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Hors de l'Ombre : Cinéma
Le Secret
Jean-Louis Trintignant s’échappe d’un asile psychiatrique. Sa cavale l’emmène dans un château dans lequel vit un couple d’originaux amicaux, Philippe Noiret et Marlène Jobert. Qui est l’évadé ? Il se dit persécuté et poursuivi. Les médias parlent d’un fou dangereux et paranoïaque.
Titre : Le Secret

Scénario : Robert Enrico

Réalisation : Robert Enrico

Sortie : 1974
Tous Droits Réservés
C’est un homme mystérieux. Le générique de début nous montre d’autres hommes à son chevet, des hommes inquiétants, en blouse blanche, qui échangent des avis à voix basse et des signes de tête. Il est relié à des tuyaux, il est sanglé à son lit. On voit par ses yeux un monde sombre, privé de la lumière du jour, un univers sans fenêtres.
Une nuit, ou un jour, un garde, ou un infirmier, entre dans sa cellule, ou sa chambre de soins, pour constater sa mort. L’homme se jette sur lui, et le tue. Il emmène ses papiers, et fait le mur de sa prison, ou de son asile. Il est en cavale. Il court, fait du stop, se cache. Il bénéficie de la générosité d’une inconnue. Il repart. Il a un gros sac à dos, comme un randonneur, ou un vagabond. Il est sombre, il a l’air triste, il ne parle pas beaucoup. Il marche à travers les bois, quelque part dans le Sud-Ouest de la France. Il se rapproche de la frontière. A pied. Et puis, au sommet d’une colline, il y a un autre homme, un gros bonhomme souriant qui lui dit que par ici, il n’y a que lui et sa femme. Qu’il a dû se tromper de chemin. Le fugitif s’excuse, puis tourne les talons. Seulement, le type jovial aime les rencontres impromptues. Il rattrape l’homme triste, et le fait dormir chez lui. Un château qu’il entretient, qu’il restaure, pendant que sa compagne fait des sculptures, le masque de soudeur devant sa jolie frimousse. Elle est plus jeune que lui, elle est belle et douce. Ils lui proposent de rester aussi longtemps qu’il voudra. Le temps passe. Un peu.

Pas beaucoup : les hélicoptères survolent la région, des flics sillonnent la campagne ; Au village, on demande si on n’a pas vu passer un drôle de type. Mais le trio tient bon. L’homme triste ne dit pas grand-chose. Il sursaute au moindre bruit, il ne révèle rien. Et puis, un incident le pousse à repartir. Son nouvel ami veut l’aider. Tous quittent le château, direction la frontière. Le fou est toujours recherché. Ce n’est pas le nom du fugitif. Et le visage qu’on voit dans les journaux est celui du garde assassiné au début de sa cavale. Il est persuadé d’être pourchassé parce qu’il en sait trop. Trop de quoi ? Il refuse de le dire. Des choses qu’on ne doit pas savoir. Un secret qui tue son porteur. Et le fou, lui, est décrit comme un paranoïaque, un maniaque de la persécution, un de ces types qui voient des conspirations partout. Très persuasif, paraît-il. Son ami le croit. Elle a des doutes. La cavale avance, et on ne peut toujours pas savoir.

Le Secret fait partie de cette « grande époque » du film noir français des années 70-80. Après le lancement du Néo-Polar par Manchette, Vautrin, Bastid et quelques autres, on vit fleurir ces œuvres noires et désespérées. Le ton n’était pas à la rigolade, et les Tontons Flingueurs avaient rengainé depuis quelques temps. La politique avait fait son entrée dans le polar à la française, et les petits « noirs » appuyaient, avec leurs canifs bien affûtés, là où on se disait bien que çà ferait mal.
Le Secret, n’est pas un pamphlet, ni une dénonciation. Pas de noms, pas d’événements précis en référence. On ne distingue personne derrière un personnage. Pourtant, il s’agit bien d’un film de son époque. On y retrouve des allusions nombreuses à ce qu’on appelle « secret d’Etat », ou « secret Défense », ces petits secrets qui font les grands mensonges, qu’on doit garder si on aime son pays, mais qui font parfois tomber des chefs d’Etat.

Enrico construit son film comme un conte philosophique contemporain, une fable. L’histoire du type qui a un secret, et comment le secret agit sur lui. L’histoire de l’individu contre, ou dans la société. Il montre comment, dans un pays parfaitement pacifique, un « Pays des Droits de l’Homme », par exemple, les secrets peuvent valoir cher, et qu’on peut aller très loin pour les garder.
Trintignant, remarquable de retenue, d’angoisse et de résignation, confie ainsi à son ami, un Philippe Noiret plus placide que jamais : « Je les comprends. Si tu devais tuer un homme pour en sauver des milliers, tu le ferais ? Moi oui. ». Et le secret dont le fugitif ne veut pas parler est bel et bien le moteur de la trame du film : la cavale. Il en est aussi l’organisateur : puisque personne ne sait tout, que les choses ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être, impossible d’être sûr.
La grande réussite d’Enrico est d’avoir parfaitement géré le cocktail de la révélation : il est quasiment impossible d’être tout à fait sûr de ce fugitif. Il peu dire vrai, et alors le monde qui nous entoure est un vaste mensonge, mais il peut être fou, et alors on ne peut plus se fier aux inconnus, on est condamné à la même paranoïa que ce fuyard dont le comportement évolue au fil de la cavale. Très calme, discret et effacé, il s’enflamme bientôt, alors que la frontière s’approche.

La belle Marlène Jobert trouve ici l’un de ses meilleurs rôles : hésitante, attirante pour le fuyard, aimante pour son compagnon, à qui elle a sauvé la vie. Son importance est primordiale : pour se protéger du secret, elle devra avoir recours au secret, et en accepter les conséquences.
Philippe Noiret est aussi attachant qu’émouvant. Sa bonhomie forcenée cache mal son mal-être, et son aveuglement volontaire fait figure de tentative de vivre désespérée.

Photographié dans des couleurs sombres, grises, Le Secret déroule son fil implacablement. La musique d’Ennio Morricone nimbe les événements d’une mélancolie programmatique de la fin, mais aussi du présent de chaque personnage. Il y a un fatalisme dans ce film, un enchaînement inéluctable qui le rattache fermement au film noir, bien que son cadre (les splendides étendues montagneuses, le château, la plage) laisse une constante illusion d’espoir. Sans être lourdement démonstratif, Le Secret porte la marque des grands films noirs : sec, efficace, dur, et complètement désespéré. Désespérant, même.       
Henry YAN
(09 septembre 2002)

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