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Enquêtes : Etudes
Edward Norton et le Naturalisme
Sans viser à l'exhaustivité, mais plutôt en guise de jalons, une réflexion sur l'action du personnage et ses déterminants ; sur le comportement des personnages et les causes de celui-ci ; sur la perspective "naturaliste", ou l'importance de l'environnement dans l'explication des faits et gestes. Le tout, autour de quatre films récents - American History X (1998), Fight Club (1999), Red Dragon (2002) et 25th Hour (2002)- , à travers les compositions d'Edward Norton.
Exposition. Il n'est pas insolite de chercher une parenté, un trait commun entre certains rôles de Norton ; telle est d'ailleurs l'origine de cet article. Notre point de vue, pour ce qu'il vaut, s'est développé comme tel : chercher le lien non du côté de l'acteur ni de ses personnages, mais dans la dimension temporelle de leur évolution. Trivial ? Nous en avons cependant tiré un principe intéressant, présent dans chacune des oeuvres : le rôle causal de l'environnement. Piste qui suggère la notion d'un naturalisme contemporain : moins nettement délimité - encore moins revendiqué - que celui de Zola, mais partageant avec lui un agent explicatif (la sphère des événements naturels pour explication des choix du personnage, par opposition à la thèse d'un agent interne). Seul déplacement à opérer, pour que l'analogie prometteuse donne ses fruits : celui du type de facteur causal, depuis la classe sociale et l'héritage génétique (chez Zola), vers l'environnement - physique et humain. Face à cette idée, non pas tant fondée par une identité complète que sur une tentative d'illustration fictionnelle de "l'environnementalisme", les quatre films cités tombent pile.

American History X. Question déterminisme environnemental, le personnage de Norton se pose là. On devine, face à l'évocation du quartier "low-middle-class" et devant le charisme du jeune homme, un bougre sans doute intelligent, plusieurs crans au-dessus de ses fréquentations. Voilà pour le "potentiel". Le principe naturaliste va schématiquement intervenir en deux temps, bien que dans les "faits" on puisse le considérer à l'œuvre en continu.

Premier temps : la conjonction de l'assassinat du père par des délinquants afro-américains et les fréquentations évoquées ci-avant, justement ; conjonction des conditions émotionnelles et d'une communauté qui renforce et maintient dès lors puissamment actes et discours violents ou racistes, tout ceci aboutissant au meurtre sauvage puis à l'incarcération.

Second temps : le séjour en prison, l'environnement carcéral où les comportements adaptés sont radicalement autres ; où les réactions des co-détenus diffèrent, pour une même attitude, des anciennes relations ; où les habitudes acquises ne peuvent se perpétuer, faute de conditions propices à leur maintien ; où Norton change, modelé par la "nouvelle donne", i.e. le nouvel environnement. Un processus d'adaptation qui génère de nouveaux comportements et dont le produit est un Derek transformé.

Ainsi présenté, ce film manifeste clairement le principe avancé : c'est l'environnement qui change, donc les relations entre les actes du personnage et leurs conséquences de tout type, et le bonhomme évolue en fonction de ces facteurs, en être sensible modifié par l'expérience. Tel est le principe moteur du changement ; il n'est que trop rarement mis en avant.

Fight Club. Bien sûr, la première hypothèse - du moins, au terme du film - concernant le comportement de Norton, est qu'il est celui d'un psychotique. D'un jeune cadre dynamique un peu fragile, qui a fini par fondre un plomb. D'un paria moderne, charmant à l'extérieur mais dont les ressorts attendaient de lâcher en un festival d'hallucinations et d'actes marginaux. Soit. Toutes ces interprétations fussent-elles valables, la question des pourquoi ("Pourquoi lui, maintenant, dans sa situation, sous cette forme, avec ces conséquences… ?") s'imposerait, et la réponse penche furieusement vers la responsabilité des conditions de vie, de boulot et de culture du paumé, pas plus initialement révolutionnaire qu'un autre, apparemment.

Mais ce serait tout de même évacuer sacrément vite le quasi-manifeste de Palahniuk sur l'influence de l'environnement (délétère, en l'occurrence) dans le cours et les potentialités de la vie ! Sans le créditer d'une intention en ces termes formulée, l'on peut se douter que l'idée d'un changement d'environnement comme condition de l'évolution des comportements (donc des êtres) n'est guère éloignée de Fight Club. Ce qui nous permet de considérer en retour que c'est bien ce même environnement - toujours au sens large - qui détermine les personnages. Ce fil rouge serpente plutôt à l'arrière-plan de l'histoire ; il est donc plus difficile d'argumenter à partir de l'évolution de Norton dans le film. Mais cette légèreté factuelle ne nous semble pas diminuer l'intérêt de l'œuvre pour cet article.

Red Dragon. Cette fois, le film n'illustre pas simplement le rôle d'un environnement en filigrane : la participation de celui-ci est le ressort de l'intrigue. Comme une part croissante des profilers américains et, semble-t-il, européens, ces techniciens de l'enquête psychologique n'appliquent souvent rien moins qu'un jeu de rôle sophistiqué, dont les mécanismes n'ont rien de "psychologique", au sens vulgarisé. En deux mots : me plaçant dans un état émotionnel (traduire : physiologique) proche de celui que je suppose être ma cible, dans l'environnement approprié, quel sera mon comportement ? Autrement formulé : compte tenu d'informations factuelles et expérientielles, en assimilant autant que faire se peut deux histoires environnementales pourtant distinctes , avec quelle certitude peut-on prédire le prochain acte du tueur ?

Bien sûr, le schéma de ces principes - qui n'ont de psychologique que leur discipline d'origine, mais appliquent clairement des techniques comportementales - demanderait quelques approfondissements pour commencer à dégager une vraisemblance allant au-delà de la simple hypothèse interprétative. Approfondissements que le cadre de cet article nous permet d'éluder, pour mieux éclairer le point fondamental : l'enquête de Will Graham.

Quel "agent" sélectionne parmi ses intuitions ? L'environnement. Quels changements sont les plus manifestes au cours de son évolution-enquête ? Ceux de l'environnement. Quelle composante manque de le perdre ? Son insertion progressive dans l'environnement de sa cible. Nous n'irons pas jusqu'à prétendre que la réalisation met nettement ces traits en évidence, mais suggérons une piste de relecture qui s'avère instructive. Et vient ajouter son apport aux deux précédentes.

25th Hour. Comment peut-on avoir eu toutes les cartes du succès en main et vivre pourtant sa dernière journée avant les barreaux ? Une réponse pourrait être la dénonciation de Monty par Kostia, qui le donne en échange de sa propre "tranquillité". L'environnement de Monty est cependant, dans la lignée des précédentes illustrations, une raison supplémentaire : les opportunités d'accéder facilement et rapidement à beaucoup plus, financièrement, qu'une carrière de pompier ne le lui permettrait ; toutes les occasions préalables ayant renforcé le "goût" du succès (Monty était un pivot fort efficace dans l'équipe universitaire) ; les relations de Monty lorsqu'il commence à dealer et les conjonctures associées, propices à développer un ensemble de comportements menant là où le film termine: autant de causes de son parcours et de ce qu'il devient, expliquant tout autant sa chute que la dénonciation.

Certes, au travers de ce film plus que des trois autres, il devient périlleux de défendre à tous crins l'importance du déterminisme environnemental, mais l'exercice reste d'actualité. Si le bon sens semble indiquer Monty lui-même comme acteur de son devenir, c'est oublier un peu vite, ici encore, l'influence de l'environnement général du personnage, à l'arrière-plan peut-être, mais difficilement occultable.

Epilogue. Le martelage de notre thème l'aura certainement rendu explicite : rendre à l'environnement la place qu'il tient parmi la fiction, dans la détermination des faits et gestes des protagonistes, au même titre que dans la vie réelle. Qu'il s'agisse d'une relation causale directe ou médiée, est une question qui dépasse de loin le cadre et l'ambition du présent article. Quant à l'extension restreinte de l'échantillon d'œuvres, elle suffit amplement à fonder le propos sans démontrer la nécessité stricte du principe, ce qui est également bien suffisant. Cette palabre après tout n'avait pour seule prétention que la suggestion...

Jean LARREA
(17 septembre 2004)


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