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Enquêtes : Comme un Air de Famille
Magie noire, film de genre et perspectives : Hellboy et Maléfique
La récente adaptation de Hellboy (2004) par Del Toro rappelle à ceux qui seraient tenté de l'oublier, les racines auxquelles puise la représentation traditionnelle de la magie noire : folklores divers (religions nordiques et ésotérisme médiéval principalement), mais aussi - et surtout - l'ombre indubitable de Lovecraft, ce fantôme inspirant maintes évocations artistiques contemporaines de la magie noire. Hellboy nous servira donc de prétexte et nous lui adjoindrons la perspective comparée de Maléfique (2002) en guise de reflet inversé.

Réalisation : Guillermo Del Toro
Sortie :  2004

 

 

 

 

Réalisation : Eric Valette
Sortie : 2002


Hellboy : un traitement luxuriant. L'originalité du personnage de Hellboy, démon au service de la CIA, luttant contre les forces occultes, dans un contexte de résurgence de nazis patibulaires, n'élude pas la provenance de l'œuvre : le royaume des comics. A la défense de celle-ci, quelques traits soulignent l'originalité du propos et son traitement scénaristique soigné.

L'atmosphère de la série est nettement plus sombre que celle du Comics moyen, à commencer par le traitement graphique de Mike Mignola, l'esquisse des tracés, le style hachuré, des planches dignes d'un Miller. L'ambiance flirte avec celle d'un cauchemar hétéroclite, protéiforme, et les histoires baignent inévitablement dans l'étrangeté. Cette dernière composante est d'ailleurs relativement amoindrie lors du passage au grand écran, manifestement plus édulcoré (voire carrément "haut en couleurs" selon les séquences).

Les références à un occultisme et un paganisme des plus nauséabonds (nécromancie, culte païens et invocations, au service du nazisme) imbibent le récit d'une substance plus érudite que certaines séries parentes (au moins dans le thème général). Comparons ainsi avec Dr Strange et ses références à la culture psychédélique de l'époque, où la magie noire foisonne, mais rarement au-delà d'un mauvais trip ; ou Spawn pourquoi pas, excellente par ailleurs, mais plus indépendante de notre folklore, l'univers proposé étant essentiellement issu de l'imaginaire personnel de MacFarlane.

On ne le dira jamais assez : créer une aberration comme Kroenen est faire preuve d'un goût sûr en matière d'invention de psychopathes mémorables. Et quant à Hellboy lui-même, le principe de sa main droite faisant office de clef d'un portail signe également l'intérêt de l'œuvre : clairement ésotérique est cette "alliance" de la serrure et de la clef en un même être.

Ceci étant, pas de comics sans une bonne dose de supers-pouvoirs, d'indestructibilité, d'amis fidèles, d'équipe de secours ni d'ennemis jurés toujours renaissants. C'est là qu'Hellboy s'éloigne de la magie noire pour retourner vers le comics labellisé ; et l'on doit reconnaître à Del Toro qu'il est loin d'avoir négligé cet aspect lors de l'adaptation ! Les origines démoniaques du héros – car c'en est un, l'air de rien, autre aspect typique de l'univers des comics – servent surtout à justifier ses capacités. Quelques relations intimes, hors-normes également, tirent la série vers les X-Men et l'accompagnent en honnêtes faire-valoirs. Enfin, Raspoutine et sa clique, y compris les créatures combattues, semblent parfois "trop ou trop peu" soumis aux contingences ordinaires, même pour des êtres surnaturels… Mais ce ne sont jamais que des détails nous égarant. Venons-en à l'ésotérisme, le paganisme et Lovecraft.

Chaque référence fleure bon l'imaginaire particulier de l'écrivain de Providence, agrémenté d'un occultisme plus traditionnel : la représentation des créatures, tout comme leurs origines évoquent irrésistiblement les Grands Anciens (très clairement dans le film, d'ailleurs) et les abysses interstellaires d'où sont issues les forces occultes qui "nous" guettent ; la citation de l'ouvrage fictif interdit "De Vermiis Mysteris" en prologue au film, régulièrement cité par Lovecraft lui-même dans ses nouvelles, ne laisse guère de doute non plus. Si la religion catholique sert de pendant à la noirceur des croyances ennemies, il semble légitime de rapprocher la foi du Pr. Broom d'un paganisme s'alliant toutes les armes possibles, plutôt que d'une orthodoxie farouche. Le comportement de Raspoutine, comme le principe qui le guide - s'allier à quiconque lui permet d'accroître ses pouvoirs occultes (nazis ou autres) et d'amorcer le retour de créatures cosmiques - est typique des tentatives de déments versés dans les arts interdits, fréquemment rencontrés chez Lovecraft. Enfin, le véritable melting-pot de techniques et instruments présentés (nécromancie, usage de reliques, divination et lecture du passé, études d'ouvrages obscurs, rituels, astrologie…) repose copieusement sur les folklores régionaux liés à la pratique de la magie, et spécifiquement de la magie noire, puisque celle-ci se résume à deux caractères saillants : la volonté de nuire (y compris pour se défendre), le plus rapidement possible et non par l'acquisition patiente d'une connaissance moins directe ; et de nuire à tout prix, soit la nécessité du sacrifice (qui bien entendu s'avère toujours plus entier que prévu…).

Ce ne sont là que les traits les plus manifestes et une étude exhaustive, nécessairement plus fine, établirait sans doute avec plus de force la parenté de ces thèmes (magie noire et influence de Lovecraft) avec l'univers de Hellboy. Au final, considérant le film, la surprise est agréable devant les clins d'œil à l'érudition et la richesse dissimulée du propos, au sein d'une démarche pas forcément propice à ce genre d'entreprise, à savoir l'adaptation d'un comics insolite. Mais malgré des gestes sympathiques dans cette direction, nulle terreur ; et la magie semble juste un précieux gadget. Illustrons, en guise de négatif, une déclinaison des mêmes composantes dans un registre fondamentalement distinct.

Maléfique : intimisme de la perdition. Quiconque a eu l'occasion de voir ce petit bijou du cinéma fantastique, français de surcroît (une fois n'est pas coutume…) admettra l'oppression qui s'en dégage. Cela tient sans nul doute à un traitement photographique soigné, particulièrement adapté au propos ; à l'omniprésence d'une bande-son aussi effacée qu'efficace ; et des acteurs expressifs, convaincants, justes, charismatiques. Mais visez le scénario et les principes à l'œuvre, et la saveur angoissante de l'ensemble viendra lier le tout.

Quatre taulards, quatre gueules cassées, créatures blessées et confrontées à l'enfermement : avec des acteurs excellents, ça sonne déjà glauque. Quelles histoires ? Un transsexuel aux bras de camionneur, en quête d'opération ; un "innocent" qui avale tout ce qui traîne, y compris les gosses ; un lettré dévoré par la soif d'une connaissance inatteignable, victime d'une crise de démence meurtrière ; un PDG fraudeur, piqué la main dans la caisse. Quatre marginaux contemporains, chacun dans leur genre, avec une seule idée : sortir coûte que coûte. Du moins, apparemment. Une pierre se détache du mur de leur cellule et révèle un livre-carnet daté de 1920. Il a été rédigé par un détenu féru d'occultisme, aliéné, qui s'est évadé par ce biais.

Le thème de l'enfermement et la recherche d'une clef pour l'évasion est analogue à la traditionnelle conception de la magie noire comme clef de la connaissance, mise à contribution pour des fins matérielles. Le choix de l'univers carcéral s'avère à ce titre judicieux. La tentation, phénomène pernicieux bien connu pour être à l'origine des plus belles erreurs, peut y jouer un rôle accru. Le cadre planté, survient le livre. C'est avec lui que le premier point de parenté avec Lovecraft se présente : les livres occultes, souvent rédigé par des auteurs rendus fous par la connaissance transcrite, tiennent une place importante dans la genèse d'événements atroces. La culture du "terroir", en matière de magie, vient pointer son nez au travers des fins bassement matérielles que visent trois des détenus – le plus intellectuel d'entre eux ayant très tôt compris qu'il n'est pas d'issue réelle à l'enfermement métaphysique qu'est l'existence humaine.

C'est d'ailleurs cette courte vue qui les condamne : cette croyance qu'il existerait un moyen facile et non irrémédiable de s'affranchir des limites de notre nature. Là encore, parallèle avec Lovecraft : nombre de ses personnages ont cru pouvoir pactiser avec quelque entité à leur profit, quand c'est celle-ci qui mène en fait la danse. Le thème du livre comme entité, ayant volonté propre, intervient tant chez Lovecraft que dans Maléfique : à travers le temps comme l'espace, il suit son cours de main en main, faussement servile mais définitivement néfaste…maléfique. Pour un peu, on pourrait ajouter que c'est le sort même, dans l'œuvre de Moorcock, qui échoit à Elric, se croyant le maître de son épée-démon Stormbringer.

En contrepoint de Hellboy, qui nous présente une équipe de personnages confrontés à la magie noire mais dont la singularité est d'emblée manifeste, Maléfique ne nous révèle que peu à peu le dessous des apparences : là aussi, parallèle avec la pratique de la magie noire. Certains événements sont ignorés des protagonistes mais révélés au spectateur-témoin, ce qui le place dans une position omnisciente qu'il n'occupe pas dans Hellboy : le scénario de Maléfique semble nous dévoiler les tenants et aboutissants réels des événements, peut-être afin d'en tirer une conclusion plus explicite. Et contrairement à Hellboy, dans lequel le lien de l'équipe est celui de l'affection - de l'amour même -, c'est l'intérêt puis la terreur partagés qui soude l'équipe des taulards : un aspect là aussi caractéristique des histoires d'occultisme, qui tournent mal presque par définition.

Ce qui différencie les deux traitements se retrouve dans les personnages : issus de l'univers édulcoré des comics dans le premier cas, de notre sombre réalité contemporaine dans l'autre. La note essentielle se situe ici, dans ce malaise nauséeux auquel nous sommes confrontés par les actes des taulards. Sans qu'il soit nécessaire de les impliquer dans un cauchemar surnaturel, ils sont en soi déjà hors-normes, tout en étant tristement actuels ; produits de conditions sociales et culturelles façonnant l'intolérance, le rejet, l'orgueil ou l'avidité. L'intervention de la magie noire n'est que le grain de sel qui vient ébranler chacun d'eux et leur (nous ?) faire toucher la dimension "monstrueuse" de leurs actes et leurs ambitions. Faut-il résumer Maléfique à une fable sur l'équivalence entre attentes exacerbées par notre société et transgression d'un "ordre naturel" ? Une actualisation d'une nature humaine prométhéenne ou icarienne ? Ce serait aller un peu loin sans doute. Mais l'angoisse qui, dans ce film, suinte des pores et des parois, reflète avec un sens de la nuance consommé, et une pertinence certaine, le vide sur lequel les personnages se penchent tour à tour et dans lequel ils chutent. Une forme de magie noire foncièrement plus obscure que celle de Raspoutine ou Kroenen, oh combien plus proche de nous, nettement moins divertissante.

Pour conclure. Hellboy foisonne d'inventivité graphique et d'action, distrayant au possible, avec des incursions chez Lovecraft qui ne sont pas pour déplaire. La magie noire y fait certaines apparitions réjouissantes mais reste à l'arrière-plan. Maléfique ancre par contre son propos autour de celle-ci, mais semble indiquer que la noirceur se loge plutôt dans ceux qui y ont recours : le Livre n'en est que le catalyseur obséquieux. Hellboy mise sur la profusion des effets, Maléfique sur leur sélection, et tous deux offrent une vision du surnaturelle rafraîchissante, dans un genre bien différent.

Jean LARREA
(17 septembre 2004)

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