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D'Oeuvre en Oeuvre : Cinéma
Little Odessa
Josh revient dans le quartier de son enfance. Rien n’a changé, si ce n’est qu’il ne peut plus revenir. On ne tue pas le fils du parrain local impunément.
Titre : Little Odessa

Scénario : James Gray

Réalisation : James Gray

Sortie : 1994
Tous Droits Réservés

Little Odessa est le quartier russe de New York, à Brighton Beach. L’hiver, avec la neige, le froid mordant, refleurissent chapkas et fourrures, et l’anglais aux « r » roulés laisse la place au russe jamais oublié. Josh n’a pas oublié son quartier. Au point de refuser d’y retourner, jusqu’à ce qu’une mission l’y renvoie. Bien obligé. Josh, fils d’une famille d’émigrés travaillant durs, est devenu tueur à gages. Froid et efficace, il sait exécuter un homme en pleine rue, en plein jour, et en pleine tête. Contraint et forcé de revenir à Little Odessa, sa première visite est pour l’appartement familal, qu’il contemple de l’extérieur. De la rue, il peut toute sentir, tout deviner. Le père noyant sa tristesse, la mère trop douce et indulgente avec celui qui n’est plus que le fantôme d’un époux, et le petit Reuben, un gosse intelligent, discret. Discret lui aussi, Josh fait en sorte de rester un peu. De reprendre contact avec quelques associés pour le travail, avec la jolie Alla pour le plaisir, et avec Reuben pour rattraper le temps perdu. Le temps, c’est ce qui manque le plus, aux tueurs comme aux autres : perdue dans le souvenir des jours meilleurs, la mère se meurt.

James Gray est un cinéaste rare, selon l’expression consacrée, mais méritée cette fois. Deux films à son actif, un rythme Ciminien. A Little Odessa succéda, six ans plus tard, le fameux The Yards, la réplique complémentaire à ce premier film intense. Pourtant court (90 minutes serrées), le film démarre lentement pour s’achever lentement. Tout comme Josh s’approche lentement de la famille qui l’a renié, le film s’approche lentement des personnages, véritables centres de l’intrigue et seule clef pour comprendre la trame étouffante. Ciminien à nouveau. Comment ne pas penser à la peinture de la dignité ouvrière des Polonais de Voyage au Bout de l’Enfer en contemplant les regrets poignants de chaque membre de cette famille en voie d’implosion ? Du père incompréhensif au fils aîné devenu un ressort de violence prêt à se détendre à chaque instant, dont la réponse à toute menace est de brandir une arme, comme son père déboucle son ceinturon pour clore chaque dispute, à la tendresse désespérée de la mère à celle, en perte d’espérance, du plus jeune, plus rien ne va.

« C’est un gosse intelligent. Un Américain. » Josh décrit ainsi son frère. Avec subtilité, Gray crée l’âme slave en exil perpétuel, mêlée et compliquée de judaïté, de rêves de grandeur perdue, de rêves d’amour et de chaleur oubliées par la violence. La violence des rues, celle qui fait de Josh, devenu un dur, un modèle pour son petit frère, même lorsqu’il assiste à un meurtre perpétré par lui. La violence familiale, qui transforme un père impuissant et incapable d’exprimer ses propres sentiments en une brute. Cette violence est la même, et ce qui rend la seconde effrayante rend la première compréhensible. Rarement le trait d’union entre la décrépitude d’une éducation et la criminalité aura été rendu en si peu de mots, en quelques plans à peine. Tout comme l’étouffant Mystic River débouchait sur l’horreur absolue de la contamination de la violence, Little Odessa débouche sur un vide vertigineux. Josh dégaine plus vite que son ombre, réagit immédiatement, et, en truand professionnel, entend mettre toute menace à exécution. Ainsi conduit-il son père à un terrain vague afin de l’exécuter. Il a levé la main sur le petit frère une fois de trop. Au cours d’une scène accablante, le père se défait de ses vêtements, sans protester, sans supplier. Ainsi poussé à la limite de sa logique sans alternative, Josh recule. La famille n’y résistera pas. L’ambiance glaciale de ce premier film est portée par des performances d’acteurs hors du commun, dont aucun n’est d’origine slave, mais dont chaque expression porte le poids d’une double diaspora. Aucun espoir quand il n’est pas question de rédemption.

Henry Yan
(16 janvier 2004)

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