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Hors de l'Ombre : Littérature
Mémoire Truquée
Dean Koontz est loin d’être un débutant en matière de suspens savamment distillé, voire de terreur : les aficionado de la collection Terreur (chez Folio) ne me contrediront pas. Mémoire Truquée nous propose un nouveau type de serial killer, dont toute l’originalité réside dans la perpétuation de ses crimes par victime interposée. Une dose de psychologie - vulgarisée mais bien orchestrée -, une dose d’impunité, une dose de leitmotiv - bienvenue dans l’univers de la poésie orientale -, une pincée de complot national, secouez le tout : vous tenez le meurtrier machiavélique de la semaine, avec en prime un roman capable d’engendrer quelque méfiance lors de votre prochaine consultation...
Titre : Mémoire Truquée

Auteur : Dean R. Koontz

Editeur : Robert Laffont

Sortie : 2001
Tous Droits Réservés

Le potentiel d’un surdoué et ses effets pervers. Le Dr Mark Ahriman est un psychiatre réputé, à la clientèle aussi nombreuse que fortunée, admiré de beaucoup pour ses intuitions désarmantes et honni des autres pour de mesquines querelles. Monstre d’intelligence, il décroche sans temps mort les diplômes des universités de médecine les plus prestigieuses des Etats-Unis, à un âge où d’autres intègrent tout juste celles-ci. Quadragénaire séduisant - paraissant dix ans de mois que son âge réel -, toujours soucieux de détails esthétiques - depuis son cabinet jusqu’aux choix des luminaires domestiques -, d’humeur égale et d’un humour perspicace et de bon goût : l’homme a de quoi remplir d’admiration discrète nos coeurs de midinette, faire vibrer la corde du respect pour son intellect. Prodige, humble et sympathique : comment ne pas se confier à lui ?

Erreur. En deux mots, c’est malheureusement l’erreur que commirent maints patients avant nous, et que s’apprêtent à répliquer Dusty et Martie Rhodes. Dusty, ayant opté, malgré des résultats universitaires prometteurs, pour une carrière de peintre en bâtiment ; Martie, créatrice de jeux vidéos, femme de parole et amie dévouée pour ceux qui la fréquentent. Epouse amoureuse, aussi, d’un amour réciproque dont il sera le rempart contre les épreuves du roman. Nous ne révèlerons rien des démêlés des Rhodes avec le psychiatre, si ce n’est que la lutte va se jouer tant sur le terrain de la confrontation intellectuelle que physique. L’opposition, sur le même plan - celui de la mémoire - entre Dusty et Ahriman ajoute au piment de cette lutte. Car, si vous hésitiez encore sur ce point, Ahriman est bien l’inavouable tyran qui va régner d’une main terrible sur les fils de l’intrigue romanesque. Derrière la façade publique, l’adolescent qu’il n’a cessé d’être donne libre cours à des comportements pour le moins... criminels.

Mémoire. Koontz exploite intégralement la veine des jeux de mémoire : porte d’entrée d’Ahriman concernant la manipulation de ses victimes, ils sont aussi le point de rencontre inopiné - du point de vue du docteur - sur lequel il rejoint Dusty Rhodes. Car celui-ci fait montre de talents confirmés en ce domaine : s’il ne possède pas le bagage universitaire de son adversaire, il est néanmoins capable de se souvenir avec précision de quasiment tout ce qui lui passe sous les yeux ou entre les oreilles. Koontz inaugure la lutte entre ces deux personnages principaux par le descriptif de ce trait de caractère, ajoutant au fur et à mesure des éléments disparates qui, assemblés, seront l’arme que Dusty finit par retourner contre le médecin. Accompagné d’une femme déterminée et prête à tous les sacrifices pour que son couple survive - et pour retrouver un semblant de sérénité, par ailleurs -, sa simplicité et son bon sens seront, avec bien du mal pourtant, la voie du salut.

Descriptif des phobies et fantaisies littéraires. Koontz a le bon goût de s’inscrire dans la tendance américaine à l’objectivation des troubles psychiatriques. Pas mal de théories en vogue - essentiellement centrées sur l’hypnose - semblent former le sous-bassement de son incursion en psychologie. Mais on peut également glaner ça et là une rigueur descriptive de bon aloi dans la présentation minutieuse des troubles rencontrés par les patients, le lien au contexte environnant, et le déclenchement des crises par certaines configurations ou la présence de détails perceptifs.

Si les ressorts de l’action ne sont pas uniquement centrés sur cet aspect des choses, il tire cependant de ce parti pris une présentation très synthétique et didactique de certaines phobies. L’aspect comportemental de celles-ci, les interactions des patients concernés avec leur entourage et leur environnement, bien que très librement inspirés de la réalité de la nosologie psychiatrique, s’avèrent moins fantaisistes que l’on pouvait le craindre de la part d’un écrivain non spécialiste (déclaré) du domaine : les ressources utilisées ont été intégrées avec suffisamment de pertinence et de fluidité pour lui permettre de suggérer des tableaux crédibles. N’allez pas imaginer qu’il suffit de lire le roman pour faire de vous un expert en diagnostic, mais il faut reconnaître à Koontz d’avoir su franchir l’écueil de la psychologie bon marché.

Programmation. Malgré cette qualité, l’auteur a néanmoins, pour les besoins de l’intrigue et l’intérêt du roman, développé un mécanisme de programmation des victimes d’Ahriman, se situant à mi-chemin entre hypnose et apprentissages implicites : c’est au lecteur, sur ce point, de décider s’il accepte de suivre Koontz sur cette voie - profitant alors de la minutieuse organisation des plans du docteur -, ou s’il conserve un ancrage dans notre univers tel qu’il n’adhère pas à cette trouvaille ingénieuse, n’envisageant dès lors le roman que sous l’angle d’un policier de qualité moyenne. Le dilemme sera celui-ci : laissez de côté votre esprit critique et dégustez les indices dont le roman est parsemé, ou jugez cette conception de la conscience comme inacceptable et contentez-vous de déprécier l’oeuvre ! Mais ce serait là faire bien piètre accueil au traitement soigné de l’ambiance oppressante que Koontz a su mettre en place... L’artifice littéraire du conditionnement des patients (et des patientes), la recherche d’une cohérence interne aux mécanismes proposés, l’interaction entre l’évolution d’Ahriman, de son monde et de ses victimes, sont autant de points à porter au crédit d’une oeuvre originale, rafraîchissante et parfois... délicieusement inquiétante. Les Arts Sombres planent sur ce roman !

Air de famille. Il faut aussi mentionner l’évocation inévitable d’ Un crime dans la tête, film de John Frankenheimer (1962) : référence à la programmation de meurtriers à leur insu, « réécriture » de leurs souvenirs, déclenchement du passage à l’acte par une phrase bien spécifique, le tout dans un but meurtrier et conspirateur... Si les tenants politiques de l’intrigue sont sans commune mesure - l’ennemi est déjà dans la place, serait-on tenté de dire chez Koontz, voire oeuvre pour la « raison d’état » - , un air de parenté plus que net se dégage. Malicieux, Koontz inscrit au coeur de son propre roman l’objet clef que représente un roman bon marché, présentant une histoire quasi-calquée sur le film en question. Difficile d’y lire un simple hasard.

Et pour quelques détails de plus... Koontz maîtrise ce style à la patte si particulière dont les romanciers américains à succès se font souvent les émissaires : description impressionniste de l’univers des personnages ; présentation à la fois attachante, concise et successivement étirée des protagonistes principaux ; rapide implication du lecteur pour les arguments pré-cités ; gradation du suspens et des rebondissements tels que, l’intérêt de l’histoire en elle-même mis à part, une envie tenace d’en connaître le fin mot vous accapare. Il est en cela le digne pair des Lovecraft, King, Barker, et consorts.

Aspect connexe et particulièrement jubilatoire. La propension de Koontz à manier une forme d'humour discrètement caustique, parfois aux dépens de ses personnages d'ailleurs, participe du plaisir de la lecture. L’ironie de certaines répliques, le désespoir presque comique de diverses situations - imaginez un junkie défoncé, prêt à se jeter dans le vide, sauvé de la mort par un peintre en bâtiment... ayant le vertige !- procure la nécessaire détente au parcours du labyrinthe dans lequel nous sommes lâchés. Allez, un petit exemple pour la forme :


« Martie ressemblait effectivement à l’une de ces profs d’aérobic que l’on voyait s’épuiser sur les chaînes câblées et qui voulaient vous faire croire que la mort était un choix personnel plutôt qu’une fatalité. » (p. 250).


Plus loin : cherchant une issue, Dusty et Martie se tournent vers une porte inscrite « Escalier ». Koontz d’ajouter :
« ...et, dans la plus pure tradition cartésienne, il y avait des escaliers derrière la porte ! » (p.355).

Quelques notes donc, réparties ça et là, bouffées d’oxygène avant de repartir en apnée dans les méandres du complot qui prend forme. Autres composants protéiformes de l'air salvateur susceptible d'être glané ça et là : les haïkus qui rythment la progression de l'oeuvre. Pour information, ce mot désigne un genre traditionnel, classique en particulier des auteurs japonais depuis plusieurs siècles, dont la structure - rarement reproduite de manière fidèle une fois traduite - se compose de trois vers de 5, 7 et 5 pieds (ou encore 9, 11 puis 9 pieds à nouveau). Ils prennent souvent pour cadre les éléments naturels et contiennent fréquemment un message, une clef pour la transmission d'un enseignement sur la vie de l'homme, de manière sybilline. Koontz présente à la fois ses créations - celles d'Ahriman, tout du moins - et des poèmes traditionnels. L'un des protagonistes, Ned Motherwell, finit d'ailleurs par écrire un recueil sur cette trame. Concluons par quelques mots simples :

Il erre parmi les arbres
Chasseur traqué en terrain de l'innocence
Juvénile et moribond.

Uncle Chop
(14 avril 2003)

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