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D'Oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Minority Report, Spielberg et la Révolution
Traqué, poursuivi, accusé, John Anderton est pris au piège du plus inquiétant système policier : celui qui l'a vu réussir. Un cercle vicieux qui ne trouve peut-être sa résolution que dans ses racines.
Titre : Minority Report

Scénario : Philip K. Dick

Réalisation : Steven Spielberg

Sortie : 2002
Tous Droits réservés
John Anderton est un flic d’élite. Le plus efficace du prgramme Precrime, qui permet d’identifier les criminels avant même qu’ils ne commettent leur crime. Et de les arrêter. Le système qui permet ces interpellations repose sur les visions qui naissent dans le cerveau de trois médiums enfermés à l’abri du bâtiment de la police. Le système est infaillible. Anderton le sert avec foi et conviction. Il en sera pourtant victime, alors qu’il est persuadé d’être victime d’une machination. La poursuite commence…

Il n’est guère surprenant de voir Steven Spielberg revenir à la science-fiction. L’auteur des Rencontres du Troisième type et de A.I. fréquente régulièrement les couloirs spatio-temporels empruntés par ses amis George Lucas et Stanley Kubrick. Il revient fréquemment vers le futur, avec un bonheur inégal. Spielberg a toujours employé la science-fiction avec les intentions des maîtres : délivrer des fables sur les devenirs possibles de la société qui le voit évoluer, et donc de la nôtre également. Là où George Lucas choisissait le futur pour l’exotisme temporel de ses fresques, Spielberg nous montre le monde tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il serait certainement si le futur, en germe dans le présent, arrivait à maturation dans certaines directions particulières. Cet ensemble de procédés, qui constituent une poétique de l’anticipation, trouvent leurs racines chez Lang (Metropolis) ou Wise (Le Jour où la Terre s’arrêta), et même chez Scott (Blade Runner). On peut trouver certaines caractéristiques stylistiques de Spielberg insupportables, notamment son goût pour les bons sentiments (voire pire, notamment dans A.I., pour lequel même les inconditionnels posèrent des conditions). Il n’en reste pas moins un auteur dont la réflexion sur la société qui l’entoure conditionne l’écriture, jusque dans Jurassic Park. Le cas de Minority Report en est un des meilleurs exemples. Des plus flagrants, peut-être.

En effet, le futur high-tech mais sombre dépeint dès les premières minutes fait frissonner. Et le malaise perdurera bien au-delà d’un happy end plus ou moins apprécié. La société sécuritaire telle qu’elle y apparaît gêne aux entournures les tenants très démocrates des centres de rétention fermés. Les criminels sont hors circuits, et de la manière la plus sûre, si ce n’est la plus juste. Pourtant, - et ce n’est pas la possibilité d’une erreur qui retient réellement le spectateur qui sait qu’on peut, au minimum, enfermer quelqu’un pour la vie entière -, le public est gêné par ce futur dont la perfection même est embarrassante. Peut-être parce que cette perfection n’existe qu’au prix de postulats douteux, bien que tentants. Prévenir le crime, mieux que le guérir ? Une perversion des mots et du sens, de la prévention à l’ablation, préférée à l’éducation. Et voilà Steven Spielberg, pas connu comme un gauchiste débraillé, pointant du doigt quelque chose d’universel, c’est-à-dire dépassant les frontières de son propre pays (dont on est tenté, sans doute un peu vite, de dire qu’il est plus enclin aux excès sécuritaires que le nôtre) : Que veux-t-on vraiment, en la matière ? Punir le coupable ? Rien de plus facile, si on le trouve. Le trouver ? Si la technologie le permet, c’est encore plus simple. Vivre heureux ? Deux possibilités distinctes dans ce film : vivre heureux grâce à la prévention du crime ou vivre heureux par la punition (fût-elle préventive, d’ailleurs). Mais Anderton, croisé du Droit enfin absolu, n’est pas heureux. C’est la conséquence du crime qui l’empêche d’accéder au bonheur, et pas le devenir de sa cause (le criminel). Spielberg nous place devant nos propres désirs et exigences : qu’attendons-nous vraiment de la justice, et donc de la société ? Le bonheur.

Il étaie d’ailleurs cette réflexion de la même manière que son ami Cameron Crowe dans Vanilla Sky : les marques – notons que l’emploi de marques réelles, en plus de financer le film, interdisent l’hypocrisie : celles qui sont prises à parti prennent le risque de devenir des emblèmes dans une perspective moins flatteuse que prévu -, symbolisent tout ce que la société consumériste peut apporter de petites satisfactions. Mais quelles sont-elles ? Un vernis. Celui qui ne vit que dans cette société peut s’y aveugler au point de choisir les plats rongés par la pourriture dans un frigo. Métaphores à plusieurs étages et à plusieurs entrées.

Il est important de comprendre que l’angle choisi par Spielberg (et Dick, cela va sans dire, bien avant lui), n’est que la structure narrative de son propos. Il s’agit bien d’anticiper sur les dérives de tout système sécuritaire, mais, en amont, de mettre en question la société qui génère de telles dérives. Et la critique prend une saveur toute particulière lorsqu’elle vient de l’un des privilégiés de ce système. Spielberg, tout comme Cruise, ne sont pas vraiment des déshérités. Leur souci d’équité peut prêter à sourire, il n’en est pas moins important. Il est d’autant plus respectable venant d’une société qui se crée et se rêve comme celle de Soleil Vert (quartiers « bien comme il faut » protégés par murailles et milice). La rhétorique de l’auteur est d’autant plus admirable qu’elle ne condamne pas le système au nom de la possibilité d’une erreur. En effet, même si le sort subi par Anderton est consécutif à une erreur soigneusement provoquée, mettant l’ensemble du système en porte-à-faux, la prise de conscience se produit chez le héros lorsqu’il découvre le hangar où les criminels sont stockés comme des malfaçons. Au rebut. En une séquence, Spielberg remet en cause le système carcéral au niveau même de sa conception originelle. Le fait même que le système ne puisse perdurer que par un crime, soit par une faute de l'un de ses concepteurs, n'est-il pas la marque de l'impossibilité pour une société d'être bonne intrinsèquement ?

Le bonheur, c’est donc de vivre dans un panier dont on ôte les fruits pourris ? Non plus, donc.

Steven Spielberg atteint le sommet de son argumentation en plaçant dans la bouche du directeur de Precrime, merveilleux Max Von Sydow, l’argumentaire même des marchands qui règnent sur le monde, que l’on trouvait déjà dans la bouche de Higgins, patron de la CIA dans les Trois Jours du Condor. On ne donne au peuple que ce qu’il veut. Qu’il s’agisse de biens (les marques et pubs omniprésentes), de bonheur (ou de son illusion, drogue et hologrammes), ou de sécurité. Et voilà que l’un des plus grands pourvoyeurs de divertissement de tous les temps propose une réflexion complexe sur la société du divertissement : doit-on divertir le peuple, et pourquoi ? Pour lui éviter de descendre dans la rue ? Ne se corrompt-on pas foncièrement en acceptant un tel système, voire en le pérennisant ? La séquence qui voit Anderton presque broyé par une voiture en construction n’en est que plus symbolique.

La portée du propos est augmentée par les choix artistiques, remarquablement maîtrisés : l’auteur crée un univers où la marge apparaît à tout instant, jusque dans les quartiers protégés. Anderton est dépendant d’une drogue, et l’on peut se retrouver à sauter d’une voiture à l’autre en quelques secondes. L’équilibre social est extrêmement fragile, à l’image de ce programme sécuritaire montré dans sa phase-test. Tout peut être remis en question, même la perfection ! Proche en cela du Invasion Los Angeles de John Carpenter (mais dans une version symboliquement plus dure, puisqu’il n’est plus question de lunettes mais… d’yeux), Minority Report ne peint pas un univers pratiquant sans s’en rendre compte une ségrégation sociale. Il n’est pas question de découverte des bas-fonds et laissés pour compte, ce qui l’aurait situé dans le courant d’une idéologie réformiste, posant le système comme déviant, et donc potentiellement corrigeable. Steven Spielberg montre, via un système policier pratique, un système social et politique vicié et fondamentalement générateur de ses excès. Les conclusions ne sont rien moins qu’une vision adoucie de la révolution : si le système est aboli parce que ses défauts inhérents sont reconnus, c’est, par métonymie, la société entière qui doit l’être. Et l’ultime plan, qui voit un travelling arrière développé à l’extrême (qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’ultime plan de Solaris, version d’Andreï Tarkovsky) l’appuie : ce n’est pas la famille Anderton qui doit être reconstruite, mais l’ensemble de la société mondiale. Et voilà comment l’un des enfants les plus puissants du capitalisme tient des propos proches du socialisme. Dès lors, de nombreux éléments, apparemment disparates, prennent un sens politiques inattendu : les marques, qui ont pourtant financé le quart du film pour prospérer encore, deviennent les stigmates du pourrissement d’un système voué à l’échec. Habile paradoxe. L’emploi même de l’une des plus grandes stars du moment, Tom Cruise, se charge d’une autre visée que celle d’attirer les foules : tout comme il choisissait la réalité dans Vanilla Sky, le policier de choc choisit le bonheur simple, mais dans la frustration (l’assassin de son premier enfant ne sera jamais retrouvé), par sa contribution à la destruction c’un système qu’il a longtemps considéré comme une raison de croire en la société.

Spielberg met ainsi en scène une société entière bâtie sur des fondations pourries mais stables, dont l’évolution ne peut se faire qu’au prix d’un changement radical de manière de voir. C’est précisément cette stabilité qui semble inquiéter l’auteur, ainsi que l’endormissement qu’elle suscite et génère en même temps qu’elle la demande de la part de ceux-là même qui la composent. Et voilà comment un maître du divertissement peut devenir un penseur.

Post-scriptum. On n’a pas le droit d’évoquer Minority Report sans s’enthousiasmer devant les performances de trois générations d’acteurs. L’éternel Max Von Sydow, bien sûr, le toujours plus mûr Tom Cruise, ainsi que l’enthousiasmant et charismatique Colin Farrell. La relève est assurée.   
Raphaël VILLATTE
(23 décembre 2002)

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