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D'oeuvre en oeuvre : Cinéma
Rocky IV, ou lorsque Mammon* donnait dans le patriotisme discret
Souvenez-vous… Il fut une époque, guère si lointaine, où Hollywood la grande Babylone produisait encore de vrais films, au sein desquels l'engagement politique le disputait à la fibre artistique, dans la lignée d'un Cecil B. De Mille. Une époque où la figure emblématique du héros symbolisait encore la noblesse d'une cause. Où les réalisateurs exprimaient la force d'évocation d'un parcours inspiré. Une époque où le scénario développait avec subtilité les espoirs et les craintes de l'homme de l'ordinaire face à l'inconnu terrible et menaçant. Souvenez-vous : c'était en 1985, le monde c'était nous (1) , et Rocky IV explosait sur tous les écrans de la Terre.
Titre : Rocky IV

Scénario : Sylvestre Etalon

Réalisation : Sylvestre Etalon 

"Le champion est le guerrier ultime…l'état le plus proche de l'immortalité", nous dit l'illustre Sylvestre. Et rarement plus juste maxime aura su capter au mieux l'essence du personnage de Rocky. Car Sylvestre incarne de surcroît LE champion des champions, avec lequel le pauvre Achille, à venir prochainement sur nos écrans, ne saurait rivaliser : Rocky est l'ultime champion A-ME-RI-CAIN du noble art. Il incarne, dans l'arène du ring, véritable symbole de la lutte pour la survie – dont Malthus a amplement démontré les liens indéniables avec la société -, il incarne disions-nous le rempart du capitalisme libéral contre les agressions sauvages des climats politiques rouge sang ! L'ennemi, rampant, vil et sanguinaire, se dresse en effet, sous les traits patibulaires d'un Ivan Drago artificiellement surgonflé (notons ainsi, au passage, que le bœuf aux hormones n'a donc rien d'une création américaine) et porte-drapeau d'un communisme arrogant. Vivement la déculottée pressentie des cocos, amplement méritée avouons-le! Mais quelques intermèdes à visée didactiques doivent cependant prendre place auparavant.

Ah, l'amitié virile et ses vertus… Le problème de notre champion qui ne met plus les gants, c'est avant tout la motivation : pourquoi s'abîmer sur un ring quand on a plus rien à prouver ? Et surtout nulle traite à payer qui ne soit couverte par les placements réalisés au cours des années de succès (point sur lequel on devine nettement l'influence de la biographie de Sylvestre dans l'écriture du personnage). D'autant que l'ancien vaillant candidat au rabotage de nez, Appollo Creed, vient désormais manger le dimanche à la maison, avec quelques kilos de trop et quelques réflexes en moins. Alors le jeune crétin de Moscou, vous pensez bien qu'on s'en tamponne chez les Stallone…Les Balboa, autant pour moi. On préfère taper le carton avec l'ex-adversaire.

Seulement voilà, l'Appollo en question est le satellite de l'engagement. Il révèle une conscience aiguë de la crise politique que traverse le monde en général, celui de la boxe en particulier, et le "credo" du ring sera le Gemini Cricket de notre naïf étalon italien : la venue du Russe est un signe ! Il est temps de se dresser contre l'impérialisme communiste et Appollo sera le blanc paladin d'une nation libre et puissante ! Ainsi qu'il l'exprime comme personne : "On la ferme déjà assez comme ça…C'est nous contre les soviets!". Une dizaine de pompes, un coup de fil à James Brown pour l'ambiance, et le voilà parti pour le combat final. Malheureusement, pour lui seulement.

Chassé-croisé entre chemin de vie et subtilités scénaristiques. Comme chacun le comprend vite, l'enjeu du film ne réside pas dans la vengeance de Rocky – après tout, on peut supposer que Creed aurait fini à l'hospice, incapable de boire son thé sans tremper ses guêtres - , mais dans l'allusion fine, étonnamment perspicace, aux dangers que représente le bloc de l'Est (à plus d'un an de Tchernobyl, rendez vous compte !). La mort de Creed n'est qu'une trouvaille géniale pour masquer le cheval de Troie qu'est le drame qui se joue sous nos yeux : l'hégémonie communiste aux portes de l'Occident. Ce fil conducteur parcourt l'arrière-plan du film tout au long de la narration, surgissant ça et là et nous prenant parfois au dépourvu ! qui soupçonnerait, derrière l'avant-gardiste "Living in America" de James Brown, inénarrable mise en bouche au swing de Creed, l'appel émouvant et pudique à la célébration des vraies valeurs, que nous adresse le scénariste ? Hum ?.

D'autres détails, invisibles à l'œil inattentif, révèlent la portée métaphorique de l'œuvre : le Tergal des costumes soviétiques ; l'association de l'homme et de la machine, au détriment de conditions d'entraînement naturelles ; le vocabulaire rudimentaire des gradés communistes et de leur champion, vis-à-vis de la richesse fleurie des invectives d'un Polie (2); et tant d'autres encore ! Tous ces signes manifestes de l'orgueilleuse prétention des communistes à se prétendre maîtres du monde. Eux qui ont si mauvais goût vestimentaire et des voitures improbables, quelle naïveté…

"J'm'appelle Rocky et…Moins on m'voit, mieux on s'porte". Faut le comprendre, Rocky : son meilleur pote est mort, la machine à tuer Ruscof se marre et des millions de spectateurs trépignent dans les salles, tout prêt à mettre eux-même une volée à ces sal'tés d'cocos. Alors, bon, "Adriennnn…" veut pas qu'y aille, mais y va y'aller quand même. Et tout seul en plus, juste avec Polie, l'ancien entraîneur d'Appollo et une croûte de cuir, non mais !

Porté par l'élan d'une nation qui le suit par écrans planétaires interposés, Sylvestre va bien sûr infliger une sévère correction à son adversaire. Mais pas avant d'avoir salement souffert (après tout ça fait pas mal de temps qu'il baffre sans sourciller), d'avoir salement dégusté (après tout, l'autre est quand même plus grand, plus fort, plus…) et surtout pas avant d'avoir permis au film d'atteindre une durée honorable pour éviter les demandes offusquées de remboursements. Comprenons les producteurs : on pouvait craindre, sans un beau vrai combat final, que le public classe le film comme élitiste et intello ! Donc nous aurons droit à quelques séquences adroitement ciselées, à côté desquelles un Ong Bak plus moderne fait néanmoins pâle figure. Une grande époque, désespérément révolue disais-je…

Le spectateur est cloué sur place une dernière fois, devant la noblesse du champion qui, vainqueur, convie pourtant humblement le public russe à évoluer, changer comme lui a su le montrer ; et rejoindre l'univers joyeux du capitalisme tant qu'à faire. On comprend à cet instant qu'on a vraiment bien fait de le choisir pour héros, Sylvestre. En plus de taper fort, il a des arguments chocs. Il saigne, il beugle, il est beau et intelligent. Vraiment on est content d'avoir payé sa place. Et tout le monde se lève pour l'acclamer.

Epilogue. Devant une telle liesse, Ivan accède à la beauté du concept de stock-option et, se rendant à la raison, il jette le communisme aux oubliettes et son entraîneur dans la foule. Halleluia, il est de retour parmi nous.

* : Matthieu, VI, 24 : "Ye can not serve God and mammon", cad que l'on ne peut servir Dieu et l'argent. Voir Pale Rider pour les plus curieux.
(1) © Q. Jones/ M. Jackson
(2) Frère de "Adriennnn-jégagné", soit beauf' de Rocky (sur tous les plans)

Uncle CHOP
(15 avril 2004)


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