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Hors de l'Ombre : Littérature
Le noble art de Perez-Reverte
« Je suis l’homme le plus courtois du monde. Je me fais gloire de n’avoir jamais été grossier, sur cette terre où vivent tant d’insupportables fripons qui viennent s’asseoir à côté des gens pour leur raconter leurs malheurs et qui vont même jusqu’à leur déclamer des vers de leur composition ». Le roman de Pérez-Reverte s’ouvre sur cette citation d’Heinrich Heine et l’on ne saurait présenter meilleure introduction pour ce roman captivant, dont l’intrigue évolue parmi les cendres de la grande Espagne et les prémisses de la République.
Titre : Le Maître d'Escrime

Auteur : Arturo Pérez-Reverte

Editeur : Poche

Sortie : 1995
Tous Droits Réservés
Des subtilités de l’assaut. Aussi fidèlement qu’à son habitude, Pérez-Reverte nous introduit avec cette œuvre au sein d’un univers suranné, riche en arômes à demi disparus, à la distinction nuancée mais bien tangible : le noble art de l’escrime. Pour les habitués de l’auteur, les repères sont rapidement pris ; de même qu’en ses autres volumes, l’aspect didactique implicite et le parfum d’intelligibilité accompagnent le lecteur au coeur d’une tradition qu’il méconnaissait certainement, lorsqu’il ne l’ignorait pas totalement. Les subtilités de l’assaut nous sont dépeintes sous la férule de Jaime Astarloa, meilleure d’entre les fines lames de Madrid, maître d’escrime, désuet idéaliste en quête de la botte imparable, errant parmi les intrigants et les disgraciés de l’été 1868 en Espagne. La révolution de cette période se prépare, Astarloa la traversera d’ailleurs en compagnie du lecteur, Pérez-Reverte dépeignant cette époque avec la force d’évocation dont il est coutumier (voir ses « eaux-fortes » à l’arrière-plan des romans évoqués par Soizic).

Mais, avant toute chose, c’est le noble art qui se révèle guide, protagoniste et ressort littéraire essentiel. Le chapitrage du livre en huit sections, directement puisé dans la tradition dont le maître d’escrime se fait le chantre, respecte les phases principales d’un assaut mené avec panache et efficacité ; les termes techniques usités, la minutieuse exposition des attaques, parades, contre-attaques et feintes diverses, sont autant d’occasions de familiariser le lecteur avec un jargon qu’il finit par intégrer comme s’il pratiquait lui-même ; le caractère spirituel, presque mystique, de la démarche et de la pratique de don Jaime, qui ne sont pas sans évoquer le Bushido oriental et ses valeurs (respect, honneur, fidélité), dote le récit d’un attrait délicieux ; l’ensemble des éléments ayant trait à la forme et au fond du roman, affiliés à l’escrime, concourt à l’élévation du lecteur vers des sphères de réflexion pures de tout compromis, où la sensibilité de l’expérience vécue se conjugue avec l’élévation des idéaux. Atmosphère nettement contrastée par le tableau général de l’époque, de l’intrigue et des autres protagonistes.

Des belligérants. A tout seigneur tout honneur : en matière de duel, don Jaime Astarloa reste le maître incontesté. Il est à présent gagné par l’âge et sent s’approcher l’heure où, tel son propre maître de l’ancien temps, Lucien de Montespan, il lui faudra rendre les armes. Il conserve cependant, tout au long du combat qu’il livre contre l’anonyme assassin de son ami, la marquis des Alumbres, cette posture racée et la vigueur nécessaire à la menée de l’assaut. Réservé, vif et nostalgique : tel est l’homme que nous observons. Le marquis de Alumbres, quant à lui, s’il est le meilleur élève masculin d’Astarloa, est également celui qui lui témoigne le plus de confiance et de respect, allant jusqu’à lui glisser certaine confidence sulfureuse. Mais il tient du lion la superbe de ses manières et son appétit de vivre coûtera cher à ce galant homme. Moins exubérante mais tout aussi gratifiante pour le maître d’escrime, Adela de Otero vient troubler la sérénité de don Jaime, afin d’apprendre de lui la fameuse botte des deux cents écus. Double défi : enseigner cette botte à une femme, aussi douée soit-elle, ce que le maître ne saurait accepter ; résister à l’inclination naturelle que le vieil homme sent naître en lui pour cette belle et fougueuse duelliste. Double péril par lequel se perdre : la femme, séductrice en diable pour qui n’a aimé qu’une fois ; et l’escrime, amante tyrannique pour qui fait vœu de la chérir.

Autour du maître d’escrime gravite également le cercle d’amis qu’il rencontre chaque jour au café Progreso : Agapito Cárceles, prêtre défroqué, journaliste, polémiste et d’une mauvaise foi crasse ; don Lucas Rioseco, monarchiste convaincu et fréquent adversaire rhétorique du précédent ; Marcelino Romero, professeur de piano misérable, d’humeur mélancolique et mal-aimé ; enfin, Antonio Carreño, fonctionnaire ministériel discret, qui participe par intermittence aux discussions de groupe. Ces quelques quidams, en compagnie de don Jaime, contestent en paroles un monde qui les laisse en marge et dont la mutation prochaine leur semble à la fois promesse et châtiment. Le talent de Pérez-Reverte se manifeste ici par l’existence propre, la « personnalité » réelle dont, en quelques scènes, il dote ces personnages somme toute secondaires.

Du siècle et de l’intrigue. La suggestion d’un monde en transition est une autre réussite de ce livre. Ainsi que le monde de l’édition ancienne (El Club Dumas), des échecs (La Tabla De Flandes) ou des archives du Vatican (La Piel Del Tambor), Le maître d’escrime s’insère dans une trame plus générale que celle de l’intrigue policière elle-même. Sans doute les historiens n’apprendront-ils pas grand-chose des événements narrés à l’arrière-plan par l’auteur, mais le profane, ainsi que Soizic le signalait il y a peu, acquiert une solide connaissance des événements ayant précipité la prise de pouvoir par Don Juan Prim et ses alliés, lors de l’année 1868, contre les tenants contemporains de la monarchie traditionnelle (celle d’Isabelle II, en l’occurrence). Il devient plus facile d’envisager la fragilité des régimes du siècle suivant, l’instabilité politique et sociale ayant bouleversé l’Espagne du vingtième siècle, lorsque la seconde moitié du dix-neuvième nous est dépeinte sous la plume de Pérez-Reverte. Ce qui n’est pas un atout négligeable pour les moins enclins à la consultation des livres d’histoire...

Dès lors, l’enquête menée, bien malgré lui les premiers temps, par Jaime Astarloa, s’enrichit de force détails, serpente parmi le climat de douce paranoïa de la part des autorités, suspectant complots et groupuscules derrière chaque attroupement, chaque événement insolite. En spécialiste du fignolage de suspens, Pérez-Reverte concocte quelques rebondissements fort bien agencés, qui coulent de source une fois la lecture achevée mais dont la survenue, au cours de l’œuvre, s’impose comme de bon ton. Pas de grande révélation sur le plan de la structure, donc - en retrait d’un Tabla De Flandes, par exemple - mais efficace et sans temps mort. Honnêtement, c’est l’atmosphère qui prime dans cette œuvre ; et nous ne saurions nous en plaindre, tant il est facile de se laisser porter par les idéaux archaïques et séduisants du maître d’escrime.

De la dynamique d’un passionné. Don Jaime Astarloa est tout entier habité par sa quête de la botte ultime, sans faille - c’est-à-dire sans parade, inéluctablement mortelle si portée à son terme. Cet art le poussera à transcender un amour renaissant, pour en suivre le chemin jusqu’au sens de sa vie qui va s’achevant. Toute la beauté - car l’on peut, à notre sens, employer ici le terme - de l’existence de cette homme va se condenser dans ces quelques jours que nous passons auprès de lui. S’il échappe à sa perte, ce ne sera pas sans voir s’effriter les maigres espoirs qu’il fondait encore sur ses prochains. Il nous apparaît à ce stade où le temps à venir n’est plus que portion congrue devant celui qui s’est enfui ; où l’esquisse d’un renouveau n’est plus que chimère, et le trait idéal, folle errance de toute une vie. Pour toutes ces raisons, en plus d’être profondément attachant, Jaime Astarloa porte avec naturel la noblesse qu’il n’a pas reçu du sang. Et ce costume lui sied impeccablement...

Note :
 - Pour les curieux, les paresseux du shopping ou les hésitants, la préface de l’ouvrage peut être consultée ici.
Jean LARREA
(10 mars 2003)

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