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D'oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Outrages
Le Viêt-nam vu par De Palma. La sale guerre des américains perdus dans la jungle, qui se trouvent eux-mêmes en cherchant l’ennemi.
Titre : Casualties of War

Scénario : Brian De Palma

Réalisation : Brian De Palma

Sortie : 1989
Ericksson est un jeune soldat, plein d’idéal, comme on dit. Comme tant d’autres, il a répondu à l’appel de son pays et crapahute maintenant dans la jungle, en compagnie d’autres gosses dans son genre. Il a pour chef Meserve, un sergent guère plus âgé que lui, mais bien différent. Meserve est là depuis déjà longtemps, quand Ericksson n’est que le « puceau » du peloton. Le sergent lui fait toujours sentir qu’un monde, celui de la guerre et de ses atrocités, les sépare, et qu’il sera toujours son inférieur tant qu’il ne sera pas prêt à accepter les réalités de la situation. Marié et père d’un enfant, Ericksson n’accepte pas cette vision de l’armée. La confrontation reste larvée jusqu’à la mort du second de Meserve. Le sergent et ses hommes accusent durement le coup. A la veille d’une nouvelle mission de patrouille, Meserve décide d’emmener avec eux un « repos du guerrier ». Ericksson doit suivre.

Sorti peu après Platoon, Outrages fut présenté comme une forme de complément au film-révélation d’Oliver Stone. La proximité du sujet y est sans doute pour beaucoup : le scénario suit, une fois de plus, une patrouille de jeunes soldats pour lesquels la jungle constitue une bonne représentation des raisons qui les ont amenés là. L’opposition entre le « bleu » idéaliste et le « briscard » réaliste n’est pas non plus sans rappeler les duels Stoniens, si l’on pense au massacre du village de Platoon. Le film de Brian de Palma ressemble surtout à celui de Stone pour ce qu’il s’ancre véritablement dans la réalité du Viêt-nam, tandis que les précédents monuments du genre, Apocalypse Now et Voyage au bout de l’Enfer -tournés presque à chaud-, l’utilisaient plus comme un support à une réflexion sur la guerre dans sa globalité. L’Amérique semblait se décider à regarder le passé en face. Peu après le choc de Platoon, le pays recevait une véritable gifle, prenant presque le contrepied d’Oliver Stone, en apparence du moins.

La recherche d’une catharsis est semblable, cependant. Tandis que Platoon était présenté comme une quasi-autobiographie, Outrages s’annonçait comme un sujet à polémique évident. Le récit des exactions d’une bande de braves boys lâchés par tous, avec pour seul élément contestataire un brave gosse (le héros, éternellement adolescent, des "Retour vers le Futur" ), luttant avec des arguments de bon sens tâtonnant, devait déranger.

Cet objectif est atteint, et ce grâce à l’art consommé de De Palma, manipulateur rarement aussi en adéquation avec son sujet. Chaque plan est composé. Des gros plans sur des visages tordus, déformés par les émotions, occupent la moitié de l’écran laissée libre par une scène qui se déroule à l’arrière-plan. Une bande originale qui imprègne chaque image, chaque pensée d’Ericksson, et qui laisse le spectateur dans le même état que le héros, hébété, voulant croire au cauchemar.

Le film s’adresse autant au cerveau qu’aux tripes. Il choque, frappe et traumatise pour laisser la réflexion s’installer, à grand-peine, à la sortie seulement du film. L’idéalisme d’Ericksson semble tourné en dérision par le cinéaste lui-même, accompagnant sa principale tirade d’une musique accentuant à outrance le ton du personnage. La violence est insoutenable. Elle culmine dans quelques scènes, mise en valeur par la composition d’Ennio Morricone : à l’inverse de leur précédente collaboration (Les Incorruptibles), l’Italien et l’Américain ont choisi de mettre en relief l’horreur absolue par le contraste entre l’image et le son. Le thème principal de la BO est un thème triste, presque mélancolique. Un autre thème rappelle l’orchestration de celui de Mission, Une ironie glaciale qui ne fait que renforcer chaque image en faisant mine d’en prendre le contrepied.
Le film ne serait sans doute pas le même sans ses acteurs. Presque seul rôle dramatique de Michael J. Fox, Ericksson semble taillé sur mesure pour l’éternel adolescent. Sorti de la saga retro-futuriste de Zemeckis, Fox incarne avec fièvre la mort de l’innocence (considérée comme la première victime de guerre («casualty of war ») par Oliver Stone, sur la célèbre affiche de Platoon). Son idéalisme se vide de sens au fil du film, son propre sentiment de culpabilité ne sera pas racheté par son combat final. Contrairement à Taylor, le jeune « bleu » de Platoon, qui fait justice en abattant l’effrayant Barnes, Ericksson ne connaît pas de rédemption, et son mauvais rêve ne s’arrêtera jamais. Ses envolées lyriques deviennent pathétiques tandis qu’il découvre que l’horreur surdimensionnée à laquelle il a participé n’est qu’une anecdote de la guerre (Dont le titre américain rend compte par son double-sens : « casual » signifie « naturel, normal et sans importance »). Face à l’échec de l’idéalisme, ou peut-être de l’idéologie, Sean Penn compose un monstre aussi glacial et terrifiant que celui que Tom Berenger avait créé dans Platoon, la jeunesse en plus. En effet, contrairement au film d’Oliver Stone, pas de « vieux de la vieille » dans Outrages. L’opposition se fait entre gamins, perdus et désorientés parce que livrés à eux-mêmes. Penn ressemble à une version délinquante juvénile du surhomme nitszchéen et dévoyé qui hurlait « Je suis la réalité » dans Platoon. A ce cri répond la démonstration vociférée par le jeune sergent : « Tu veux de la haine, Ericksson ? Voilà la haine. Regarde. »

Outrages n’est pas un film dont on sort indemne. On en sort hanté, révulsé, et fasciné. Stone voulait placer l’Amérique face à sa mauvaise conscience, De Palma la met en face de son cauchemar. Il montre l’insoutenable, et, par l’emploi d’un lyrisme débridé, tourne en dérision horrible tout mimitantisme guerrier, notamment au cinéma. La beauté de l’image et de la musique est mise au service de la représentation du monstre qui sommeille peut-être en chaque « bleu », et le cauchemar n’a aucune raison de s’arrêter. A l’exact inverse de L’Echelle de Jacob, la fin du rêve n’est en aucun cas un soulagement. La guerre est sale, et « elle transforme les hommes en bêtes » (La Ligne Rouge, Terrence Malick, 1997). Tout comme l’avait démontré Kubrick dans Full Metal Jacket, la guerre n’est pas qu’affaire de rasage de crâne. Brian de Palma le montre sans jamais fournir au spectateur de garde-fou. Un cauchemar.
Henry YAN
(15 novembre 2003)

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