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D'Oeuvre en Oeuvre : Bande Dessinée
Preacher
On fait un métier difficile. Le truculent papier que j’avais pondu sur Ken le Survivant m’avait en son temps valu quelques mails rageurs plus ou moins argumentés me taxant d’un triste manque d’objectivité. Du coup cette fois, j’annonce la couleur : Preacher est à mon avis une série en tout point exceptionnelle. Bien.
Titre : Preacher

Scénario : Garth Ennis

Dessin et couleurs : Steve Dillon

Edition: Vertigo / Le Téméraire / Soleil

Sortie : voir article... 

Début des années 90. Une période charnière pour la bande dessinée américaine : la fièvre spéculative fait exploser les ventes (un vieux Batman ou une couverture alternative peut valoir de l’or) et le label Image Comics, créé et géré par six jeunes auteurs renouvelle complètement le genre du super-héros.

Deux ans plus tard la bulle spéculative a implosé, et les auteurs Image sont devenus des millionnaires branleurs faisant ce qu’ils ont en fait toujours fait : des remix idiots de X-Men et Batman, avec plus de gore et plus de nichons. Ces tocards et leur clientèle nerd ont tué le comics. Qu’ils crèvent.

Fin de l’histoire ? Non, car parallèlement à ces évènements l’éditeur DC Comics, principal concurrent de Marvel, a lancé un label adulte : Vertigo. Plus littéraires, s’éloignant des schémas classiques des héros costumés (les séries ont un début, un milieu et une fin), les titres Vertigo n’explosent pas les charts mais s’imposent sur la durée, s’attirant un public fidèle et des critiques sous le charme. Deux titres en particulier retiendront l’attention : le poétique Sandman créé par Neil Gaiman et le destroy Preacher du duo Garth Ennis et Steve Dillon.

Jesse Custer est pasteur dans un trou perdu au fond du Texas. Sa vie morne change le jour où il fusionne accidentellement avec « Genesis », une créature échappée du Paradis lui conférant des pouvoirs exceptionnels. Aidé de Tulip, son ex devenue tueuse à gages, de Cassidy, un vampire alcoolique (!) et du fantôme de John Wayne (!!), le jeune prêcheur s’en va demander des comptes à Dieu, qui a préféré disparaître discrètement…

En raconter plus serait criminel. Si vous demandez son avis à un fan de BD lambda, il vous répondra quelque chose comme « Preacher ? ‘Tain, c’est trop destroy ce truc ! T’as le sang qui gicle dans tous les sens, des gags franchement hard et Cassidy il déchire trop sa race ! ».

Pour immature qu’elle puisse paraître, cette opinion se tient. Preacher, ça fait mal. Le bodycount se tient à une moyenne très élevée et Garth Ennis trouve l’occasion d’imposer sa «sensibilité» toute personnelle : un goût prononcé pour les personnages défigurés, la consanguinité, les perversions sexuelles en tous genres, les indécrottables poissards et les dialogues fleuris. Je ne résiste évidemment pas au plaisir de vous en livrer quelques échantillons :

- « Quand j’en aurai fini avec toi, tu regretteras que ton père se soit pas retiré » ;

- « Il ne s’agit plus de la fin du monde. Il s’agit de mes testicules. » ;

- « Cette omelette a un goût de sperme. Enfin, j’imagine… »

Donc oui, Preacher choque ET amuse avec persistance et efficacité. Au point que cet aspect du récit a fini par occulter ce qui s’avère être le cœur de l’histoire.

Car le tour de force de Preacher est qu’il combine le meilleur de l’irrévérence d’un Tarantino avec la dignité d’un John Ford. On passe sans complexe d’une partouze zoophile à une mort tragique, de cannibales sodomites à une histoire d’amour sincère et adulte. Pour un adolescent débile et défiguré (l’hilarant Tronchdecul, tout un programme), nous avons le Saint des Tueurs, pistolero immortel tout droit sorti d’Impitoyable.

Plus fort encore, ce grand écart a lieu à l’intérieur des personnages. Le grand méchant de l’histoire, Herr Starr, a beau être un tueur cruel et méthodique, son capital-déveine rivalise sans mal avec un Coyote des mauvais jours. Mutilé sur une base régulière, victime des derniers outrages, contraint aux pires humiliations, sa crédibilité a beau être flinguée mille fois, il y a toujours l’acte, le geste, la décision qui nous rappelle ce dont il est capable. C’est brillant mais ce n’est pourtant rien par rapport à Cassidy.

Ah, Cassidy. Les amis de Garth Ennis vous le diront : ce vampire au verbe acide et à la pinte facile n’est autre qu’un autoportrait du jeune auteur irlandais. Cassidy nous venge de vingt ans de tapettes neurasthéniques se lamentant sur leur besoin de sang. Cassidy c’est la cool attitude élevée au rang d’art.

« Ouais, en gros, ton Cassidy, c’est Fonzie version vampire ». Non, bien sûr, de toute façon Fonzie est inimitable. Cassidy est le sous-marin du récit. Le sujet qu’on fait passer en contrebande, une réflexion sur le statut du sidekick, sur l’amitié virile à la John Ford, sur une rédemption qu’on cherche sans le savoir. Si tous les personnages de Preacher sont assez carrés, Cassidy est par contre le baromètre émotionnel de la narration : peu de personnages auront suscité chez moi un attachement aussi profond et une haine aussi farouche.

Fort de ce succès, Ennis et Dillon ont enchaîné sur divers projets, dont le fameux Punisher, personnage le plus destroy du très sage univers Marvel. Si les gags craspecs et les effets gores sont toujours là, on regrettera un manque de substance, comme si la hardcore attitude était devenue le centre de leurs histoires au lieu d’en être la plaisante couche superficielle. Je n’ose penser qu’Ennis (qui n’a pas 30 ans) n’a plus rien à dire, mais Preacher a de bonnes chances de rester son Citizen Kane à lui, le regard touchant (hé oui) et sensible (hé oui) d’un pilier de bar irlandais sur un très grand pays riche en mythes.


Disponibilité :
C’est là que ça fait mal, car Preacher est la meilleure bande dessinée que vous ne lirez jamais. La maison d’édition française Le Téméraire avait commencé la parution du titre, mais fit prématurément faillite, ne couvrant qu’environ un quart des neuf tomes de l’édition américaine. Ces numéros sont aujourd’hui trouvables en solderie, mais ne vous délivreront jamais le fin mot de l’histoire. Parallèlement, les éditions Soleil auraient repris les droits du titre, mais on attend toujours. Reste la VO, disponible dans les comic shops parisiens et sur les sites type amazon.com. Elle demande hélas un excellent niveau d’anglais en raison du style très oral des dialogues, de l’argot omniprésent et des divers rendus des accents locaux. A vos risques et périls, mais ça en vaut la peine.

Cyberlapinou
(16 août 2004)

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