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D'Oeuvre en Oeuvre : Bande Dessinée
Naoki Urusawa presents... Monster
Voilà la petite phrase qui figure sur les couvertures des séries écrites par un petit génie japonais répondant au nom de Naoki Urusawa, comme vous vous en doutiez déjà, je pense. Ce prodige, né en 1960 à Tokyo, a reçu en 1982 le prix du meilleur jeune mangaka décerné par les éditions Shôgakukan et ne cesse, depuis son premier manga intitulé Pineapple Army, de tenir ses lecteurs en haleine grâce à des intrigues plus fouillées et tortueuses les unes que les autres. « Mais que vient faire un tel article dans un site comme Arts Sombres ? » allez-vous me dire. « D’ailleurs, c’est bien connu, les mangas, ça n’est que sexe et violence, on n’en a rien à faire ! » renchérirez-vous peut-être…
Et bien, c’est tout simple, le but de ces quelques lignes est de vous faire partager ma passion pour un auteur qui, tout en utilisant l’ensemble des règles du récit policier classique, parvient à construire une œuvre personnelle et originale, et, par conséquent, de vous montrer que « les mangas, ça n’est pas que… », à moins que vous n’en soyez déjà persuadés, bien sûr !
Cependant, comme l’ensemble des titres de ce prolifique auteur n’est pas arrivé sous nos latitudes, je vais devoir me contenter de vous présenter un de ceux qui sont en cours de parution en France, à savoir
Monster, ce qui est déjà pas mal, vous allez le constater, enfin, j’espère...
Titre : Monster

Scénario : Naoki Urusawa

Dessin et couleurs : Naoki Urusawa

Edition: Kana

Sortie : 2001
Tous Droits Réservés
Monster est l’avant-dernière série écrite par Naoki Urusawa et sa parution s’est achevée au Japon au bout de 18 tomes en avril 2002 (nous n’en sommes qu’au cinquième tome dans notre pays…). Le nœud de l’intrigue de cette longue saga tient en quelques lignes : un jeune et brillant neurochirurgien japonais travaillant dans un hôpital à Dusseldörf en Allemagne, le docteur Kenzo Tenma, choisit un beau jour de sauver la vie d’un petit garçon nommé Johann au lieu de participer à l’opération du maire de la ville. Cette décision va faire basculer son existence dans le cauchemar, car il s’avère qu’il a maintenu en vie un assassin de la pire espèce, un véritable « monstre ». La série conte ainsi la course poursuite entre le médecin qui veut arrêter à tout prix la folie meurtrière de son ancien patient et le dit Johann, ou plus précisément Monster, qui semble vouloir entraîner son sauveur dans un morbide jeu de piste, dans un voyage sans retour dans la noirceur de l'Homme. Il est difficile de faire plus classique que cette trame, qui n’est pas sans rappeler les (trop ?) nombreux récits américains narrant les rapports ambivalents entre un policier pugnace et un machiavélique serial-killer à l’image d’un Hannibal ou d’un John Doe, même si l’auteur a manifestement l’art de tenir son lecteur en haleine, grâce à un suspens parfait.

L’intérêt ne réside pas dans ce concept de récit policier que l’on pourrait presque qualifier d’éculé mais plutôt dans le traitement de ce même concept. En premier lieu Urusawa se penche avec un soin quasi-documentaire sur la psychologie des très nombreux personnages, qu’ils soient récurrents ou éphémères, faisant d’eux de véritables personnes auxquelles on s’attache profondément en dépit de leur statut de « héros de papier ». De même, cette étude psychologique entraîne le lecteur dans les recoins les plus noirs de l'Homme : tout simplement vivre dans l'univers de Monster est une chose bien difficile. Dans ce contexte, le docteur Tenma se bat tel un don Quichotte pour des chimères telles que l'amitié, la générosité, l'humanité, et arrive parfois à convaincre les personnes rencontrées au hasard des routes de goûter ne serait-ce qu'un bref moment à ces chimères. Cette volonté d’ancrer le récit dans la réalité se retrouve dans la description du contexte de la série : que l’auteur décrive le monde hospitalier, la condition des immigrés turcs en Allemagne, les partis néo-nazis ou l’ex-Allemagne de l’Est, on retrouve toujours ce soucis de la vraisemblance, de la précision documentaire, même s’il faut avouer que cette réalité est parfois fantasmée pour les besoins de l’intrigue. Cependant, jamais, pour l’instant, le fantasme, l’imaginaire n’ont pris le pas sur ce parti pris du réalisme. Quant au déroulement de l’intrigue en lui-même, il est difficile de vous en dire beaucoup plus au risque de vous gâcher le plaisir d’une éventuelle lecture. Tout ce que je peux vous dévoiler, à mon humble avis, est qu’Urasawa a su faire exploser le thème classique de la traque pour en faire un récit initiatique. La chasse menée par le docteur Tenma le fait effectivement voyager dans toute l’Allemagne et le récit oscille judicieusement entre l’intrigue policière proprement dite, des rencontres faites aux hasards de l’errance du héros et des scènes de vie consacrées à des personnages secondaires (mais y’en a-t-il vraiment dans cette série ?)… Ces scènes, qui n’apportent d’ailleurs pas grand chose à l’intrigue principale, rapprochent en fait Monsterd’un autre classique américain : le Fugitif (la série des années 60, pas le film !). De ce point de vue, la simple enquête policière devient une véritable quête.

Enfin comme il s’agit d’un manga, je vais devoir vous dire quelques mots sur le dessin de cette série. Le style de l’auteur est simple et dépouillé, certains iront jusqu’à dire qu’il est insignifiant… Il faut bien dire qu’il y a au Japon des dessinateurs bien plus doués qu’Urusawa : chez lui, les décors ne sont que très peu utilisés (mais quand il s’en sert, c’est toujours avec ce même soucis de précision), les personnages sont simplement dessinés sans effets de style superflus, les mouvements des corps peuvent parfois sembler « figés ». Cependant, ces défauts, mineurs à mon avis (je suis une bédéphile convaincue !) sont contrebalancés par la capacité de l’auteur à montrer les diverses émotions de ses personnages : ainsi angoisse, joie, colère, folie, peur panique sont-ils transcris sur les visages avec un art consommé. De même, le sens de la mise en scène d’Urusawa est une petite merveille et sert parfaitement le récit en s’y adaptant comme pour, par exemple, la montée crescendo du suspense dans une scène ou une révélation brutale dans une autre. Ici, chaque vignette tient plus de la prise de cinéma que de la simple bande dessinée (c’est d’ailleurs un trait commun à beaucoup de mangas).

Enquête policière sur un serial-killer, quête initiatique, scènes de la vie quotidienne, plongée dans les profondeurs de l’âme humaine, documentaire sur l’Allemagne des années 1990, Monster est tout cela à la fois, et c’est ce qui fait le grand intérêt de cette série. Là où certains se seraient arrêtés au simple concept de traque, Naoki Urusawa a su aller bien plus loin, faisant éclater le carcan de l’intrigue policière tout en suivant à la lettre nombre de ses règles.       
Soizic CROGUENNEC
(16 décembre 2002)

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