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D'Oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Marathon Man, convergence des paranoïas
Des quatre coins de la planète, des espions et d'anciens nazis convergent vers un modeste étudiant qui vient de rencontrer l'amour. Il ne reste qu'à courir.
Titre : Marathon Man

Scénario : William Goldman

Réalisation : John Schlesinger

Sortie : 1976
Tous Droits Réservés
New York, au milieu des années soixante-dix. Un vieillard voûté cale au volant de sa luxueuse Mercedes. Derrière lui, un autre vieillard s’impatiente. Le ton monte quand le premier insulte le second. En allemand. L’autre réplique. L’échauffourée tourne presque à la rixe, mais la Mercedes démarre enfin. Une course-poursuite s’engage, et s’achève vite dans un camion citerne. Explosion.

Babe est coureur de fond. Il prépare le marathon de New York. Chaque fois qu’il le peut, il parcourt Central Park, il court, inépuisable, des images plein la mémoire. Ses héros. Son père.

Habitué aux travaux de longue haleine, il est également en plein travail de recherche pour l’écriture de sa thèse d’histoire. Une thèse qui lui tient à cœur, puisqu’elle pourrait mener à la réhabilitation de son père, sali par les audiences de la Chasse aux Sorcières de McCarthy.

A Paris, Doc, frère de Babe, est un homme d’affaires respecté doublé d’un agent d’élite de la CIA, ou du moins de l’une de ses tentacules. Son séjour parisien est marqué d’étranges événements, attentats, assassinat de l’un de ses contacts, puis tentative d’assassinat sur sa propre personne. Il quitte précipitamment la France pour se rendre à New York.

Christian Szell est caché en Amérique du Sud depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Ancien dentiste, il fut tortionnaire dans les camps de concentration. Lorsqu’il apprend la mort de son frère dans un accident de la route en plein cœur de New York, il modifie son apparence et quitte sa retraite.

Film culte et film à succès. Marathon Man doit sa renommée à trois mots, répétés sans relâche par un Laurence Olivier proprement époustouflant et glacial, Hannibal Lecter avant la lettre sanglante, « C’est sans danger ? » (« Is it safe ? »). Une fois vu, tout spectateur répètera éternellement ce mantra sinistre à chaque évocation du film. Face à lui, Dustin Hoffmann incarne à merveille la jeunesse et l’idéal, exposés aux souffrances de la réalité politique et historique de son temps.

Marathon Man marque en effet la rencontre entre plusieurs époques, plusieurs univers, plusieurs conceptions-mêmes du monde. Réalisé en pleine Guerre Froide par un John Schlesinger au meilleur de son art, il peint, par le biais d’un thriller des plus efficaces, la complexité de l’époque comme peu de films auparavant et depuis.

Plusieurs mondes. Trois mondes au moins se télescopent dans l’intrigue, et sont parfaitement montrés à l’écran : celui du passé sinistre, celui du citoyen ordinaire, et celui du trait d’union fatal entre le passé, c'est-à-dire la corruption de la realpolitik exposée en plein jour, et le présent, soit les fils invisibles qui permettent au citoyen ordinaire de vivre heureux.

Le passé est représenté par la retraite gothique et amazonienne de Szell, paradis idéal de l’ancien nazi caché par la CIA. A l’époque de l’écriture du roman par William Goldman, de même qu’à celle du tournage du film quelques temps plus tard, le sort de certains anciens nazis n’était pas encore aussi connu qu’aujourd’hui. Et si la France pouvait s’enorgueillir (mais elle ne le fit vraiment que plus tard) de compter Serge et Beate Klarsfeld parmi ses ressortissants, leur combat pour démasquer les complicités et résurgences n’était pas encore aussi réputé que de nos jours. (Rappelons malgré tout les coups d’éclats spectaculaires : la gifle de Beate au chancelier Klesinger, ancien nazi fraîchement élu aux plus hautes fonctions allemandes, les tentatives d’enlèvement d’autres complices du Reich, avant les succès lors des procès Barbie, Touvier et Papon.) Ajoutons que l’enlèvement et l’exécution d’Adolf Eichmann avaient été effectués une dizaine d’années auparavant, défrayant la chronique. Ajoutons également que quelques nazis célèbres étaient en fuite (et le sont toujours aujourd’hui, tel Aloïs Brunner), et que d’autres étaient bien cachés mais célèbres (Werner Von Braun, entre autres.).

The guy next door. L’ancien nazi reconverti, caché sous les traits de votre distingué voisin de palier faisait partie d’une mythologie populaire qui se nichait jusque dans le langage courant. Les rumeurs sur une éventuelle survie d’Hitler coururent longtemps.

Christian Szell se situe à l’exact point de rencontre entre la légende urbaine (Riche, cruel, caché au fond d’une forêt vierge rappelant, par son armée de mercenaires, celle du colonel Kurtz d’Apocalypse Now, puissant, jamais repenti, prêt à reprendre du service) et la réalité (Brillant, en lien permanent avec les services secrets américains, protégé par Paperclip après la défaite), un de ces « étranges compagnons de lit que donne la politique », pour reprendre James Ellroy. Pour autant que l’on puisse en juger sommairement, si l’aspect légendaire était présent à différents degrés de la conscience populaire, l’autre, notamment dans ses liens d’échanges de bons procédés avec la CIA, l’était beaucoup moins. Le public de 1976 pouvait ainsi, pour le prix d’un redoutable polar, se poser quelques questions supplémentaires sur les institutions qui le gouvernaient.

Cette paranoïa, typique de l’ensemble du cinéma américain de la Guerre Froide (dès le début, avec entre autres manifestations, le cinéma d’épouvante à base d’invasions extra-terrestres monstrueuses), est déclinée dans un balancement extérieur/intérieur insoutenable et nouveau, pour l’époque du moins. En effet, si Szell représente l’ennemi de l’extérieur, l’ennemi historique, même, en même temps que l’espion qui peut corrompre le pays en s’y infiltrant, ses connections avec la CIA (pudiquement déguisée sous le nom d’une section spéciale, entre FBI et CIA, mais dont le vrai visage craquelle le masque à chaque plan), son rôle-même dans le contre-espionnage américain ne montre que mieux les agissements et les vrais visages des espions. Et le spectateur de craindre alors ses propres représentants. Babe, perdant ses repères, perdant foi en tout ce qu’il a cru stable (amour, famille - son frère et sa petite amie sont des espions), et qu’il avait péniblement reconstruit après le choc fondateur (le suicide de son père suite au Maccarthysme), n’est pas sans rappeler le héros des Trois Jours du Condor, perdant toute illusion sur le véritable fonctionnement du monde.

Cynisme cru et froid. La conclusion de Marathon Man est des plus sombres. L’Histoire n’a que le sens auquel on veut croire, et sa fabrication tient du chaudron des sorcières. La rencontre entre les trois mondes, tendue par une double peur, a le mérite d’oublier presque l’autre grand protagoniste de la Guerre Froide décrite métonymiquement par le film : l’inquiétante URSS. Le film de John Schlesinger est en effet l’un des plus éclatants représentants de l’une des deux branches principales du thriller d’espionnage de l’époque de la Guerre Froide : celle qui ne mentionne pas obligatoirement l’URSS comme ennemi, mais critique durement les propres armes du bloc de l’Ouest. Le succès planétaire du film n’en est que plus méritoire : les auteurs ont ici fait preuve d’un sang-froid et d’un recul étonnants au sein d’une époque et d’un pays volontiers tournés vers la propagande (cf. L’Etau (1969), ou Firefox (1982)).

Porté magistralement par un casting historique, rencontre de deux âges du cinéma et de l’art d’être un acteur, Marathon Man est paisiblement passé de gros succès au statut de film culte. Et c’est mérité. 
Raphaël VILLATTE
(17 mars 2003)

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