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Hors de l'Ombre : Cinéma
Phase IV
Tous les prédateurs des fourmis ont disparu, celles-ci se développent donc à grande vitesse. Deux scientifiques sont chargés de les étudier et de concevoir un insecticide pour enrayer leur progression.
Phase IV est l'unique film réalisé par Saul Bass. Il porte la marque d'un style proche de l'abstraction au service d'un propos qui pose davantage de questions qu'il ne livre de réponses.
Titre : Phase IV

Scénario : Mayo Simon

Réalisation : Saul Bass

Sortie : 1974
Deux approches de la Science Fiction. Si l’appellation « Science Fiction » n’est la plupart du temps qu’un terme générique regroupant à peu près tout ce qui a trait au futur ou à une réinvention du passé ou du présent, il est clair que les sous genres sont indénombrables. Les liens avec le fantastique sont plus qu’étroits et, à vrai dire, de nombreuses œuvres sont classées indifféremment dans l’un ou l’autre des genres. Il est intéressant de remarquer que dans le domaine vaste de la science fiction, on distingue – au moins – deux types d’approches stylistiques très opposés : l’un qui s’attache à développer un univers original richement détaillé, avec un système de société décrit dans les moindres détails, l’histoire se déroulant dans ce contexte totalement imaginaire (quand bien même serait-il la métaphore de notre propre monde) ; l’autre, que l’on pourrait qualifier de minimaliste parce qu’il donne rarement lieu à de longues descriptions, qui consiste à faire intervenir dans un monde que nous connaissons parfaitement (le notre ; et même s’il est futuriste, les caractéristiques en sont très proches) un élément extraordinaire venant perturber le fonctionnement de la société.

Une compréhension instinctive. Phase IV est un film minimaliste, parce que son intrigue repose sur l’élément perturbateur d’un monde très familier et parce que le style de la mise en scène, les dialogues ou encore la musique sont résolument épurés. Il s’agit là de l’unique film réalisé par Saul Bass, l’auteur des célèbres génériques de nombreux films d’Alfred Hitchcock (La Mort aux Trousses, Vertigo) ou Martin Scorcese (Casino). Cette approche peu intellectualisée de la science fiction n’est pas étrangère aux origines artistiques du réalisateur. On reproche assez fréquemment aux auteurs venus du vidéo clip ou de la publicité de n’être que des stylistes, davantage passionnés par la photo de leurs films que par le scénario ; mais c’est oublier la faculté d’abstraction du propos de nombreux vidéo clips – ou des génériques, dans le cas de Saul Bass – qui rendent le plus souvent la compréhension de l’œuvre plus instinctive qu’intellectuelle, dans ce sens que les sensations éprouvées sont difficilement verbalisables. Certes, il n’y a pas de raison de préférer un type de compréhension plutôt qu’un autre, mais l’absence ou la faible fréquence des mots dans une œuvre sont synonymes de mystère pour la compréhension intellectuelle et accentuent la fascination, telle qu’on la ressent par exemple devant une sculpture ou un tableau.

Fascination et destruction. Phase IV est un exemple somptueux de la mise au service d’un style pour un sujet. Car c’est bel et bien de fascination et de tentative de compréhension qu’il s’agit entre les fourmis et les deux scientifiques du laboratoire. On retrouve ici la thématique, récurrente en science fiction, du contact avec une entité ou une autre civilisation, au cours des études menées par le Dr. Ernest D. Hobbs, entomologiste et le Dr. James R. Lesko, mathématicien spécialiste de la théorie des jeux et de la communication ; mais la particularité, ici, est que se mêlent à la fois la nécessité d’entrer en communication pour stopper l’agression des fourmis et en même temps l’envie d’en apprendre davantage sur le phénomène, sur les capacités de cette espèce.

Les expériences pour entrer en contact alternent cependant avec les tentatives de destruction de l’objet étudié, parce qu’il est menaçant et parce qu’il révèle les limites de l’être humain. Cette ambivalence entre fascination et agression est du même type que celle décrite par Stanislas Lem dans Solaris. Les différentes étapes que suivent les scientifiques dans leur étude du phénomène sont effectivement similaires dans les deux œuvres ; les colonnes qu’érigent lentement les fourmis ou encore les marques géométriques dans le champ suscitent autant l’admiration des chercheurs dans Phase IV que les Mimoïdes dans Solaris et sont, en fin de compte, les premières cibles lorsqu’ils tentent désespérément d’obtenir une réaction des fourmis (Phase IV) ou de l’océan (Solaris).

Le traitement de l’histoire, alternance de scènes de laboratoire, d’expérimentations devant des ordinateurs et de scènes de travail des fourmis, rappelle encore Solaris où Lem nous décrit longuement les activités de l’océan entre deux scènes à l’intérieur du vaisseau-laboratoire ; si bien que l’identification naturelle du spectateur aux personnages humains de ces histoires glisse progressivement vers une position neutre et attentiste. Qui observe qui ? Les fourmis ne seraient-elles pas elles-mêmes en train d’étudier les humains ? Et finalement, de quel camp doit-on souhaiter la destruction, à partir du moment où le combat est engagé ?

Dans Phase IV, comme dans Solaris, les scientifiques en viennent à se poser davantage de questions sur eux-mêmes que sur ce qu’ils observent ; si cet objet leur est supérieur, doivent-ils l’adorer ou le détruire ?

Plus de questions que de réponses. On dit fréquemment qu’en science, les questions sont plus fécondes que les réponses (rarement définitives). La fin de Phase IV est un point de départ vers l’inconnu, le début d’une nouvelle étape dont nous ne saurons rien. La dernière séquence est sans doute la plus belle, la plus impressionnante, indescriptible (au risque d’en ternir la découverte), elle relève de ce style abstrait ou les images et les rares mots se fondent dans une sensation d’effroi et d’apaisement. Une fin qui impose la frustration si l’on ne peut se passer d’explication, la contemplation si l’on se laisse porter par la succession floue des émotions.                 
Alex SUMNER
(07 octobre 2002)

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