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Derrière Les Barreaux : Cinéma
En Eaux profondes (Open Water)
Un jeune couple prend des vacances dans les îles. Part pour une sortie de groupe en plongée sous-marine. Remonte un peu après le reste du groupe. Ne trouve pas de bateau en surface…
Titre : En Eaux Profondes (Open Water)

Scénario : Chris Kentis

Réalisation : Chris Kentis

Sortie : 2003
Elle et lui, jeunes trentenaires tout au plus, sans doute mariés, bossent dur et sans arrêt dans allez-savoir-quel-job, stressés, pressés, pressurés… Il était temps de faire une pause, une vraie. Des vacances dépaysantes, loin de tout, se reposer, se retrouver, soi-même et entre soi. Après la plage, la mer. Le calme infini des grandes profondeurs. Sa faune bariolée et paisible. Le corail. L’immensité du bleu absolu. La sécurité du matériel, la confiance en soi, dans sa jeunesse, dans la beauté majestueuse environnante. Puis la remontée, pour ne plus trouver le bateau. La faute à pas grand-chose, un employé un peu stressé qui compte et recompte les mêmes plongeurs épuisés et euphoriques, ces compagnons inconnus qui sont remontés un peu plus tôt, qui sont allés un peu moins loin. Et là, bientôt, plus personne. Les bateaux, là-bas au loin, qui ne voient pas deux paires de bras minuscules, les courants qui emmènent doucement le promeneur où ils l’ont décidé, le temps qui s’écoule discrètement. Et des ailerons qui surgissent moins d’un soupir, au loin, puis plus près.

Ce film est une authentique monstruosité. Un monument de stress à en arracher les accoudoirs. D’aucuns me contrediront peut-être, mais la tension qui envahit progressivement mais rapidement au fil de la narration demeure. Minimaliste, il s’agit d’une plongée abrupte et sans longue préparation dans l’univers intime d’un couple, ses angoisses, ses tensions, sa tendresse, puis de la plongée de ce couple dans l’univers immense de l’océan, de la nature brute. Tourné en DV, le grain agace, l’image tremble à l’occasion, mais suit le couple comme un film de vacances. Les petits riens qui témoignent du stress oublié et de la félicité gagnée. Dans la seconde partie du film, le style faussement documentaire fait place à la crudité offerte par la DV. La beauté du cinéma en moins, les personnages jaillissent de l’écran fictionnel pour se présenter en miroir du public.

Car qu’y a-t-il à voir ? Rien. Deux torses lourdement équipés qui émergent de l’eau, filmés serrés. Des visages qui passent par presque toutes les expressions. En contrepoint, l’immense. En fond permanent : le clapotement, le vent. Les lumières changent, adieu paradis des îles, bonjour nuages sombres de l’océan. Le procédé peut irriter, encore une fois, mais les acteurs tiennent la barre, dans une veine crue, probablement largement improvisée, qui imite à merveille le ton réel de la situation qui passe de l’inquiétant à l’angoissant. Blair Witch n’est pas très loin. On se répète, on radote, on parle pour ne rien dire, pour couvrir le silence qui nous suivra toujours. Combien de temps tient une conversation lorsqu’on ignore combien de temps il faudrait qu’elle dure ? Connaît-on ses limites, sa patience, son calme ? En évitant tout effet de dialogue, toute réplique attendue, on glisse toujours plus près de personnages qu’on a l’impression d’avoir eu à côté de nous, tout à l’heure, dans le bateau, vous vous souvenez, ce couple ? Deux petits jeunes qui plongeaient ensemble, un peu à l’écart ? C’était ce matin, lors de la sortie plongée…

Et le temps passe. Lent, avec des ellipses parfaitement maîtrisées, qui font ressentir à la fois l’usure, et l’implacabilité du destin catastrophique annoncé. L’impression de lenteur se télescope avec la rapidité des événements. Une minute à terre est tellement plus rapide… Combien de temps depuis le dernier requin ?
Les autres stars de ce film. De vilaines bêtes qui nous ont déjà traumatisées auparavant. Mais pas démoniaques, cette fois. Pas démesurément grandes ou agressives. Juste des bêtes qui font ce qu’elles ont à faire pour manger. Sans méchanceté. Mais avec efficacité. Qu’elles paraissent douloureusement superflues, ces connaissances tirées de documentaires animaliers, lorsqu’on réalise que l’on sera bientôt au menu.

Nouveau basculement : à l’angoisse de la perte au milieu de l’immensité succède la terreur de régresser de bon nombre de maillons dans la chaîne alimentaire. La peur pure d’être chassé, qui la connaît encore ? Surtout lorsqu’on est sans défense naturelle, et que les artifices manufacturés s’avèrent de piètres secours… Cette terreur monte au même rythme. Un moment anthologique montrera le couple entouré de requins au beau milieu d’un orage, dans un noir d’encre lézardé d’éclairs, à peine le temps de distinguer une grimace d’inquiétude, ou rictus d’effort.
Pas de climax pourtant. Un anti-climax. Les secours arrivent, mais où, quand ? Trop tard. La nature avale ses enfants sans un bruit, dans un souffle. Nous retournerons tous au chaudron originel. Cette fois, ce sera seuls, sans personne pour en entendre l’écho.

A quelques détails près (quelque scènes intercalaires peut-être discutables, quelques personnages parasites et n’ayant pas d’incidence sur la suite, et, pour le doublage français, un malaise évident des doubleurs (dont la voix de Bob Saget dans La Fête à la Maison : Au secours !), Open Water est un chef-d’œuvre du genre, ou du sous-genre. Mais lequel ? Le film-reportage ? La reconstitution de faits divers ? Du survival intimiste ? Par son final en silence assourdissant et son fatalisme naturel, il se raccroche plutôt au train de la réflexion sur le retour à la nature, et plus précisément de la confrontation impitoyable entre la nature et sa forme la moins naturelle, l’homme. Avec un grand froid dans l’estomac.

Henry YAN
(16 août 2004)

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