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D'oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Promenons-nous dans les bois
« Par l’odeur alléché... » serait sans doute l’expression la plus juste, quant à la raison première de l’intérêt du chaland pour Promenons-nous dans les bois. Un titre accrocheur puisque familier, au moins pour ceux d’entre nous qui ne naquirent pas adultes et se souviennent avec délice de la joyeuse course clôturant, dans la plupart des cas, cette enfantine ritournelle ; et une affiche au pouvoir de questionnement certain, suffisamment explicite pour inscrire le film dans la catégorie « frayeurs nocturnes », sans néanmoins offrir une image bien nette, astuce de graphiste ayant pour effet d’attiser notre intérêt. Ceux des lecteurs ayant, comme nous, quelques accointances avec la gent lycanthropique, suspecteront, devant tant d’indices - l’affiche, à nouveau -, une énième réalisation orientée pleine lune, hurlements et tueurs poilus en tous genres. Soyons beaux joueurs et laissons le mystère voilé : l’intuition s’avère judicieuse, mais certainement pas au sens attendu.
Titre : Promenons-nous dans les bois

Scénario : Annabelle Perrichon

Réalisation : Lionel Delplanque

Sortie : 2000
Tous Droits Réservés
Pavor Nocturnas. Puisqu’il faut bien tenir compte de l’impression première - sans majuscule ! - laissée par un film avant d’en aborder les tenants plus essentiels, débutons donc sur cette sensation d’avoir été largement induit en erreur concernant le propos du film ; et ce, dès la mise en bouche de quelques minutes qui inaugure le film, sur laquelle nous reviendrons à plus d’un titre. Duperie que l’on peut juger très probablement intentionnelle, au vu des prémisses déjà citées, que l’on pardonne cependant bien volontiers lorsque l’intrigue s’élance et nous emmène. S’il y eût tromperie sur la marchandise - et sans doute y étions-nous enclins -, elle est plus que largement compensée par le plaisir qu’engendrent les éléments suivants, dans leur symbiose discrète mais efficace : ficelée comme un paquet-cadeau pour spectateur en mal d’émotions, la trame narrative file sans temps mort, les péripéties la jalonnent avec fluidité, ainsi qu’une tendance au convenu heureusement tempérée du caractère réellement surprenant de certaines scènes ; le cadre de l’action, demeure isolée au sein d’une forêt impénétrable - que l’on traverse sans encombre en empruntant l’allée principale - plonge le spectateur dans l’isolement toujours un peu stressant d’un lieu où « personne ne vous entendra crier » ; la mise en scène et les cadrages, aussi modernes que les productions actuelles d’une cinéma de genre U.S., instaurent une ambiance suffisamment palpitante pour nous tenir sur nos gardes, et les éclairages bien maîtrisés soutiennent la survenue des moments chocs par une précision de l’image de bon ton ; enfin l’ambiance malsaine, dans laquelle les protagonistes s’engluent, implique finement le spectateur dans une paranoïa déroutante, fort dommageable aux héros mais salutaire à la tension voulue par le thème. On notera que, si les variations lycanthropiques espérées se font attendre - mais ne soyez donc pas si impatients, nous y viendrons -, le monstre ici en question se fait tout aussi discret et meurtrier, ce qui n’est déjà pas si mal.

Vous conviendrez, à ce point de l’article - allons, un peu de condescendance ! - que le film mérite au moins, par ces quelques aspects, le qualificatif d’« honnête série B ». A présent, sous vos yeux ébahis, va se lever l’écran de fumée rhétorique au travers duquel, croyez m’en, vous conférerez sans mal le statut de production réellement originale à ce qui, de par le genre visé et la nationalité de l’oeuvre, sort déjà d’un cadre plus commun : film d’horreur français à suspens.

Le tragique dans ses oeuvres. Promenons-nous dans les bois ouvre en effet une brèche critique à laquelle il convient de faire une place de choix : s’y trouve illustrée la « règle de trois » issue de la dramaturgie classique du seizième siècle, permettant de considérer l’oeuvre comme un tragique pur, presque en filiation directe avec les tragédies grecques, sur lesquelles nous reviendrons plus loin. Cette prescription fixant les canons du genre, à savoir unité de temps, de lieu et d’action, prête au film son caractère de drame et transforme ainsi le scénario en « pièce » tragique.

Unité de temps : l'ensemble de l'intrigue se déroule en l'espace d'une nuit, 24 heures pour les puristes, si l'on inclut l'arrivée de la jeune troupe des protagonistes au sein du domaine ; ce qui fixe en une seule unité temporelle le déroulement de l'œuvre. La justification d'une telle perspective demande certes le rejet, hors de cette chronologie, de la scène introductive, mais celui-ci s'avère justement légitime à ce titre : d'une part, le couple réalisateur/scénariste présentent les choses d'une manière, à notre sens, suffisamment claire pour nous inviter à mettre à part cette courte séquence ; d'autre part, la référence au genre tragique prête une coloration bien particulière à cette scène, comme nous le verrons ci-après, teinte nécessitant, une fois encore, la mise à l'écart de la scène en question. Deux arguments, donc, pour permettre de parler en toute sûreté (critique) d'une unité de temps.

Unité de lieu : ce n’est pas trahir un grand secret que de révéler l’unique siège des événements, à savoir le domaine du sieur Axel de Fersen, hôte dérangeant au premier abord mais rapidement absent (et pour cause... Fin d’un mythe : ce ne sont donc pas toujours les meilleurs qui partent les premiers). Ce château, ce manoir, cette demeure seigneuriale - nommez la place tel qu’il vous sied, en vous inspirant comme il se doit de votre conte de fées favori -, est l’unique thêatre des péripéties, que vous devinez atroces, que vont connaître nos si jeunes héros, fraîchement débarqués des coulisses du cinéma français (ok, j’exagère un peu sur la date de fraîcheur, mais admettez qu’ils sont loins du statut d’icônes !). « En bonne et due forme » (1), selon la filiation tragique ici suggérée.
Et puisque jamais deux sans trois, brisons-là sur la note la plus évidente :

Unité d’action : Que soutenir sans déflorer le sujet ? Qu’il vous suffise de noter la cascade de violence qui se déchaîne, ainsi que son mobile - quant à son auteur, vous me permettrez de le taire -, pour considérer comme mouvement unique celui qui entraîne le spectateur au travers des scènes. Les conditions régulières étant remplies pour une correspondance profonde avec le Tragique, abordons pour clore quelques nuances plus subtiles.

Un élément essentiel marque de son empreinte (canine...) l’ensemble de la mise en scène, en particulier lors du plan qui nous le présente : un masque (allons, cessez vos enfantillages et n’insistez pas pour connaître son apparence). Faut-il ici développer la place essentielle des masques portés par les acteurs grecs, jusqu’à la Commedia Dell’Arte ? Symbole d’un caractère, de schémas comportementaux préconçus - tant par la tradition que par le public -, repère d’une psychologie particulière, et paravent pour celui qui le porte : une telle relecture de son rôle au cours du film ne le vous rend-il pas délectable ? D’ailleurs - capillo-tractons, capillo-tractons ! Il en restera toujours quelque chose -, sans doute figure-t-il plus certainement les motivations réelles de son porteur plutôt qu’une commode devanture, dans le cas qui nous occupe. Clin d’oeil à cet appel du pied vers l’histoire du théâtre : les héros ont pour profession celle de comédien, et viennent interpréter leur pièce à ce titre. Evidemment, celle-ci n’est pas choisie au hasard (Little Red Riding Hood). Question suave : jouent-ils ce divertissement pour le bon plaisir de l’enfant, dont il est le cadeau d’anniversaire, ou pour celui du monstre qui les guette ?

Attardons-nous enfin sur la fameuse scène introductive, plus haut évoquée. Elle s’interprète sans difficulté comme marque du fatum, sans laquelle toute tragédie qui se respecte ne saurait exister. Tour de force, nous restons néanmoins en-deçà des bornes de la rationalité (n’allez pas en déduire que les rationalistes sont bornés, bandes de chenapans !), puisque tout finit par s’expliquer, jusqu’aux détails bizarres : nul besoin d’invoquer les panthéons chers aux Grecs ou Romains. Reste une porte ouverte supplémentaire vers la perspective développée au sein de cette seconde partie de notre article. Notons, sur un plan purement personnel, que l’on est toujours content de rencontrer Marie Trintignant devant la caméra. Une voix, une présence indéniable et une douceur ambiguë : une actrice qui a du chien, décidément. Oups, une métaphore de trop. Quant au tiers par les yeux duquel la caméra subjective nous permet de mirer Marie, nous en donnons justement un aperçu dans les considérations qui suivent.

Lupus homini lupus. Supposez un masque de loup, à la fois schématique et rudement bien moulé quand même. Découvrez-le maintenant avec des yeux d’enfant : n’est-il pas aussi terrifiant que la plus saississante réalité, voire, à la réflexion, qu’un « vrai » loup-garou ? Il n’est pas jusqu’au lieu que découvrent les victimes en puissance (obscure forêt, immense castel) qui ne fasse allusion à l’univers du conte de fées, dont certains des plus célèbres comportent quelques mémorables occasions de terreurs juvéniles. Le thème de l’enfance appartient donc aux quelques lignes directrices de Promenons-nous dans les bois, et ce à double titre : d’une part, le loup et le conte merveilleux - même dans son horreur - puisent largement à la source de leur pouvoir d’évocation, c'est-à-dire nos sensibilisations enfantines (« élémentaires, mon cher Watson »...) ; d’autre part, notre position de témoin, dans la première séquence, se superpose à celle du gosse, noeud de l’intrigue. Nous sommes clairement incités à lire le film avec des yeux d’enfant (abandonnons toute mièvrerie : « avec des yeux d’enfants » ne signifie pas nécessairement terrorisés de bout en bout ; libre à vous d’envisager que certaines scènes brutales puissent fasciner un enfant, ainsi que certaines des apparitions du gosse semblent le souligner). Nous avons ici affaire à un double ressort de l’horreur : la frayeur irrationnelle et irrépressible de l’enfance (le Grand Méchant Loup !), qui gagne d’ailleurs les comédiens ; et la violence meurtrière de l’âge adulte, plus terne et sordide, mais néanmoins bien réelle. Cette dernière composante n’a, « hélas, trois fois hélas ! »(2), rien à envier aux peurs enfantines, en terme de terreur et d’épuisement des nerfs, si ce n’est une fâcheuse tendance à s’éteindre rapidement (1h30 environ)... Faute de victimes il est vrai.

Non parce que « qui aime bien châtie bien » (vous imaginez-vous lâcher ça dans un procès pour violence conjugale ?!), mais parce qu’un peu de critique constructive ne peut que susciter le débat, l’auteur de cet article reproche tout de même aux auteurs du film un mauvais goût dérangeant - parce que non assumé, probablement -, voire à la limite une vulgarité patente, dans le choix d’une caractéristique associée au personnage du troublant châtelain : il semble plus ou moins - plutôt plus, bien entendu - avoir des préférences homosexuelles. Or, à mon humble avis, ceci est censé ajouter à son caractère d’étrangeté et le rendre plus inquiétant (voir la réaction de l’élu de son coeur, lors de la scène du coucher). N’est-ce pas là un amalgame un peu trop facile : personnage « dérangé », donc hors norme, donc sur tous les plans... Car, par extension, l’on peut inverser cette logique et assimiler homosexualité et dérangement, ambiguïté méritant prudence, manque de clarté « psychologique », propension à basculer, stigmate, j’en passe et des meilleures. Je crois réellement, même si vous trouverez peut-être, ami lecteur, que j’exagère un peu - mais en ce domaine, la défense d’une minorité quelle qu’elle soit, mieux vaut trop en faire selon moi -, je crois réellement, donc, qu’il y a là une connotation de valeur assez problématique. Concrètement, le film n’aurait rien perdu sans cette touche.

Ainsi qu'Arts Sombres s’est donné pour mission de le faire, nous espérons avoir exacerbé votre désir de louer ce film, avec un oeil critique cette fois, et d’être à l’avenir fort prudent quant au rejet trop prématuré de certaines oeuvres dans les abysses de l’indifférence !

Notes :
1 - Devise aimablement prêtée par un certain capitaine du nom de Hook ; qu’il en soit remercié à cette occasion.
2 - Devise aimablement prêtée par un certain Fersen (devinez lequel), mais rien à voir avec le sieur Axel, vedette du présent film(3).
3 - Ami lecteur, perspicace ami, un indice concernant le film s’est glissé dans cette note : découvre lequel, le texte auquel il fait référence, puis visionne le film. Merci qui ?
Uncle Chop
(28 octobre 2002)


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