégique à l’action et au récit, tout cela passe avec finesse sous le nez du spectateur (et plus grave, du critique) peu attentif. D’autant que McT est facétieux : pour un Die Hard tout en maîtrise millimétrée, il nous sort un Die Hard 3 « accidentel », brut de décoffrage, saisissant l’action à la volée. De la cohérence que diable !

Rollerball est à ce titre unique dans la filmographie de McTiernan, et pas seulement pour de mauvaises raisons : le projet fut d’emblée annoncé comme un énorme clip barbare de plus de 11000 plans. Enfoncé, Michael Bay. Oubliées les ambitions plastiques, les recherches véristes. Rollerball serait un blockbuster expérimental. Wow.

Les choses dérapèrent, évidemment. McTiernan a beau confesser être un négociateur désastreux, ça n’explique pas entièrement la loi de Murphy qui s’accrocha à la post- production tel un morpion. Les propos de Norman Jewison, auteur de l’original, condamnant ce remake et « sa violence mercantile ». Les projections test foirées au dernier degré. La censure des plans les plus violents pour un classement PG-13. Les réécritures, retournages, remontages drastiques. Nouveau début, nouvelle fin, 45 minutes de métrage dans le chutier. Plus encore que le Treizième guerrier, dont « seule » la narration était flinguée, Rollerball est un film fantasme, un film fantôme, voué aux gémonies et prêt à sombrer dans l’oubli, même dans l’esprit de ses auteurs. Il vaut pourtant bien mieux que ça.

John McTiernan est un admirateur notoire de Paul Verhoeven. La superbe esthétique du Quatrième homme l’a profondément marqué au point d’embaucher Jan de Bont, brillant directeur photo dans une autre vie. McT fut également le premier à noter la dérive cynique vue dans Robocop (c’est tout de même oublier le fort ancrage émotionnel que représente le personnage titre). Avec Rollerball, il semble clair qu’il a voulu faire son Starship Troopers, avec ses belles gueules au service d’un système cynique assoiffé de violence spectaculaire.

Rien que sur le papier, ça coince. Un réalisateur physique et premier degré qui veut faire « sa » version du film le plus cérébralement cynique de ces dix dernières années ? Et pourquoi pas Spielberg pour refaire Massacre à la tronçonneuse ? Pas besoin de remontage abusif, Rollerball ne pouvait être qu’un film-bug dans la carrière de McT.

Les acteurs. Chris Klein, le Keanu Reeves du pauvre, tient la vedette. Déjà ça pose souci, d’autant que son personnage est un abruti passif complètement dépassé par les enjeux de son sport. Où sont McClane, Ramius, Schaeffer, ces personnages ultracaractérisés qui doivent leur salut à leur sens de la stratégie ? Le reste du casting est à l’avenant. N’espérez aucun grand frisson sorti des touchants complexes de Rebecca Romijn Stamos.

Le propos. Rollerball, le jeu est une vile exploitation de la violence. Les riches sont corrompus. Les pauvres peuvent se prendre en main. Et les athlètes ne sont pas des pantins. Ce qui peut fonctionner en quatrième de couverture du petit livre rouge de Mao tient moins le coup sur 1 heure 40 quand c’est aussi basique. On peut très légitimement soupçonner le remontage d’avoir méchamment simplifié le propos.

La mise en scène. Finie donc la fluidité de Die Hard, les éclairages naturels du Treizième guerrier. Rollerball trace une troisième voie, entre esthétique WWF (les catcheurs, pas le panda), photo graisseuse, rock bêta, séquences de jeu incompréhensible et jump cuts brutaux. Le remontage a forcément joué, mais le résultat est très loin d’être "user friendly", quel que soit le sens dans lequel on prend l’objet.

Il se passe pourtant quelque chose. Et par deux fois, ce qui prouve que ce n’est pas qu’un coup de chance. Deux scènes font tenir l’ensemble par un improbable tour de magie, la seule mise en scène :

- La fameuse scène infrarouge. La seule scène où les personnages tentent d’échapper à l’emprise du grand show (par une évasion concrète) est filmée le plus platement du monde dans un vert dégueulbif comme on n’en voit qu’en temps de Guerre du Golfe. Elle se conclura par une mort qui avait tout pour être intense, épique et poignante, elle sera filmée en plan large avec une distance et une froideur sidérante. Bienvenue dans la violence réelle, celle qui a le goût du métal et pas de la pub pour déodorant. Cette séquence impose déjà un très intéressant (et assez sinistre) rapport à l’image, elle n’est pourtant rien comparée à ce qui va suivre.

- La baston finale. Alors que toutes les séquences de jeu précédentes étaient un bordel sans nom commenté par un acteur insupportable (George Eddie en 100 fois pire), le climax remet les pendules à l’heure. Le jeune héros a enfin assimilé les règles du jeu, les détourne à son avantage, s’affranchissant littéralement des enjeux de la mise en scène auxquelles il est sujet. Le flan humain qu’est Chris Klein est alors transcendé par sa sauvagerie, pisse le sang, exulte en broyant les os, jouit de sa régression au rang de bête. Vous vouliez de la violence spectacle ? Voilà de la barbarie bien dérangeante, qui mouche même le cabot chargé de commenter la partie. McTiernan a toujours été fan des héros mis en bouillie, Jonathan Cross avec sa gueule d’ange tuméfiée en est peut-être la plus belle incarnation.

Major Dundee va bientôt sortir en DVD dans sa director’s cut, ce qui doit bien faire rire le maudit Peckinpah, grand spécialiste des films mutilés. Peut-être que dans trente ans, Rollerball sera exhumé dans sa version d’origine. En l’état il ne reste qu’une promesse de film profondément désespéré, un film aussi laid que courageux. Et Dieu sait qu’il est laid.

Cyberlapinou
(15 mai 2005


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