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Derrière les Barreaux : Cinéma
La Prisonnière du Désert
Ethan Edwards est un dur, un de ces types qui n’ont pas déposé les armes à la fin de la guerre de Sécession, qui ne voulaient rien savoir, qui gardent quelques molaires contre ces saletés de Yankees. Il revient au pays, dans ce magnifique Texas poussiéreux, auprès de son frère et de sa famille, déjà nombreuse et bien agrandie. Au rang des nouveaux membres, Martin Pawley, môme monté en graine bronzé comme un Comanche, qu’Ethan a trouvé et sauvé de la mort qui avait déjà frappé ses parents. Ethan retrouve également les Comanches, de manière brutale : ils attaquent et massacrent l’essentiel de sa famille et enlève la petite dernière, la toute jeune Debbie. Parce qu’il est un dur jusqu’à l’aigreur, Ethan part en quête de cette dernière nièce, et de ses ravisseurs, flanqué de son neveu adoptif impétueux. La quête durera cinq ans.
Titre : The Searchers

Scénario : Alan Le May (nouvellel), Frank S. Nugent (adaptation)

Réalisation : John Ford

Sortie : 1956
 
Classique entre les classiques, La Prisonnière du Désert ne l’est pas tellement. Sorti des considérations historiques qui en font –à juste titre- l’un des sommets de la collaboration entre Wayne et Ford, le film est surtout l’un des plus ambitieux et des plus novateurs de ce dernier. Tournage dans la Vallée de la Mort, décors extérieurs nombreux, scènes d’action spectaculaires (plusieurs charges de cavalerie suivies par des travellings d’une précision rare), le film surprend encore, presque cinquante ans après, par l’âpreté de son propos. Les haines affleurent à chaque phrase, les personnages jouissent et encouragent volontiers une violence qui se retrouve aussi bien dans les mutilations post-mortem (John Wayne scalpe un ennemi qu’il n’a même pas tué, énuclée à coups de feu un cadavre dans sa tombe profanée) que dans les yeux de la jolie fiancée qui voit s’étriper ses deux prétendants.

On est dans l’Ouest, le vrai. C’est ce que Ford et Wayne semblent vouloir signifier à l’audience. Le pays ne s’est pas construit dans la douceur, mais dans le meurtre (celui que Wayne accomplira en abattant ses agresseurs fuyant dans le dos, ou celui qu’il promet d’accomplir lorsqu’il aura retrouvé sa nièce), la haine raciale aussi féroce qu’aveugle (Pourquoi Wayne hait-il les Indiens ? Le film montre son ennemi animé des mêmes motifs que lui, ceux de la vengeance familiale), et l’attachement à la propriété privée (Wayne déshérite sa nièce, devenue trop Comanche à ses yeux, au profit d’un neveu adoptif qu’il n’aime pourtant apparemment pas, mais qui est encore suffisamment blanc à ses yeux).

Les valeurs traditionnelles en conflit contre l’agression, la défense du terrain chèrement gagné et devenu propriété légitime en raison même du sang versé dessus, les thèmes chers à Ford sont ici teintés d’un lyrisme noir, d’une ambiguïté permanente. Le soleil qui écrase l’essentiel du film et la beauté des paysages ne font que contraster avec la noirceur de la situation et des personnages. Le héros lui-même est un archétype intenable, un homme devenu trop violent pour la violence de son univers, qui inquiète autant qu’il sert. Comparable à l’Inspecteur Harry, Ethan poursuit sa quête en affaire personnelle, non tant pour l’agression qu’il a subie mais parce qu’il s’identifie progressivement à un bras armé de la justice.

L’évolution de son neveu, blanc au visage d’indien (il a un peu de sang indien dans les veines), progressivement attiré dans la spirale de recherche de son oncle, est des plus troublantes : il fait sien l’objectif d’Ethan pour pouvoir neutraliser ce dernier au moment crucial qu’il redoute, et fait route avec lui cinq ans durant, laissant s’écouler sa jeunesse et disparaître les espoirs de vie normale qui l’attendent. Le duo de chercheurs (le titre original de l’œuvre) est semblable à une hache à deux tranchants, aussi opposés l’un à l’autre que possible, mais faits d’un seul tenant.

La vision crépusculaire, à la fin du film, d’un Wayne vieilli, épuisé, pas vraiment apaisé, juste capable d’un sursaut d’humanité, repartant dans la poussière, seul exclu de la fête, est des plus poignantes, annonciatrice à la fois de la fin du genre et des valeurs qu’il véhicule.

On ressort ému et épuisé de cette quête, mais aussi agité de nombreuses questions qui, avec le recul d’un demi siècle, ne s’apaisent pas dans une tolérance étendue. Les valeurs véhiculées par Ford sont en effet des plus réactionnaires, malgré l’évidence que ce western n’est pas le plus anti-indien qui fut. Comment ne pas s’étonner devant une telle compréhension des cultures indiennes (Ethan connaît parfaitement les traditions des peuples qu’il pourchasse et maîtrise leur langue), adossée à une apologie vigoureuse de l’esprit pionnier, qui a pour face effrayante les guerres indiennes, les massacres de tribus et autres alcoolisations forcées des peuples indiens. Le personnage central porte en lui ces contradictions. Les enfermer à l’intérieur d’une icône patriotique est un pari des plus risqués. Réussit-il ? Probablement. Ford n’ayant jamais été un pilier de la gauche américaine, on ne saurait lui demander plus qu’un peu de nuance, ce qu’il injecte enfin dans ce quasi-opéra.

D’autres réserves tombent sur d’autres éléments constitutifs du style Fordien : il faut aimer les bagarres de bar, les dégelées amicales et viriles et autres bourre-pifs substituts d’argumentaire rhétorique. Réalisme ? Volonté d’éviter tout personnage de cow-boy philosophe peu crédible ? L’idée est plausible, mais on peut également y voir l’un de ces éléments narratifs inévitables chez Ford, présents parfois sans une nécessité absolue (cf. La Charge Héroïque) si ce n’est celle de détendre le public en lui offrant un spectacle cinégénique depuis le muet. La remarque vaut également pour certains personnages comiques d’une légèreté toute relative (curieusement, le vieux Moïse Harper est plutôt bienvenu, sa folie possédant une lucidité shakespearienne. N’est-il pas à l’origine de deux avancées majeures dans la quête ?). Les changements de costumes du Juge-Pasteur-Commandant des Rangers tiennent du slapstick désinvolte, mais les longs dialogues entre ce même rugueux à moustaches et un officier un peu vert provoquent des ruptures de ton et de rythme plutôt dommageables à l’ambiance générale du finale, pourtant inquiétant jusqu’au bout (que fera Ethan ?). Pire, ils banalisent la violence (la cavalerie charge un village indien, femmes et enfants fuient, scènes tournées en visions d’horreur pure plus tard dans Little Big Man ou Soldat Bleu) par l’humour, et font peser douteusement la balance en faveur des blancs contre les Indiens, sans humour pour leur part.

Cela ajouté à la musique inégale, pour dire le moins, de Max Steiner (déjà saboteur de l’ambiance du Grand Sommeil par l’adjonction à presque chaque geste de Bogart d’un thème guilleret plus propice à la sonorisation des exploits de Tintin), qui alterne quelques thèmes remarquables (les chansons qui ouvrent et ferment le métrage sont de véritables hymnes à la nostalgie du Grand Ouest) et des moments de mauvais goût sonore achevé (toujours cet accompagnement guilleret jusqu’à l’absurde des moments d’action), le tragique est presque toujours contenu, presque évité, et l’ombre est toujours contenue par la lumière. Juste au bord de l’abîme, Ford s’efforce de s’accrocher aux derniers brins d’herbe, portant courageusement le spectateur hors des marais angoissants du doute.

Le doute qui rend le chef-d’œuvre de Ford et Wayne toujours passionnant tient plus du scénario et de l’interprétation que de la patte du réalisateur, parfois trop lourde, malgré son charme, encore une fois opposé de toute sa carcasse aux principes de son collègue Hawks, qui érigeait presque en qualité l’absence de style. Dénier son statut de chef-d’œuvre à La Prisonnière du Désert tient du sacrilège, et le débat est largement dépassé de toutes façons. Sa remise en question permanente, en revanche, est salutaire, et lui rend sa jeunesse en le replongeant au cœur de débats dont on ne peut faire l’économie. Certainement pas intemporel, le film conserve son pouvoir de malaise et renvoie son public à son devoir de critique.
Raphaël VILLATTE,
(17 juillet 2004)

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