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Hors de L'Ombre : Musique
Michael Brook, l'homme de l'ombre
Michael Brook est un personnage très spécial dans le monde musical. Parce qu’il est quasiment inconnu et que vous ne pouvez pourtant pas ne pas avoir déjà entendu le son de son Infinite Guitar. On ne rencontre son nom que par hasard, au détour d’un générique de film ou en décortiquant une pochette de disque. Il ne fait jamais l’objet d’articles dans les revues à grande diffusion, il n’est pas davantage mentionné dans des émissions de télévision ou de radio. C’est peut être pour cette raison que vous découvrez sans doute son nom à travers ces lignes.     
L'Infinite Guitare. Michael Brook est un Canadien de Toronto ; passé des premières années - dans les années 70 - en tant que guitariste dans de petits groupes locaux, le vrai point de départ de sa carrière consiste d’une part à inventer une guitare et d’autre part à fréquenter Brian Eno (connu entre autres pour sa collaboration avec U2) et Daniel Lanois (connu entre autres pour sa collaboration avec Eno).

La particularité de l’Infinite Guitare consiste en l’absence de bois entre les frets, ce qui forme un creux concave entre chaque fret. Cette modification de la guitare originale permet de produire des sons dans le style d’une sitar et dans un accord, de mettre un vibrato sur une note individuelle. Sa collaboration avec Eno et Lanois consiste au début à fréquenter les studio de Lanois en tant qu’ingénieur du son et à jouer sur de petites scènes avec Eno ; ils participeront ensuite de manière commune sur des albums tels que This Is The Ice Age du groupe Martha and the Muffins, et surtout le premier album solo de Michael Brook, Hybrid, sur lequel on retrouve à la fois Eno et Lanois.

Mais c’est la suite de sa carrière que nous allons suivre ici plus particulièrement, au travers de son travail sur un autre album solo, Blue Cobalt, et de nombreuses musiques de films qu’il a composées ou auxquelles il a participé, telles que Albino Alligator, Affliction, Captive, Traffic ou Heat.

La particularité des sons produits par l’Infinite Guitar, ainsi que les rapprochements de Michael Brook avec Eno et Lanois font de sa musique une œuvre que l’on classe généralement dans l’« Ambient ». Une catégorie musicale censée regrouper tout ce qui est constitué de sonorités atmosphériques, sans ou avec peu de thèmes (qui sont alors répétés de la même façon que dans la musique minimaliste, souvent catégorisée également dans l’« Ambient ») et qui sont fréquemment perçues comme ne pouvant être écoutées pour elles-mêmes et davantage destinées à l’accompagnement voire à la relaxation. Le fait est qu’on ne se bouscule pas dans les rayons New Age et Ambient de nos grands magasins. Et pourtant...

Blue Cobalt. Il s’agit là d’un album que l’on s’approprie très vite ou très lentement, et certainement pas comme un album de pop aux chansons à refrains et couplets aisément repérables, à la structure facile à assimiler parce qu’extrêmement généralisée, de la chanson de variété jusqu’au qu’au plus furieux titre de métal.

Certes, lorsqu’on a entendu dix secondes d’un titre de Blue Cobalt, on connaît à peu de choses près le titre dans son ensemble, si bien qu’il pourrait durer cinq ou dix minutes indifféremment. De ce fait, on peut mettre beaucoup de temps à dépasser un certain ennui procuré par des mélodies répétitives et pas toujours très riches. Mais cette vitrine un peu fade cache en réalité une subtilité qui caractérise, en définitive, une grande part de l’œuvre de Brook. Tout le problème est d’accepter de perdre ses repères d’auditeur habitué aux structures couplets/refrains évoquées plus haut.

Le blues et le jazz ne sont pas très éloignés de l’atmosphère qui se dégage d’un tel album. C’est un plaisir assez général qui est ressenti, avec parfois de véritables tubes du genre. Ainsi, Les frissons galopent littéralement le long des bras de l’auditeur qui s’est laissé tenté par une écoute de Blue Cobalt lorsque Endean, sixième titre de l’album, débute sur des boucles de percussions africaines bientôt rejointes par la guitare dans une mélodie courte et simple mais diablement électrisante. Plus loin, c’est au tour d’Ultramarine, titre ultra utilisé sur des B.O. de films américains (Heat, Any Given Sunday) et sur des documentaires, de nous faire planer comme des gypaètes. Les connaisseurs de Heat repenseront à la scène où la bande de Neil MacCauley se retrouve au restaurant tandis que Vincent Hanna et ses hommes les surveillent sur le toit d’un immeuble. Anthologique.

Affliction et Albino Alligator. La musique composée par Brook pour Albino Alligator (un excellent film policier réalisé en 1995 par Kevin Spacey) est dans la lignée directe de Blue Cobalt, avec ses mélodies Blues / Ambient et des passages transformant des scènes déjà filmées avec classe en de véritables instants de magie... noire (les connaisseurs du film penseront alors à cette scène où William Fichtner - qui joue d’ailleurs de l’harmonica sur certains titres - Matt Dillon et Gary Sinise font le serment de ne tuer personne, quoiqu’il arrive).

En revanche, la musique d’Affliction (film réalisé en 1997 par Paul Schrader, chroniqué dans la rubrique Hors de l'Ombre d'Arts Sombres) est le résultat d’une exploration davantage électronique de Michael Brook. La guitare n’est pas totalement abandonnée, mais sont mises en avant des nappes électroniques et une mélodie hésitant autant que le film entre un espoir d’harmonie (la mélodie prend des accents de comptine, sur un thème proche de la musique de Jack Nitzche pour The Crossing Guard de Sean Penn) et un destin presque dissonant (une musique alors si sombre qu’elle requiert sans doute, tout comme le film, d’être solidement armé contre la dépression). Pourtant, même si elle n’apparaît pas forcément amusante à écouter, la B.O. d’Affliction constitue un monument de la musique de film, ne serait-ce que parce que rarement mélodie aura été aussi intrinsèquement teintée tristesse, ou en d’autres termes, triste sans même l’association avec le film.

L’homme de l’ombre. Mais en matière de musique de film, Michael Brook ne s’en tient pas à ses propres compositions. C’est en effet au travers de multiples collaborations, comme dans sa carrière extérieure à la B.O. (avec Eno et Lanois, mais aussi avec Nusrat Fateh Ali Khan, Pieter Nooten, etc.) que l’Infinite guitariste s’exprime régulièrement, avec systématiquement autant de talent que de discrétion.

Avec la musique composée pour Captive (en collaboration avec The Edge de U2), on retrouve, peut-être encore plus nettement, cette idée d'une B.O. qui existe au-delà du film pour lequel elle a été écrite. Nous n'avons en effet pas vu le film (réalisé par Paul Myersberg en 1986) et n'en connaissons qu'un synopsis particulièrement effrayant, mais le résultat d'un point de vue musical procure d'hors et déjà une dose de frissons considérable. Si la partition comporte ici encore des accents sombres et tristes, certains titres procurent un plaisir immédiat, presque galvanisant (voir le titre One Foot In Heaven qui rappelle quelque peu Graciosa de Moby, figurant sur la B.O. de Any Given Sunday) ; la présence vocale de Sinead O'Connor sur certains titres apporte également un charme tout à fait spécial. Chez Arts Sombres, on est preneur de toute information plus précise sur le film, mais la musique est en tout cas à découvrir absolument.

Plus récemment, on entend Michael Brook sur la B.O. réalisée par Cliff Martinez pour Traffic, où l’on retrouve ce que nous pouvons maintenant appeler le style Brook, tout en mélodies planantes et bouclées, détails indispensables auxquels le film doit beaucoup. La musique de Black Hawk Down, réalisée par le génie de l’éclectisme Hans Zimmer, laisse également une place de choix à la griffe Brook, que ce soit sur de longues harmoniques étirées à l’infini ou sur des rythmiques groove qui se mêlent aux percussions dans une démarche hybride, écho raffiné au style de Ridley Scott. Notons encore, parmi bien d’autres, une participation à la B.O. de Mission Impossible II, réalisée par Hans Zimmer ; le titre Injection débute avec l’Infinite guitare et la voix de Lisa Gerrard et garantit, là encore, une dose de frissons que la scène (le personnage joué par Thandie Newton reçoit un poison mortel) n’aurait certainement pas apporté seule.

Michael Brook est ainsi l’une des personnalités qui incarnent le mieux notre rubrique Hors de l’ombre. Présent dans ce qu’il y a de meilleur, sans jamais être reconnu. On aurait vite fait de crier à l’injustice devant tant d’indifférence à l’énoncé de son nom. Mais d’un autre côté, on se demande ce qui pourrait bien manquer à un musicien qui aurait une carrière aussi riche. La renommée ? Chez Arts Sombres, on est loin de connaître l’ensemble de la discographie de Michael Brook, mais on se dit qu’il reste encore beaucoup à explorer, et au fond, on se dit que c’est peut être nous qui avons le plus à gagner à découvrir toutes les mélodies créées sur son étrange instrument. Tendez donc avec nous une oreille désormais initiée vers les multiples apparitions de l’Infinite Guitare, et pensez à Michael Brook. Vous venez d’enrichir votre univers musical.
Alex SUMNER
(03 février 2003)

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