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Sur le Vif : Live
Neurosis à Toulouse, ou les Révélations d'un soir de Novembre
Il est inhabituel de rendre compte d’un événement trois ans après. Le 03/11/1999, pourtant, la Terre s’était ouverte sous nos pieds, au cours d’une soirée qu’aucun des participants n’a pu oublier. La Révélation dans son sens biblique allait frapper les yeux et les oreilles d'une poignée.
Souvenons-nous de 1999. Une époque insouciante, vue d’ici. La peur du millénaire… Quelle plaisanterie à l’heure où chacun réfléchit à deux fois avant de monter dans un bus, et où le barbu basané est observé du coin de l’œil. Le mois de novembre commençait à peine, et il était froid. J’étais à Toulouse quand l’heureuse nouvelle était tombée : Neurosis viendrait porter le fer dans les contrées méridionales de France. Les habitants le savent bien : il peut faire froid, très froid dans les rues de Toulouse. Le jour approchait, et le froid se faisait plus intense encore, un froid de terre, qu’aucune brise marine ne viendrait tempérer. Flash-back : nous sommes en avril 1999, et les revues spécialisées placent discrètement sur leurs samplers des titres d’une longueur inhabituelle : pas moins de huit à neuf minutes. Le son détonne dans tous les sens du terme. La production signée Steve Albini (ancien producteur de Nirvana) sonne rauque, crue, froide, grise. Des hurlements. Des guitares saturées jusqu’au bruit. Des riffs lourds mais rapides. Des percussions sourdes. Mais aussi des cordes, violons et violoncelles. Des ambiances alternant une furie métallique et l’atmosphère mélancolique d’un lever de soleil blafard laissant émerger des ruines d’un brouillard pâteux. C’était le temps de la grâce, comme l’indiquait le titre de l’album. Une triste et douloureuse grâce, mais bien réelle. S’il n’était pas une surprise totale pour les connaisseurs, l’album avait quant même assis par terre bon nombre de néophytes. On découvrait des photos inquiétantes d’une bande de barbus hirsutes, tatoués et rasés, qui ne se livraient pas au concours de grimaces habituels des pop stars. Pas non plus le genre Prince des Ténèbres. Juste des types comme vous et moi, avec l’air plutôt timide, si l’on met à part leur impressionnante apparence. Et ces interviews qui vous expliquaient en termes simples qu’ils faisaient de la musique, voilà, et qu’il n’y avait pas un mode de vie rock n’roll à chercher derrière leur paroles, aussi simples que sombres. Des types réfléchis, mûrs, ayant presque le double de l’âge de certaines pop stars, dont la musique et l’univers allaient devenir le seul argument. En effet, ils ne firent pas les couvertures, quelques articles et puis s’en vont, nous laissant à la clameur abrupte de l’été suivant, qui ne s’accordait pas si mal à la musique de Times of Grace.

Retour à novembre. Je me tiens à présent devant l’entrée du Bikini, depuis ravagé par l’explosion de l’usine AZF qui lui faisait face, sur l’autre rive de la Garonne. Le Bikini est situé dans un virage que les conducteurs prennent souvent à pleine vitesse, et l’entrée des spectateurs se fait sur un trottoir étroit, sur lequel les barbus et chevelus du public s’entassent tant bien que mal pour éviter que leur jean ne soit raccourci par le passage des bolides. C’est légèrement en contrebas de cette route que se situe, accroché à la pente, le Bikini, bien connu des Toulousains pour être un haut lieu de la vie musicale. A la fois boîte de nuit et salle de concert selon les soirs, la salle carrelée est dotée d’un balcon et permet d’accueillir quelques centaines de passionnés. Ce soir, nous ne sommes qu’une poignée à regarder nos souffles monter dans l’air nocturne glacé. L’enthousiasme se lit sur les visages. Un public de connaisseurs, forcément, on n’est pas là par hasard. La fouille à l’entrée ne sera que de principe. Une fois sur le carrelage de la salle, la maigre troupe s’égaille entre le bar, la boutique des T-shirts du groupe et le devant de la scène. Alors que je m’attarde devant la boutique, un type s’approche de moi. Ma taille, une barbe noire fournie, d’épaisse lunettes, des tatouages et des piercings : je reconnais Pete Inc., le chef des effets visuels de Neurosis. Passée ma surprise de voir devant moi l’un des effrayants des photos vues des mois auparavant, je réalise qu’il me propose un échange : substances prohibées (mais dont la légalisation est régulièrement en question) contre T-Shirts. A en rager de ne pas avoir la moindre substance sur soi… Pete tourne les talons, donc, et me laisse en contemplation devant les illustrations de la pochette de Times of Grace reproduite sur les fameux T-shirts. La gueule d’un chien et une flamme, trait d’inspiration médiévale sur fond gris qui illustre parfaitement la froideur sauvage de l’album. On parle parfois d’un certain sens de l’épique dans la musique de Neurosis, et les majestueuses chevauchées qui ouvrent Times of Grace peuvent évoquer la lourde avancée de chevaux carapaçonnés sur quelque champ de bataille du Haut Moyen-Age. La pluie et la boue, le froid et la brume, la dureté d’un monde encore sauvage… Pourquoi pas. Times of Grace pourrait être tout çà à la fois. Ces cornemuses et autres fanfares qui, ponctuant l’album, introduisaient quelques soupirs d’un calme à la fois reposant et inquiétant n’avaient-elles pas quelque chose d’intemporel ? Comme la bande originale d’un film muet et violent, où seuls les cris des hommes et le souffle des bêtes retentiraient dans les forêts enneigées.

Le noir s’abattit sur la salle. La première partie était assurée par Voïvod, ancien, très ancien groupe de trash, voire industriel, qu’une partie du public semblait préferer à la tête d’affiche. Le feu sacré habitait les Canadiens, et l’on pouvait sentir la complicité avec les Californiens dans les mots du chanteur Eric Forrest : « Nous allons vous en jouer une dernière, mais vraiment la dernière, sinon Scott et Steve vont venir nous botter le cul. » Ils furent chaleureusement remerciés de leur prestation par des spectateurs parfois émus de les voir enfin. Mon voisin ne s’exclamait-il pas que c’était le groupe de ses quinze ans ? Il semblait en avoir vingt.

Puis ce fut l’attente à nouveau. Le temps de respirer, de marcher un peu dans la salle décidément presque vide. L’événement resterait forcément confidentiel, on n’attire pas les gosses avec des barbus, dit-on. Répétons-le : Neurosis, ce n’est pas fait pour les stades (quoique l’idée fait frissonner, et l’on sait que leur performance du premier Ozzfest (1996) fut un événement), on ne reprend pas les refrains en chœur, on n’allume pas son briquet.

Un bon tiers de salle tout de même, et exclusivement des connaisseurs, donc. C’est déjà çà. Et puis l’ambiance se réchauffait doucement. On croisait des regards complices, on était tous venus pour çà, on attendait tous çà depuis plus d’un mois, et on savait qu’on ne serait pas déçu. J’aperçus Pete Inc. déambulant, câbles en main, montant un projecteur de films ressemblant fort à du Super8… Mais peut-être ai-je rêvé cette image, brouillé par les sons issus de l’album Grace, le complément de Tribes of Neurot à l’album Times of Grace. Un complément ? Mon voisin s’interrogeait. Un jeune barbu du Gers le renseigna. Eh oui, Tribes of Neurot, soient les membres de Neurosis dans leur projet parallèle, plus expérimental, avaient sorti, quasi-simultanément, un album fait de sons de Times of Grace, tordus et triturés, destinés à être joué en même temps que l’album de Neurosis ! Mon voisin Voivodomane en fut éberlué. Le jeune Gersois venait d’acheter ledit complément, qu’il me montra fièrement. Un peu jaloux, mais sans un sou, je lui fis part de mon envie. Il me promit une copie. Jeune Gersois barbu, sois remercié, toi que je n’ai jamais pu retrouver : croyez-le si vous voulez, quelques semaines plus tard, il me l’avait envoyé !

De ma place, devisant gaiement, j’apercevais les coulisses et l’entrée d’une scène que l’on décorait de rideaux sombres : j’aperçus l’un des guitaristes, qui étirait ses bras tatoués. Nous fûmes parcourus d’un frisson : l’Enfer allait bientôt se déchaîner. L’Enfer. Une autre façon d’imager cette musique. Un Enfer froid et sombre, des Enfers grecs plutôt. Avec l’angoisse et la tristesse éternelle. Contraste avec les rires qui fusaient dans le Bikini. Tous joyeux avant l’émotion violente.

Puis ce fut l’obscurité. Un bref instant, du moins, juste le temps d’un soupir d’aise, puis des acclamations du public qui refluait vers la scène basse. Une lumière rouge jaillit de la brume qui nimbait le kit de batterie et les kits de percussions qui le seconderaient sur le front de scène. Ils firent leur entrée. Le frisson générale parcourut de nouveau chacun. Voir enfin chacun de ces artistes, ces poètes du bruit, leur visages fermés, leurs silhouettes lourdes s’avancer et prendre place derrière leurs instruments comme des soldats derrière une tourelle. Leur silence répondait aux cris de la salle. Les premiers coups se firent entendre presque aussitôt. Le batteur, le visage inondé de lumière blanche, frappait déjà, tandis que les deux guitaristes frappaient, dos à dos, à quelques mètres l’un de l’autre, leurs kits de percussion respectif. Ensemble. Puis en canon. Puis chacun sa partie. Les lugubres mugissements d’un clavier retentissaient derrière le rythme pénétrant, tribal, lent. Après quelques minutes, l’ambiance était définitivement posée. Personne n’ouvrait la bouche. Les yeux étaient rivés sur la scène. Le silence revint un court instant, les applaudissements vite étouffés par les premiers craquements du riff de The Doorway, titre inaugural de Times of Grace, délivré avec furie, les visages tendus, tandis que les premières images apparaissaient derrière le groupe. Des paysages aux couleurs irréelles, des landes désertes. Under The Surface succéda. L’émotion était intense, tout comme le volume sonore. Mais n’est-ce pas ce son, propre à Neurosis, bruitiste, violent mais froid, toujours à la limite de la saturation, qui produit l’impression que l’oreille va céder, saigner, siffler ? Le mur de guitare, expression galvaudée, n’a peut-être jamais si bien porté son nom. Une violence de tous les instants, soutenue par une basse profonde et la percussion totalement originale, mélange d’ancien et d’inédit, s’accommode pourtant parfaitement de rythmes lents et lourds, lorsque le groupe interpréta The Last You’ll Know à la suite. Le groupe, sans jamais échanger un regard, montre une harmonie sans faille dans la dissonance. On croirait voir la musique s’improviser devant nous. Le fond de scène s’illustre d’étranges personnages aux bras nombreux, de mouvements répétés, d’appels. Des ossements, des bras armés de faux, des groupes de cercles entrecroisés rappelant des cellules. Puis d’autres silhouettes, des visages sculptés dans la pierre grimaçant de douleur ou de rage. La musique semble alors provenir de temps reculés, des guerres pré-antiques ou, plus ancien encore, de l’époque où de violentes couleurs zèbraient l’obscurité éternelle pour créer de petites boules suspendues dans le vide. Peut-être faut-il voir plus loin : le jour de la fin du monde, celui de la mort du dernier humain, sale et triste, allongé sur les pierres d’un désert craquelé, tandis qu’au loin la gigantesque masse rouge d’un soleil mourant se couchera une dernière fois. Ces images prolongent celles que le groupe projette ou fait naître de ses instruments, notamment lors de l’interprétation, presque à la fin d’un set épuisant, de Locust Star, qui permit à de nombreux fans de découvrir, via l’un de leurs rares clips, une musique qui ne ressembla à rien de ce que nul n’a jamais entendu. Personne ne l’avait vu venir, mais les premiers arpèges nous rappelèrent immédiatement que nous l’attendions tous. Quelques arpèges avant une explosion sonore déchirante, des cris ramenés à la nuit des temps, à l’image de l’homme préhistorique aperçu dans le clip.

Puis, presque aussitôt après, ce fut fini. Les guitares furent calmement déposées contre les amplis hurlant, les baguettes furent lancées par terre, un signe de la main à notre endroit, et une sortie sous les acclamations de ceux qui trouvaient encore d’énergie pour hurler leur émotion. Le véritable succès de ce soir là ne pourrait se mesurer au nombre de places vendues, au nombre de slams ou à l’applaudimètre. Un coup d’œil sur les visages émus et aux airs sonnés du public en donnerait un aperçu. L’émotion était intense, la communication importante avec le groupe, mais totalement intangible. Chacun avait ressenti chaque son au plus profond, et l’avait irradié vers la scène en retour. Sortis de cette heure d’une violence extrême, une seule certitude, celle d’avoir participé à un événement, d’avoir goûté à un plaisir corsé et peu accessible.

Et trois ans après, tandis que je raconte encore à qui veut l’entendre comment ce soir là, j’étais passé d’amateur à fanatique, je perçois, à chaque nouvelle sortie de ce groupe aux multiples visages, que la démarche artistique, lorsqu’elle n’est qu’intégrité et audace, peut toucher jusqu’à l’intime. Ce qu’on appelle une expérience.

PS: J’apprends que le très récent album live du groupe a été enregistré à Lyon, le 02 novembre 1999. La veille de cette soirée de révélations. Qu’ajouter ?  Quelques liens peut-être, ceux du groupe :

www.neurosis.com
www.tribesofneurot.com
www.neurotrecordings.com —           
Raphaël VILLATTE
(18 novembre 2002)

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