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Enquêtes : Etudes

Du Détective privé au détective public

Communication présentée le 21 novembre 2003,
Colloque du BBI (Berlin-Brandenburgische-Institut)

Y a-t-il encore un polar apolitique en France après 1968 ?

La réponse semble négative, après examen du panorama. Une étude biographique aboutirait aux mêmes conclusions : la plupart des auteurs contemporains ont un passé ou un présent d’engagement politique, qui les a guidés vers le polar, genre mineur, trivial, mais dont la liberté réside précisément dans sa réputation de trivialité et la mise à l’écart méprisante dont il a fait l’objet jusqu’ici. Cette liberté était employée par le passé à une surenchère dans la violence et l’érotisme, dont les collections s’enorgueillissaient pour leur promotion. Elle sera employée pour mettre en scène et mettre en jeu les questionnements, les scandales et les vicissitudes de la société française, voire de la politique internationale. Le métissage social du nouveau récit policier crée ainsi de nouveaux héros, de nouveaux personnages secondaires, de nouveaux méchants aussi. A une vision exotique des bas-fonds se substitue une vision sociale globalement policière. C’est la fin du gangster-corsaire, dont l’Ile de la Tortue se situait au cœur de Paris. De régionalisation en évolution sociale, les héros du polar français sont touchés par le désenchantement de la désillusion politique, mais aussi par la nostalgie d’un autre polar, celui qui les a vu naître, le Hardboiled américain, mais aussi celui des bas-fonds parisiens. Ces héros semblent les derniers de leur genre, conscients à la fois de la perte d’un monde et d’illusions, mais aussi de leur propre impuissance de héros.

La rupture idéologique qui préside à la naissance du Néo-Polar n’est pas tant dirigée contre les prédécesseurs littéraires que contre d’autres idéologies, exprimées dans le monde réel. Le polar devient le nouveau champ de bataille et d’action d’une lutte politique et idéologique qui s’exprime de manière violente jusqu’aux plus hautes sphères des Etats. Le déclin d’une certaine idée ancienne de la Série Noire ne vient-il pas, après 1968, à l’heure d’une politisation toujours plus grande des jeunes générations, de son manque de clairvoyance politique et de la relative absence d’un regard sur le monde extérieur à celui des Bas-Fonds ? A l’exception de Jean Amila et de quelques autres, le Néo-Polar est le premier en France à mêler les éléments policiers et ceux de la politique de son temps.

Cette évolution se mesure, semble-t-il, en observant les enquêteurs depuis 1968, et, paradoxalement, ceux qui n’ont jamais été aussi représentés qu’Outre-Atlantique, les détectives privés.

Le détective privé du genre policier est un enquêteur dont les motivations sont souvent moins nobles en apparence que celles du policier. Ce dernier est censé faire respecter la loi, tandis que l’enquêteur privé exécute des missions pour des commanditaires, et peut être appelé à violer certaines lois. La plupart du temps toutefois, les motivations du détective privé se font personnelles : Philip Marlowe tombe presque toujours amoureux de sa cliente ou d’une des femmes qu’il rencontre au cours de son enquête. Représentant de l’ordre, le détective dispose à la fois d’une crédibilité légale –il est détenteur d’une licence, qui lui ouvre certaines portes mais ne lui donne aucun pouvoir de justice- et de moyens d’action à la limite de la légalité, voire au-delà de cette limite, bien que ses transgressions sont toujours justifiées par la justesse de sa cause, et par l’inefficacité de la police. Cette dernière va parfois jusqu’à employer le détective privé pour pallier elle-même ses manquements. Pourtant, la marginalité du détective privé est également à l’origine du regard désabusé que ce dernier porte sur le monde. Ni totalement policier ni vraiment voyou, il a une conscience aiguë de ses propres limites, et la motivation qu’il trouve pour résoudre les enquêtes qu’on lui soumet tient plus du sursaut vital que de la croisade.

Il est remarquable que Jean-Patrick Manchette, après avoir lancé quelques bombes dans la mare policière avec ses premières œuvres, se tourne vers une des figures les plus classiques de la mythologie du genre. Par jeu, pour s’essayer à la composition d’une série policière et, de son propre aveu, « pour payer ses impôts », il crée un enquêteur totalement hors du temps, à contre-courant de son époque, le détective privé Eugène Tarpon. Tarpon a d’abord été gendarme mobile, spécialisé dans la contention des manifestations, et il a quitté la gendarmerie par dégoût, sans pour autant embrasser les causes qu’il a aidé à contrer physiquement. Tarpon choisit avant tout la marge et l’individualité, il est dans ce sens un détective privé par essence, plus proche de Marlowe que de Sam Spade. Très chandlérien, Tarpon fait partie de ce que nous pourrions appeler les « enquêteurs-catalyseurs ». Leur talent d’enquêteur réside moins dans leurs facultés de déductions que dans leur courage ou leur entêtement : C’est leur seule présence qui, poussant les uns et les autres à l’action et à la réaction, met au jour les vérités cachées et conduit éventuellement au châtiment des coupables. Tarpon ne déroge pas, dans les deux romans qui le mettent en scène à cette ligne de conduite inspirée de Philip Marlowe. Son engagement politique n’est guère prédominant, mais la plupart de ses relations sont nettement engagées, comme sa complice Charlotte et son ami Jean-Baptiste. Il accepte des affaires en apparence simples et anecdotiques, mais qui le plongent immanquablement dans des péripéties où les implications politiques ou historiques sont cruciales, comme lorsqu’il aboutit, au fond d’un souterrain, à un ancien savant nazi. Tarpon n’est pas dénué de sens critique, et porte un regard vif et lucide sur la société dans laquelle il vit, mais ce regard trahit une forme d’inadaptation. Tarpon ne comprend pas vraiment le monde qui l’entoure, il s’en sent légèrement exclu, et son parcours de la gendarmerie vers l’enquête privée semble plus correspondre au reflet de son incompréhension qu’à une volonté de devenir un justicier libre des contraintes de l’administration policière.

Ses aventures n’en mettent pas moins en jeu, sous une forme volontiers parodique ou caricaturale, des figures ou des faits importants dans le paysage politique des années soixante-dix. On le voit ainsi grincer des dents en contemplant les immeubles de banlieue construits pour des cadres « schrébeiriens ou néorocardiens ». Il quitte également sa neutralité le temps d’une hilarante tirade contre le journal d’extrême droite Minute. Il se moque allègrement des tentations spirituelles de son temps lors d’un passage dans une communauté parodiant la secte Krishna. Cependant, Tarpon revient toujours à son point de départ, à l’instar de Marlowe. Il gagne peu, perd beaucoup –la fin de sa deuxième et dernière aventure le voit sur un lit d’hôpital avec les deux bras cassés-, et semble n’aspirer qu’à la tranquillité.

De la même manière, l’inspecteur Cadin créé par Didier Daeninckx termine sa longue carrière fictionnelle en détective privé. Le décalage avec la réalité du métier de l’investigation privée qu’il personnifie alors n’a d’égal que le décalage avec le topos bogartien. La timidité qui, chez Tarpon, masquait une incompréhension du monde, qu’il fût celui de la société ou de sa marge, s’est muée en une quinzaine d’années en désenchantement violent. Dans Meurtres pour Mémoire, Cadin arpentait les rues de Toulouse en flic convaincu, imprégné de certaines valeurs humanistes qui le poussaient à résoudre certaines affaires en dépit des mises en garde, ou pire, de l’indifférence générale. On le verra déprimé à Hazebrouck, et on finira par assister à son suicide solitaire dans le Facteur Fatal, comme à la fin d’un parcours qui l’aura vu s’éloigner toujours plus du reste de la société. Son bref statut de détective privé semble un statut-prétexte. Les détectives privés ont presque tous disparu à cette époque de la littérature policière, et leur souvenir fait partie désormais du folklore du genre. C’est pourtant la seule manière que l’ancien policier peut envisager pour continuer d’exercer son métier. Au-delà du personnage de Cadin et de ses motivations, aussi personnelles qu’autodestructrices, il semble qu’un nouveau détective se dessine avec sa dernière période.

Cadin continue coûte que coûte parce qu’il ne sait plus rien faire d’autre. Son retour aux sources de l’enquêteur marginal est le signe d’une évolution. Redevenu simple citoyen, les vicissitudes du monde ne peuvent toujours pas le laisser indifférent. L’évolution de Cadin est symptomatique autant à l’échelle du Néo-polar français qu’à celle du genre entier. De ce point de vue, le policier atteint un point désespéré de la quête de justice, car on voit son être se confondre avec sa quête par-delà toute fonction sociale. Quant au polar français, il voit mourir l’un des seuls policiers qui étaient nés de la vague de l’après soixante-huit. Non qu’il fût le premier, Cadin avait cependant ouvert une nouvelle ère. Il n’était, pas plus que Tarpon, un fer de lance de l’engagement politique, mais il avait ses opinions, ses valeurs, qu’il ne pouvait mettre de côté pour l’exercice de son métier. Il composait, jusqu’à être finalement contraint à agir en idéaliste, c’est à dire, en l’occurrence, sans y être contraint par sa fonction sociale.

Que reste-t-il des missions de ces enquêteurs, et comment agissent-ils pour faire éclater la vérité ? A la différence de certains de leurs homologues passés et contemporains d’Outre-Atlantique, ils ne semblent pas parvenir à faire de leur enquête une affaire personnelle. Ces policiers et détectives privés français se disent souvent simplement entêtés. Ils ne semblent avoir d’autre raison de vivre que de tenter, à la mesure de leurs compétences et de leurs moyens, de faire pencher un peu la balance de la justice.

Gabriel Lecouvreur, alias Le Poulpe, n’a pas d’autre ambition affichée. Justicier presque surnaturel, irréel, et à la frontière du vraisemblable, il hérite à la fois de la violence des héros du roman Hardboiled, de la gouaille des truands parisiens des riches heures de la Série Noire, ainsi que du dévouement à la justice pour des faits qui ne le concernent pas de certains héros justiciers du roman-feuilleton, et peut-être même de certains superhéros. La particularité première du Poulpe réside dans son statut social, ou plutôt dans son absence de statut social. Anarchiste dans les actes ainsi que dans le discours, il n’est qu’à peine inséré dans la société, et un usage parcimonieux de l’héritage familial lui permet de vivre sans travailler. Dès lors, il peut se consacrer pleinement aux affaires qui attirent son attention. Son fonctionnement ressemble à celui des grands détectives du XIX° siècle, au Chevalier Dupin, au Lecoq de Gaboriau ou à Sherlock Holmes. Marginal au sens propre, Lecouvreur est pourtant des plus utiles à la société, puisque ses agissements contribuent à la justice. Il s’agit cependant d’une justice personnelle, enclenchée par la curiosité et la sensibilité, et par là-même condamnée à devenir affaire personnelle. Dans ses méthodes, il retrouve l’efficacité des héros les plus durs du Hardboiled, adaptant sa méthode d’interrogatoire en fonction des faiblesses qu’il décèle chez son interlocuteur : on le verra ainsi brutaliser sans états d’âme des lycéens dès sa première aventure. On ne le verra pas, en revanche, s’associer volontairement à la police. Il fuit cette institution qu’en bon anarchiste il ne peut trouver que dangereuse et liberticide. De plus, son activité le met en concurrence directe avec elle, à l’instar de ses prédécesseurs détectives privés. Son hostilité à l’égard des autorités le place dans une position nouvelle : il est le défenseur des victimes et le pourfendeur, tout à la fois, des voleurs et des gendarmes. Il est un rempart inespéré contre l’injustice, qu’elle soit commise par les coupables ou négligée par les forces de l’ordre. Son indépendance lui confère la liberté qui manque aux policiers, et il se distingue d’une partie des détectives privés par le naturel avec lequel il assume cette marginalité.

Les aventures de Gabriel Lecouvreur développent un paradoxe soulevé par Chandler, qui évoquait « ces romans dont peu importait la fin ». En effet, c’est précisément parce qu’il suit toujours le même chemin que l’enquêteur accroche l’attention du lecteur : les faits divers, le quotidien, ces petits drames vite oubliés sont pour lui autant de signes de dysfonctionnements sociaux. Le Poulpe offre dans le même temps la résolution de l’un de ces petits drames du quotidien et un bref regard sur la face cachée de la société. De ce point de vue, Gabriel Lecouvreur est un « détective public », nouvelle dénomination dans le genre policier, croisement inattendu entre le caractère solitaire, donc privé, de l’enquête, et les préoccupations altruistes, donc publiques, d’un militant au sens étymologique du terme : il se bat personnellement contre les injustices qui le mettent en éveil uniquement parce qu’il a été mis en éveil.

Cette présentation du récit policier français, forcément incomplète, nous permet de mesurer l’ampleur d’une des tendances principales de « l’école française », sa politisation. On a vu renaître et s’épanouir le « polar », ce roman des rues sombre et cruel, qui n’a pas quitté les rues après qu’elles eurent été repavées. Sa principale évolution de l’après-soixante-huit est la généralisation de son univers. Les bas-fonds n’ont pas disparu, mais leurs frontières sont plus difficiles à tracer que jamais. Désormais, tout est à portée de polar, et tout peut être abordé, traité, questionné et jugé par un polar qui ne se soucie plus de sa trivialité ou de sa respectabilité.

Raphaël VILLATTE
(15 décembre 2003)

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