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Hors de l'Ombre : Cinéma
Point Limite Zéro
Kowalski (Barry Newman) est livreur de voitures. Il fait le pari d'en amener une de Denver à San Fransisco en une quinzaine d'heures. A bord d'un bolide lancé à 250 sur les routes rectilignes de trois Etats, Richard C. Sarafian nous propose de visiter les Etats Unis de la fin des années 60 / début des années 70, un pays où ségrégation raciale et sentiments guerriers anti-communistes cotoient hippies et rockers pacifistes.
Titre : Point Limite Zéro

Scénario : Guillermo Cain

Réalisation : Richard C. Sarafian

Sortie : 1971
Génial au premier degré… Point Limite Zéro (Vanishing Point) serait probablement déjà un film incontournable s’il ne s’agissait que d’une poursuite en voiture à travers trois Etats. Le plus remarquable étant sans doute l’aspect brut des cascades, carambolages et autres explosions, caractéristique d’une époque, les années 70, où on utilisait surtout les effets spéciaux pour faire dégouliner de la belle peinture rouge-signal d’entre les yeux des tireurs trop lents. Reconnaissons-le, voilà un film qui rendrait nostalgiques des seventies, mêmes les gamins nés dans les années 90. Car, même si le film de poursuite en voiture reste un classique qui n’a jamais disparu des écrans et n’est peut être même pas typique d’une époque particulière (quoiqu’on n’en vit guère dans les années 30), les exemples les plus marquants de ces dernières années (Taxi, le remake de 60 secondes Chrono, par exemple) apparaissent bien mous malgré des moyens techniques toujours plus impressionnants. A force de repousser les limites de l’imaginable en matière de cascade numérique, on n’en a peut être bien oublié qu’un simple tonneau avec une voiture toute bête pouvait avoir un charme fou, pourvu qu’on ait pas l’impression de regarder un dessin animé.

Oui, ne serait-ce que parce que Point Limite Zéro est un film où le personnage principal a dix lignes de dialogue et roule à 250 entre Denver et San Fransisco sans la moindre raison apparente, c’est un film formidablement plaisant au premier degré. Ce serait peut-être d’ailleurs l’incarnation parfaite du divertissement. Juste un film de bagnoles. Filmé comme jamais, avec des rebondissements dans le scénario toujours surprenants et drôles. Une bande originale en forme de compilation rock et soul omniprésente et excitante comme au premier jour. On en deviendrait nostalgique, mais pas comme on chante les jingles de pub des années 80, c’est-à-dire, en oubliant que c’était stupide à l’époque et que seul le temps passant leur a donné un tant soi peu de charme ; non, nostalgique en se disant qu’on aimerait bien que des films comme ça, il s’en fasse encore.

…mais bien plus qu’un divertissement. Le pari de Kowalski est tellement incompréhensible, son périple à pleine vitesse si vide de sens, non seulement aux yeux du spectateur mais aussi à ceux de tous les protagonistes de cette histoire, qu’on se dit que c’est peut être cette vacuité même qui est le cœur du film. Kowalski cherche-t-il à prouver quelque chose ? Les quelques flashs back qui le montrent accidenté dans des courses de moto et de stock car laissent penser qu’il n’a connu que des échecs sur la route, alors son but est-il de prouver tout simplement qu’il n’est pas un perdant ? Mais aux yeux de qui ? Kowalski semble enfermé dans une solitude définitive où le contact avec l’extérieur glisse sur lui sans le toucher (les multiples propositions de filles superbes qui restent pour ainsi dire sans réponse, le dialogue de sourd avec un aveugle aussi bavard que lui est taciturne). Il semble ne ressentir aucune émotion ; depuis le premier policier dans son rétroviseur jusqu’à l’ultime barrage, chaque événement est accueilli sur le visage de Kowalski avec un détachement déconcertant, ce qui laisse difficilement penser à un combat personnel. Il fonce, tout simplement. Un flic demande à un moment : « il doit livrer la voiture lundi, y’a le feu ? ». On commence doucement à se demander de qui on parle exactement. Un mélange de vitesse et de vacuité tout droit destiné à un mur, au bout du chemin, voilà qui rappelle des modes de vie largement critiqués en cette fin des années 60 / début des années 70. Le voyage de Kowalski devient ainsi celui du dernier héros américain, pour reprendre les termes ironiques de Super Soul, le DJ de KOW guidant aveuglément le livreur pressé

Comme un prédécesseur de Fight Club, moins didactique et donc plus énigmatique, Point Limite Zéro se veut une critique aussi simple que ferme de l’état de toute une société américaine. La course de voiture (comparable au club de combat de Figth Club) devient à la fois un palliatif à l’ennui que procure un système qui ne se préoccupe que de l’avenir à très court terme, et à la fois le symbolise à la perfection. Car Kowalski est un produit de ce système ; ancien flic, ancien héros de la guerre du Viet Nam, avec des zones d’ombres censées expliquer comment il en est arrivé là, mais qui ne seront jamais vraiment dévoilées.

Ce road movie est en fait, comme souvent, un prétexte à de nombreuses rencontres, ici véritable galerie de portraits de la civilisation américaine de la fin des années 60. Comme un dernier bilan de Kowalski, entre ses souvenirs et un monde qu’il laisse derrière lui, non parce qu’il ne le comprend pas mais justement parce qu’il le connaît suffisamment pour savoir qu’il ne va pas lui manquer. Des chanteurs de rock illuminés adorateurs de Jésus le sauveur aux hippies shootés à l’amour et au speed, en passant pas les jeunes mariés homosexuels sur la route de l’eldorado-San Fransisco, le trajet nous propose une peinture sans jugement mais surtout sans illusions d’une population passablement ravagée par les contradictions légendaires de son histoire, tiraillée entre son envie de casser du communiste et son envie de claquer d’une overdose de rock pacifiste. Une contradiction magnifiquement mise en scène lorsque Super Soul et son collaborateur (noirs tous les deux) se font tabasser par des flics rancuniers sur fond de musique douce.

Un discours non pas cynique, donc, puisque terriblement nostalgique (voir les souvenirs de Kowalski et de sa compagne surfeuse) mais assez pessimiste, du début jusqu’à la fin ; et riche d’enseignements sur une époque pas vraiment différente de la notre.     
Alex SUMNER
(13 janvier 2003)

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