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Hors de l'Ombre : Bande Dessinée
Miss
Voilà, mes amis, une tétralogie à servir bien noire et serrée, en guise de remontant pour lecteurs en mal de polar. Une série à sortir d’urgence de l’ombre, vu les résultats d’un sondage sommaire de popularité, effectué parmi de proches collaborateurs - ne faisons pas de mystères : toute la rédac ! -, au moins pour trois raisons : le cachet de ses personnages principaux, la tenue constante des rebondissements de l’intrigue, et le soutien apporté aux textes de Thirault par ses collaborateurs aux pinceaux. Avec en prime quatre titres pour vous plonger dans l’ambiance semi-désabusée (Bloody Manhattan, Une chanson douce, Blanc comme le lys, et, Sale blague mon amour) et des couvertures bien dans l’ambiance, comment ne pas être séduit ?
Titre : Miss

Scénario : Philippe Thirault

Dessin et couleurs : Marc Riou, Mark Vigouroux et Scarlett Smulkowski

Edition: Les Humanoïdes Associés

Sortie : 1999
Tous Droits Réservés
Plantons le décor : un bref détour par l’enfance de la « Miss » en question, surnom qui s’explique au cours du récit, introduit le lieu - Brooklyn -, l’époque - les « Années folles » et question déjante vous serez servis -, et surtout la pourriture ambiante. Passage bref de l’héroïne chez les Soeurs, où quelques trucs bien utiles dans l’art de la survie sont ajoutés à son attirail déjà conséquent, et la voici à la tête d’une agence privée bien particulière, spécialisée dans les règlements de compte non honorés... Un peu à la Jack Carter mais en plus... brutal ? Plus féminin, en tout cas, mais pas moins efficace. Un associé mariole à ses heures mais qui passe à travers les balles, noir et fier de l’être, même si c’est la source principale de ses ennuis, et plus qu’un peu amoureux de la Miss, dont il s’entiche dans des circonstances disons... mouvementées. Enfin, un cortège de petits malfrats, de gros truands bien sordides, de spéculateurs en faillite à tendance suicidaire - nous sommes en plein krach, pour ceux qui situeraient mal -, et d’accès de revanche sociale opérés d’une main de maîtresse par cette jeune femme séduisante en diable, fragile parfois mais pas mauviette, imprégnée de son quartier et ses embrouilles comme de sa misère et ses injustices. Je ne sais si le fumet qui se dégage de tout çà vous met déjà l’eau à la bouche, mais les amateurs de noirceur y trouveront largement leur comptant de sombres péripéties.

Un univers et ses odeurs. Odeur de misère du quartier le plus abandonné du New York de l’époque : East Harlem, ses Noirs qui crèvent loin du faste des blancs, les Blancs qui cherchent à s’en sortir de la façon la plus accessible - la violence ici aussi, et le duo Miss / Slim qui s’accroche au milieu, prenant l‘argent où l’on offre, sans oublier de rendre la monnaie quand il s’agit d’un contrat pourri.

Odeur de sang : ça dézingue à tout va, à l’aide de calibres plus ou moins douteux - dont la rotation du barillet fait grincer des dents au bruit de la rouille qui parfois les ronge...- , des gosses pris pour cibles au hasard de balles et chiens perdus - je n’en dirai pas plus, inutile d’insister -, de caïds molestés avec rigueur par un Slim qui pratique l’autodéfense avec un art consommé, de riches mandataires qui finissent par se retrouver en face d’une Miss fort mise en pétard par les coups tordus qu’on tente de lui refiler.

Odeur d’alcool de contrebande et de sueur des filles du calvaire, aussi, puisque Slim est maquereau à ses heures perdues, jamais vulgaire pour autant, notre duo côtoyant maisons closes, cabarets interlopes et grand monde dans un joyeux pêle-mêle.

Odeur d’argent, de fric gagné à la sueur - froide, comme il se doit - et dépensé aussi vite, entre remboursement de dettes opaques et passage chez un médecin complaisant, lorsque les coups de feu finissent par mettre en péril l’équipée éclectique d’un Noir classieux et d’une Blanche déterminée.

Odeur des rapports humains, enfin, pas toujours simples vu les cadavres que contiennent les placards intimes ; odeur de relations tendues avec une famille en passe de disparaître (Miss) ou qui préfère s’imaginer le fils mort plutôt que racaille (Slim)... Mais dont une certaine forme de tendresse ne peut que transparaître. Encore que faut quand même la chercher, ne me faites pas dire... C’est d’ailleurs une des qualités du récit au long cours que nous trace Thirault : insérer des éléments personnels par touches impressionnistes, afin de nous attacher, l’air de rien, à ceux que l’on ne peut finalement s’empêcher de dénommer les « héros » de l’histoire.

Tandem et chassé-croisé : deux personnages, une relation. Seconde force du récit, qui vient s’ajouter à cette atmosphère au cachet si marqué : l’évolution de la relation entre Miss et Slim. Les dés sont rapidement jetés : échappés de peu à une fusillade, ils se reniflent avec méfiance autour d’un verre, une demi-heure plus tard, pour finir par s’associer peu de temps après, la Miss manquant comme qui dirait de main d’œuvre, son précédent Jules à peine refroidi... Ce qui marque le début d’une relation ambiguë. Slim ne manque ni de charme ni de manières, mais la Miss est loin d’en avoir fini avec la rancœur - or, deux passions pour un seul cœur, cela ferait désordre -, obligeant le pauvre à ramer comme un fou pour décrocher ne serait-ce qu’une attention délicate. Bien sûr, rien n’est à sens unique : la Miss s’attache aussi à son partenaire, mais se garde bien de l’avouer, sauf... Je vous laisse découvrir quand.

En guise de ponctuation de cette véritable intrigue dans l’intrigue, qui concurrence d’ailleurs l’intérêt du lecteur pour l’action elle-même, effluves de sang, magots divers et gangsters patibulaires sont légion. Lorsqu’il arrive à notre duo de tomber sur forte partie, l’on voit avec plaisir les liens se resserrer, pour mieux relancer ensuite la course de l’un après l’autre à peine les difficultés levées (et vous noterez que je ne précise pas qui poursuit qui, cette fois).

Nécessité que l’on jugera réglée sans artifice par Thirault : insuffler malgré tout une vie propre à chacun de ces deux personnages. Chaque album nous en apprend donc un peu plus sur elle, sur lui, puis sur eux, enfin sur les obsessions de l’époque et du lieu (encore une fois : les années folles, les States, les quartiers misérables ou pourris de fric selon les missions). Ce qui, composante importante du « noir » sous ses divers supports, prête à tout ceci un caractère désagréablement familier de réalité potentielle ; soit, plus concrètement, de véracité.

L’Amérique comme on l’aime : prohibition, gangsters et KKK... Certes, j’en rajoute quant à l’image d’Epinal que je semble évoquer, mais n’oublions pas que ce sont pourtant des éléments déterminants de la période considérée par Thirault, dont il se sert avec ingéniosité pour y impliquer ses personnages et, probablement, dénoncer une partie des abominations de l’époque.

La prohibition se dresse quasiment à chaque coin de page, entraînant souvent des répliques bien senties de la part des victimes d’un alcool peut-être dangereux (« On a arrêté la production, y a des gens qui devenaient aveugles »...), plus que certainement frelaté en tout cas. Prohibition qui occasionne trafics en tous genres et qui permet à certains de marquer leur différence de standing - de classe, devrais-je écrire - en ayant accès, par leurs privilèges (argent ou autres), à des produits d’un bien meilleur cru.

Plus évident est le thème du racisme, de la ghettoïsation déjà bien avancée, et des séparations marquées, encore légales à l’époque, entre blancs et noirs, ces derniers étant cantonnés au rang de domestiques - encore que larbins ou paillassons seraient des termes plus appropriés. Slim en fait les frais dès le début de l’association avec Miss, qui en retour choque les blancs qu’elle côtoie - rarement - par son franc-parler et son « partenariat » avec celui que tant considèrent comme rien moins qu’une raclure, sur la base de sa couleur. Pour mention, vous aurez même droit à une apparition du KKK, dont nos protagonistes vont, « par le plus grand des hasards », comme le souligne Miss, effectuer le travail. Etonnant, non ? Lisez le tome 3 et nous en rediscuterons.

Et, tout de même, au milieu de ce marasme nauséabond la plupart du temps, quelques éclaircies apportées par l’impression fugace que tout n’est pas perdu, que Miss prend parfois des allures de justicière - bien malgré elle, mais quand même !-, que Slim est loin d’être aussi superficiel qu’il se plaît à le faire croire, et que c’est surtout l’environnement qui façonne les êtres que nous croisons et les promet à une carrière de vaurien minable, ou de grand ponte du quartier s’ils survivent, plutôt qu’un quelconque déterminisme inné qui accréditerait les thèses, répandues à l’époque, de l’hérédité du crime. Même si le gosse apparemment le plus ingénu est rarement en retard sur ses aînés, à pareille école.

Tous ces thèmes s’entrelacent en filigrane des scènes principales, et Thirault soutient d’une langue alerte et fort expressive, réparties des personnages, description de tableaux urbains ou portraits tracés en quelques lignes. Un ensemble qui se tient, qui vous tient en haleine, intégrant finalement, dans l’univers intime de vos références, ce duo hors normes.
Uncle Chop
(25 novembre 2002

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