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Enquêtes : Etudes
Le roman policier intelligent avec Arturo Pérez Reverte
Il y a des types, comme ça, qui vous agacent comme ils vous fascinent... C’est le cas d’Arturo Pérez Reverte, romancier espagnol venu du journalisme. Cet homme fascine par son extraordinaire facilité à concevoir des scénarii qu’il cisèle tel un orfèvre et à plonger le lecteur dans un univers chaque fois radicalement différent et tout particulièrement attrayant pour l’intellect du lecteur. Ainsi, lorsqu’on ferme un de ses romans, non seulement on sort haletant d’une enquête menée cordeau, qui ne nous a laissé aucun répit, mais on a aussi l’impression d’être plus intelligent. Il agace pour exactement les mêmes raisons : « Non, mais ! Ce n’est pas possible d’être aussi doué et instruit ! ». Je vais vous présenter l’art de cet écrivain hors du commun à travers trois de ses œuvres, La tabla de Flandes (Le tableau du maître flamand), El Club Dumas (Le Club Dumas) et enfin La piel del tambor (La peau du tambour).
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Conteur. Tout d’abord, Arturo Pérez Reverte est un conteur hors du commun. Je m’explique. Chacun de ses romans, à l’exception de la série sur le capitaine Alatriste, véritable hommage à l’œuvre d’Alexandre Dumas qu’il connaît par ailleurs par cœur, est conçu comme un enquête où des individus sont sortis de leur univers quotidien pour être plongés dans une enquête qui les obligera à réfléchir sur eux-mêmes, sur ce qu’ils considèrent comme acquis ou certain. Se déroulent donc en parallèle l’évolution de l’enquête proprement dite et celle des protagonistes : c’est de ce jeu de construction que sortira la Vérité. La vérité sur les événements contés dans le roman et celle que découvrent les individus au plus profond d’eux-mêmes. Ainsi, dans La piel del tambor, c’est quand le prêtre Lorenzo Quart arrive à accepter la spiritualité qui sommeillait en lui, quand il cesse d’être un « soldat » du Vatican pour devenir un véritable homme de Dieu qu’il parvient à accomplir la mission que ses supérieurs lui avaient confié, à démêler les mystères sommeillant dans cette petite église du cœur du quartier Santa Cruz à Séville. De même, la poursuite des trois exemplaires des Neufs portes du royaume des ombres est pour Lucas Corso une véritable épopée dans laquelle il est entraîné sans pouvoir réagir et dont il ne sortira pas indemne, psychologiquement, physiquement, émotionnellement. En fait, la résolution de l’intrigue n’arrive que quand le protagoniste est prêt à la découvrir, quand il a suffisamment mûri, évolué pour atteindre la vérité.

Précision. Quant à la technique narrative utilisée par le romancier, il s’agit d’un procédé sommes toutes classiques qui veut que le lecteur n’en sait pas davantage que les individus plongés dans l’enquête. Il les accompagne donc pas à pas dans cette recherche de la solution et dans cette quête de soi. C’est ainsi qu’il suit haletant le déroulement de cette partie d’échec aux résonances bien réelles et dramatiques qui se dispute La tabla de Flandes entre Julia, Muñoz et ce mystérieux joueur aussi talentueux que machiavélique (la prise d’une pièce se traduisant en effet par la mort d’une personne de l’entourage de Julia). Ce procédé ajouté à cette manière de faire suivre pas à pas l’évolution psychologique, émotionnelle des protagonistes permet au lecteur de s’attacher aux personnages et donc de s’inquiéter pour leur devenir. Toujours dans La tabla de Flandes, nous découvrons en même temps que Julia que celle-ci représente la reine sur l’échiquier et nous en venons à la même conclusion qu’elle : que se passera-t-il quand le joueur mystérieux se saisira enfin de cette pièce maîtresse ?

Emotion et refléxion. La narration d’Arturo Pérez Reverte s’adresse tout autant au cœur qu’à la logique du lecteur. Son cœur est touché parce que l’auteur lui présente des hommes et des femmes à un moment critique de leur vie, des hommes et des femmes subissant une mutation en raison des événements extraordinaires (au sens propre du terme : qui sortent de l’ordinaire, qui diffère de leur quotidien) et s’interrogeant soudain sur eux-mêmes et sur leur conception de la vie. C’est cette remise en question, ce questionnement, que tout un chacun peut se poser à un moment ou un autre de sa vie qui fait que les héros des romans de Pérez Reverte sont particulièrement proches du lecteur. Enfin, cette narration s’adresse à la logique du lecteur, car celui-ci dispose exactement des mêmes éléments que les protagonistes et se voit proposer le défi de résoudre l’enquête avant eux.

Cependant, le principal intérêt de ces romans ne réside pas là, du moins à mon avis. Ce qui rend l’œuvre d’Arturo Pérez Reverte aussi intéressante est avant tout son caractère extrêmement nourrissant pour l’intellect du lecteur. Le contexte dans lequel se déroulent chacune des enquêtes est d’une précision et d’une richesse peu commune : l’aventure du lecteur ne se réduit pas à celle liée aux événements contés. El Club Dumas est ainsi une extraordinaire plongée à la fois dans l’univers du livre ancien et d’Alexandre Dumas. L’auteur, grand amateur de notre Dumas national, nous l’avons dit, s’amuse visiblement à mêler l’intrigue des Trois Mousquetaires à celle de son roman si bien que Lucas Corso se retrouve confronté aux fantômes (?) de Rochefort, Milady et cie ! De même, à la fin du roman, le monde du livre ancien ne semble plus avoir de secrets pour le lecteur : Pérez Reverte parle des différents formats (in-quarto, in-octavo [1]), des différents procédés d’impression, de reliure, de conservation, de réfection comme s’ils étaient familiers pour le lecteur, et à la fin, ils le deviennent effectivement. C’est pourquoi on peut qualifier ces romans d’intelligents. La tabla de Flandes est un autre grand exemple de l’érudition que fait passer l’auteur à travers ses œuvres, ici dans le domaine de l’histoire de l’art et du jeu d’échecs. Même si le lecteur n’a aucune notion dans ces domaines, ils sont présentés de telle manière qu’à la fin on a l’impression non pas d’être des spécialistes en la matière mais d’avoir énormément appris, de s’être formidablement enrichi.

Pour finir avec ce thème, je vais davantage insister sur un roman qui me tiens particulièrement à cœur, La piel del tambor. Ce livre nous présente avec une triste ironie le fonctionnement politique de l’Eglise, la manière dont le Vatican règle ses problèmes internes, ces prêtres qui n’ont des hommes d’Eglise que l’habit et qui sont davantage des diplomates, de véritables policiers veillant au respect de l’orthodoxie dogmatique et celle des comportements. Ainsi, on apprend au début du roman que Lorenzo Quart, véritable soldat du Vatican, a mené à sa perte un prêtre latino-américain adepte de la « théologie de la libération » parce que celui-ci comme nombre de ses semblables, s’était éloigné des chemins tracés par Rome. Ici, Pérez Reverte n’invente rien : la « théologie de la libération » est un mouvement bien connu des américanistes [2] né vers les années 50 et qui consistait à essayer de soulager avant tout la souffrance terrestre des fidèles, impliquant donc un engagement politique et social des adeptes de ce mouvement. Cette nouvelle théologie a été vivement critiquée par le Vatican qui considère que le premier devoir de l’Eglise est de sauver l’âme des fidèles et non pas leur vie terrestre. C’est donc dans ce contexte politico-religieux particulièrement précis et bien exploité que se situe la trame de ce roman. Enfin La piel del tambor est une découverte sensuelle et incroyablement précise de la ville de Séville. Celle-ci devient d’ailleurs un personnage à part entière du roman qui influe sur le comportement des différents protagonistes. Les quartiers de Santa Cruz (le quartier ancien), de Triana (il se trouve sur l’autre rive du fleuve) sont décrits sous toutes leurs coutures, le lecteur a vraiment l’impression d’avoir sous ses yeux l’Alcazar, la Giralda, le Guadalquivir... Le lecteur, à la fin du livre, à l’impression de véritablement connaître Séville, non pas comme un touriste mais comme un habitant. Ainsi ce roman est tout à la fois une plongée dans une ville extraordinaire et une présentation d’une réalité souvent méconnue, à savoir le fonctionnement interne de l’Eglise catholique et ses grands défauts : il résume parfaitement l’expression de « roman intelligent » que l’on pourrait appliquer à l’ensemble de l’œuvre d’Arturo Pérez Reverte.

Pour conclure sur cette présentation d’un des maîtres actuels de la littérature espagnole, je ne peux qu’insister sur le caractère tout à fait original de ses romans, romans qui s’adressent tout à la fois au cœur, à la logique et l’intellect du lecteur. Enfin, il faut ajouter que cet « infâme » surdoué sévit également dans le domaine du roman historique avec la série sur le capitaine Alatriste (une magnifique illustration de l’Espagne du Siècle d’Or) ou encore avec une nouvelle sur la campagne de Russie contée du point de vue d’un bataillon espagnol soucieux avant tout de rester en vie et de déserter les colonnes napoléoniennes...

Notes :
1 - In-quarto, in-octavo : termes désignant la taille des livres. Dans le premier cas, le folio est plié en quatre, dans le second en huit.
2 - Les spécialistes de l’histoire de l’Amérique Latine.  
Soizic CROGUENNEC
(03 mars 2003)

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